Chapitre 1
Andrew
Evy m’avait prévenu, mais c’est autre chose de le voir par moi-même. L’aéroport de Bozeman est pour le moins dépaysant. Je reste quelques minutes devant cette immense verrière de bois. Le hall donne immédiatement le ton du Montana : pas les arches et les voiles blanches de Denver, mais du bois et de la pierre. Au loin, les Rocheuses ne paraissent pas tout à fait les mêmes non plus. Plus sauvages. Plus indomptées. C’est quelque part là-haut qu’Evy a été blessée.
Cette tête de mule ne voulait même pas que je vienne la voir. Mais quoi qu’elle en dise, le chantier doit continuer, et apparemment, elle n’est pas encore en état de reprendre.
J’ai hâte de la voir demain. Je veux être sûr qu’elle va mieux. Mon cœur s’est arrêté quand la secrétaire d’Harris a appelé notre cabinet pour nous prévenir de l’accident.
Je reprends ma marche vers le comptoir du loueur de voiture. L’assistant d’Evy m’a réservé un véhicule pour la durée de mon remplacement. Je dois m’installer à l’hôtel et essayer de me reposer un peu.
Je me réveille un peu déboussolé. Il me faut une minute pour reprendre le fil, me rappeler pourquoi Michael ne dort pas à mes côtés et pourquoi je ne suis pas dans notre chambre.
En buvant mon café, je cherche sur Internet un traiteur à Bozeman qui prépare les plats dont Evy raffole. Avec les médicaments, elle ne peut pas boire d’alcool, mais ça m’étonnerait qu’elle ait cessé de manger comme quatre.
Je traverse Bozeman en voiture en quelques minutes. Je suis charmé par l’architecture du début du XXème siècle. Je suis impatient de découvrir nos bureaux, lundi matin. Je file vers Ennis. Le paysage est superbe. En traversant la vallée, les montagnes, de part et d’autre, ne me donnent pas une sensation d’enfermement. Au contraire, elles m’offrent de l’espace en m’attirant vers le ciel.
Arrivé en ville, le décalage avec Denver est encore plus flagrant qu’à Bozeman : la bourgade est petite et a un cachet désuet, comme une carte postale verdoyante du Midwest. Les indications du GPS m’amènent devant une maison rustique d’un vert sapin passé. Je rigole malgré moi : c’est la couleur préférée d’Evy.
Je sors à peine de la voiture quand Evy et son cowboy apparaissent sur la terrasse.
Une fois devant eux, Evy m’embrasse chaleureusement. Je remarque toutefois qu’elle ne lève pas complètement son bras droit.
― Drew ! C’est bon de te voir.
Je me recule et la détaille brièvement.
― Moi aussi, ma grande. Ça va, tu n’as pas l’air trop amochée.
Je ne lui laisse pas le temps de râler, et je me tourne vers son compagnon, qui me serre vigoureusement la main.
― Enchanté, Andrew. Je suis Cole. Evy m’a beaucoup parlé de vous.
― Moi de même, Cole. Mais appelle-moi Drew. Seule ma mère m’appelle Andrew.
Il me fait un franc sourire et m’invite à entrer.
L’intérieur est chaleureux et simple. Ça ressemble bien au logement d’un célibataire qui passe le plus clair de son temps au travail. Je souris : je ne lui donne pas une saison avant qu’Evy ne mette son grain de sel dans l’aménagement de la maison.
Sans rien dire, je pose le sac que je tiens sur le comptoir en bois, dressé pour le repas.
Evy écarquille les yeux, respire le sac et exulte.
― Ne me dis pas que tu as apporté de la nourriture chinoise ?
Je ricane en m’asseyant.
― Oui, madame. Tout pour vous faire plaisir.
Evy déballe les boîtes comme un enfant à Noël.
― Drew, si tu n’étais pas gay, je t’épouserais. Désolée, qīn’ài de.
Cole rit et ne semble pas s’en formaliser, alors j’ajoute :
― Ma mère t’adore, Evy. Mais j’aurais jamais pu encaisser la tienne.
Cole se tape sur la cuisse et éclate de rire franchement.
― Moi, j’ai le droit de l’appeler par son prénom.
Je siffle, impressionné.
― Rien que pour ça, cowboy, tu as toute mon estime.
Evy essaie les baguettes, échoue, puis prend une fourchette. Cole et moi échangeons un regard bref. Nous voyons la même chose, mais nous avons la délicatesse de nous taire. L’instinct de survie aussi : il ne fait pas bon contrarier Evy.
Nous mangeons dans la bonne humeur. Cole est un homme agréable et je vois à quel point il la couve du regard. Bien. Je suis vraiment content pour eux.
Je me gare devant les bureaux à 8 h. Je prends le temps d’admirer l’ancienne usine. Les photos et les croquis ne lui rendaient pas justice. Elle est superbe. J’ai un petit sourire fier en regardant le nom peint sur la porte. Evy a fait faire une peinture traditionnelle sur la vitre. Elle a repris un dessin que j’avais fait au tout début de notre association. Brighton & Collins, en lettres d’or. C’était trop typé Art nouveau pour notre bureau moderne de Denver. Mais ici, c’est parfait.
Je monte à l’étage en caressant la rampe de bronze. L’escalier est recouvert d’un épais tapis de jonc de mer ; je reconnais la patte moderne d’Evy. Je souris en coin : c’est un enfer à entretenir, mais elle trouve la moquette rouge trop pompeuse.
J’émerge directement devant un comptoir haut en bois sombre.
L’assistant d’Evy m’aperçoit et vient me saluer.
― Bonjour, Monsieur Collins. Arthur Evans, enchanté de vous rencontrer enfin. J’espère que l’hôtel et la voiture vous conviennent. Sinon, je peux faire quelques ajustements.
Son débit nerveux me fait rire.
― Bonjour, Arthur. Détendez-vous mon garçon. Tout est parfait. Et appelez-moi Drew.
Il relâche son souffle.
― Très bien, Drew. J’ai préparé tout le dossier Harris. Votre rendez-vous avec leur chargé d’exploitation, Monsieur Gianotti, est à 9 h.
― Merci, Arthur. Faites-nous deux cafés, puis venez me rejoindre. Nous allons refaire un point avant son arrivée.
En entrant dans notre bureau, je tourne lentement sur moi-même. Evy sait sublimer les matières sans gommer l’ancien. Le métal et le bois gardent leur place, la lumière fait le reste. Évidemment, il y a des plantes partout. Je la taquine souvent sur ses réflexes de Feng Shui. Je passe la main sur la table à dessin antique qu’elle m’a dénichée. La patine est superbe. Je l’aime immédiatement.
Nous finissons tout juste de faire le bilan du chantier quand Monsieur Gianotti arrive, pile à l’heure.
Il répond froidement à mon accueil et refuse le café qu’Arthur lui propose. Il s’assoit et me toise.
― Je ne vous cache pas que mon entreprise remet en cause le choix d’un cabinet extérieur, compte tenu du retard pris dans les travaux. Nous déplorons également la mauvaise publicité suscitée par l’incident.
Je n’apprécie pas son ton ni ce qu’il insinue.
― Monsieur Gianotti, l’incident, comme vous dites, a causé de graves blessures à mon amie et au contre-maître.
Je pose les mains sur mon bureau et me penche vers lui.
― Madame Brighton avait, en outre, dénoncé des manquements à la sécurité de la part des divers intervenants présents sur le site. Des entreprises, je vous le rappelle, toutes originaires du Montana.
Je me redresse et mets les mains dans mes poches, puis je contourne le bureau pour me rapprocher de lui.
― Quant au retard dont vous accusez mon cabinet, il sera largement compensé. Mon associée avait prévu une marge de manœuvre pour pallier tout imprévu. Ce retard, d’ailleurs, ne touche qu’un seul des cinq sites.
Gianotti s’agite sur sa chaise et détourne le regard. Je m’adoucis et ouvre les bras, lui montrant les croquis sur la table.
― Ceci étant posé, pouvons-nous parler de l’avancement du projet ?
Je le rassure.
― Madame Brighton et moi avons élaboré chaque détail ensemble. Nous sommes régulièrement en contact. Je suis tout à fait à même de prendre la suite des opérations.
Gianotti se détend un peu.
Pendant deux heures, je lui présente les étapes déjà achevées et celles à venir. Les vues d’ensemble paraissent lui plaire. Il repart moins défiant et plus mesuré.
Les dix jours suivants sont consacrés à rencontrer les équipes de chaque site. Je garde celui de l’accident pour la fin. J’ai un pincement au cœur en pensant à Evy.