Les Rois de l’Asphalte
Le soleil de juillet me tapait sur le système, exactement comme cette banlieue chic d’Ottawa où tout est trop vert, trop propre, trop parfait. Autour de moi, l’air puait le charbon de bois, le gazon fraîchement tondu et cette sueur de vestiaire que mes frères traînent partout comme un trophée. Sur l’immense entrée pavée des Bourque, c’était le chaos habituel : le cliquetis des bâtons, les insultes amicales et ce poc sec de la balle orange qui vient s’écraser contre le filet.
— À gauche, Marc ! À gauche ! hurlait Sam en contournant un gars avec une agilité qui m’énervait presque.
Les jumeaux étaient dans leur élément. Marc-André, le mur de briques que rien n’ébranle, et Sam, la pile électrique qui cherche toujours la merde. Ils ne jouaient pas une petite partie amicale ; pour eux, chaque seconde sur l’asphalte était une finale de la coupe Stanley. Autour d’eux, quelques coéquipiers et amis des Sénateurs sirotaient leurs bières avec un mélange de respect et d’ennui. On était là pour fêter l’entrée du « Général » — mon père — au Temple de la renommée, mais visiblement, la seule façon de célébrer chez nous, c’était de se rentrer dedans.
Au milieu de toute cette testostérone, j’essayais de ne pas exploser. J’avais gardé mon vieux t-shirt d’Iron Maiden tout déchiré, mes cheveux étaient en bataille et j’avais troqué mes bottes de combat contre des espadrilles. Je détonnais, et j’aimais ça.
— Hé, la princesse ! Fais attention à tes chevilles ! m’a lancé un des pros en rigolant.
Je n’ai même pas pris la peine de répondre. Un petit sourire en coin, c’est tout ce qu’il méritait. Quelques secondes plus tard, j’interceptais une passe de Marc-André. Je n’ai pas réfléchi. Feinte à droite, petit mouvement d’épaules hérité du paternel pour laisser Sam dans le vent, et bang : la balle dans la lucarne avant qu’il puisse cligner des yeux.
— Le Général ne t’a pas appris à surveiller ton angle mort, Sam ? j’ai balancé en essuyant la sueur de mon front.
Sam a râlé, mais j’ai vu Marc-André me faire un petit signe de tête. Dans cette famille, le talent n’est pas une option, c’est une malédiction qui te coule dans les veines.
En levant les yeux vers la terrasse, j’ai croisé le regard de mon père. Bras croisés, verre de vin, l’air impérial. À côté de lui, ma mère, Hélène, rayonnait dans sa robe d’été, flottant parmi les invités comme une reine. Lui, il ne souriait pas. Je savais ce qu’il pensait. Il voyait en mes frères la suite de sa légende. Et en moi ? Un mystère qu’il n’arrivait plus à dompter. Un gâchis de talent parce que je préférais faire vibrer mes amplis dans le garage plutôt que de patiner en rond.
J’ai ramassé la balle orange, le cœur battant trop vite. Pas à cause du sport, mais à cause de cette sensation d’étouffement. J’aime mes frères, je vénère ma mère, mais cet univers de médailles et de perfection est une prison dorée dont les barreaux sont faits de bois de composite.
Je ne savais pas encore qu’à des centaines de kilomètres de là, un gars avec le numéro 13 s’entraînait déjà à devenir celui qui ferait voler tout ce beau décor en éclats.
Le jeu a repris. J’ai envoyé une passe millimétrée à Alex. Lui, c’est un bon gars. C’est le chanteur de mon groupe Dead Ice, on traîne toujours ensemble. Entre nous, c’est simple, fluide. On partage ce genre d’humour sec que les autres ne pigent pas.
— Bel arrêt, Alex ! je lui ai dit en frappant son épaule avec mon bâton.
— Merci, Rosie. Heureusement que t’es avec moi, sinon j’aurais déjà pris ma retraite, m’a-t-il répondu avec un clin d’œil.
On a ri, une petite bulle de normalité qui a éclaté dès que Sam s’est pointé avec son sourire de baveux.
— Regarde-les, on dirait deux vieux retraités, a-t-il lancé assez fort pour que tout le monde entende. Puis, il a pointé Cédric du menton, qui s’excitait à faire des tirs frappés contre le garage.
Cédric. Le prototype. Mâchoire carrée, sourire Colgate, des stats de buteur à faire baver les journalistes et, évidemment, le meilleur ami des jumeaux.
— Tu devrais demander des conseils à Cédric, Rosie. A continué Sam avec ses sous-entendus. Il me disait qu’il te trouvait un certain... potentiel.
— C’est un futur capitaine, Rosie! a ajouté Marc-André. Et il est célibataire, si t’as pas remarqué ses nouveaux tattoos.
J’ai senti l’irritation me piquer la nuque. Leurs manigances étaient aussi subtiles qu’une mise en échec contre la bande. Pour eux, l’équation était simple : Rosie doit sortir avec un « gars de la gang » pour consolider la dynastie Bourque.
J’ai jeté un regard à Cédric, qui m’a fait un sourire beaucoup trop sûr de lui, puis à Alex, qui avait l’air désolé pour moi.
— Désolée les gars, j’ai tranché en ramassant mon sac. Mais mon “potentiel” est déjà réservé pour ma basse ce soir. Et aux dernières nouvelles, Cédric ne sait pas faire la différence entre une corde de Mi et une ligne bleue.
Je me suis cassée sous leurs rires, laissant Alex seul sur le pavé. Je ne cherchais pas un prince charmant en patins. Je cherchais juste quelqu’un qui ne m’obligerait pas à parler de hockey 24 heures sur 24. Je ne savais pas encore que mon souhait allait être exaucé de la pire (ou de la meilleure) façon possible.
La soirée s’est étirée comme un mauvais film. Le jardin était devenu une vitrine de magazine de luxe. Mon père retournait des steaks avec une précision chirurgicale pendant que les rires fusaient, trop forts, trop faux.
Au bord de la piscine, les blondes des joueurs paradaient. Une armée de clones : cheveux décolorés, teints de salon, et des conversations passionnantes sur les sacs de luxe ou les diètes détox. Ça sonnait creux. Je suis restée en retrait, mon thé glacé à la main, mes Dr. Martens traînant dans l’herbe trop parfaite.
— On dirait qu’on a débarqué sur le tournage d’une téléréalité et qu’on a oublié de nous donner le script, non ?
J’ai souri pour de vrai. Alex venait de s’asseoir sur le muret à côté de moi.
— C’est épuisant, Alex, j’ai soufflé. Regarde-les. Est-ce qu’ils se parlent vraiment, ou est-ce qu’ils vérifient juste leur reflet dans les yeux de l’autre ?
Il a éclaté de rire. Un vrai rire, qui détonnait avec les gloussements de la piscine.
— Je pense qu’ils vérifient surtout leur nombre d’abonnés sur leurs réseaux sociaux en mangeant leurs burgers bio. Mais bon, au moins la viande est bonne.
On est restés là tous les deux, comme deux vieux complices à regarder ce théâtre social. Avec Alex, c’était facile. Je n’avais pas besoin de porter mon masque de « fille de ». On a parlé de tout sauf de hockey : de vieux films d’horreur qui font même plus peur, de la prochaine tournée du band qui va remplir nos coffres, et de l’absurdité totale d’être les « enfants de » dans une ville comme Ottawa, où tout le monde ne respire que pour le pouvoir et le sport.
Plus tard, l’ambiance a changé. Le foyer extérieur a été allumé et les flammes crépitaient, rendant le tout presque… intime. Les couples se sont rapprochés sous les jetés en cachemire. Évidemment, Sam, qui n’est jamais fatigué de ses manigances, est revenu à la charge. Il a passé son bras autour des épaules de Cédric — qui ne me lâchait pas du regard depuis deux heures, comme s’il essayait de me scanner le cerveau.
— Regardez notre petite Rosie qui joue de la basse avec le bon vieil Alex ! » a gueulé Sam en lançant une guimauve dans notre direction. Alex, tu perds ton temps, mon gars. Cédric a une place de libre sur son jet pour Vegas le mois prochain. Je parie que Rosie serait bien plus confortable là-dedans que dans une vieille van de tournée qui pue la bière.
Un silence pesant s’est installé. On n’entendait plus que le craquement du bois. Cédric m’a balancé un sourire carnassier, le genre de sourire d’un gars qui pense que tout s’achète, même mon intérêt. J’ai senti la colère me monter à la gorge, une envie de lui enfoncer ma basse dans les dents, mais Alex a posé calmement une main sur mon avant-bras.
— Laisse faire, Rosie, il m’a murmuré, juste pour moi. Ils ne comprennent pas que tu ne cherches pas un jet, mais une âme.
J’ai fixé le feu, les flammes dansant dans mes yeux. Alex avait raison, mais ça n’enlevait rien à l’étouffement. Vegas approchait. Un autre gala, une autre robe trop serrée, une autre soirée à jouer la comédie pour l’image de marque des Bourque.