Introduction
Il a la poisse.
Toute la vie de Thomas Hubert s’est résumée à cette triste expression.
S’il est des gens qui n’ont jamais de cul (pas de pudeur entre nous, je vous conterai les aventures de Monsieur Hubert avec autant de sincérité possible), Thomas est sans l’ombre d’un doute l’un des privilégiés.
Dès sa naissance, la malchance signa sa présence. Tout commença par une césarienne imprévue, car, fidèle à lui-même, bébé Hubert avait décidé de faire les choses à sa manière. En plus d’être en siège, le petit malin avait réussi à s’entortiller dans le cordon ombilical comme un chaton avec une pelote de laine, mettant ses parents en sueur et les médecins sur les nerfs. Finalement, après un suspense digne des meilleures séries télé, la décision fut prise : il fallait opérer en urgence.
Comme si ça ne suffisait pas, l’un des chirurgiens, sans doute peu en forme – on préfèrera cette idée à celle qu’il faisait mal son travail –, lui entailla l’arrière du crâne d’un coup de scalpel mal calculé. Résultat : trois points de suture et une première cicatrice avant même de voir le jour. Bien entendu, le chaos ne s’arrêta pas là. L’infirmière chargée d’effectuer les premiers soins, encore tremblante après cette entrée en scène rocambolesque, manqua de le faire tomber. Si elle avait eu un peu moins de réflexes, le pauvre bébé aurait probablement commencé sa vie sur terre par un grand voyage vers l’au-delà.
Ce fut donc, au prix de respirations retenues et de grosses gouttes de sueurs qu’il arriva in extremis dans les bras de sa mère. Autant dire que dès le premier jour, il en avait déjà vu de toutes les couleurs… et ce n’était que le début.
Lorsqu’il entra en maternelle, la vie de Thomas, jusque-là préservée par la vigilance de ses parents et la douceur de sa nourrice, bascula de nouveau sous le signe de la malchance. Ses premières semaines à l’école, pourtant attendues avec une certaine excitation, se révélèrent être un véritable parcours du combattant. Si au début elle ramena sa fraise avec des petits coups foireux presque risibles : une compote soigneusement emballée par sa mère finit par exploser dans son sac, des chaussures qui prenaient inexplicablement l’eau même par temps sec, et des boutons de chemise qui sautaient sans prévenir, laissant apparaître son petit ventre rond, elle suivit son oeuvre sordide avec acharnement.
Oui, ces petits tracas n’étaient que l’amuse-bouche d’une série de mésaventures de plus en plus improbables. Un jour, alors qu’il jouait tranquillement dans la cour, un ballon de foot échappé de la section des grands lui atterrit en plein visage, le propulsant tête la première dans le bac à sable. Un autre jour, en plein exercice de peinture, son pinceau se cassa net, éclaboussant son tablier, sa table, et bien sûr, sa maîtresse, d’un éclatant rouge vermillon. Ces événements, aussi frustrants qu’ils puissent être pour un enfant, auraient pu être oubliés si la poisse ne s’était pas acharnée.
Les choses empirèrent lorsque, lors d’une sortie scolaire au parc, Thomas trébucha sur une racine invisible et tomba droit dans une mare boueuse, entraînant avec lui deux de ses camarades. Ce fut la goutte d’eau pour les enfants, qui décidèrent d’affubler Thomas d’un surnom qui le suivrait durant toutes ses années de scolarité : Thomas le poissard. Partout où il allait, les autres enfants semblaient toujours en retrait, comme s’ils craignaient d’être entraînés dans la spirale de malheur qui le poursuivait comme une malédiction. Les accidents s’enchaînaient avec une régularité déconcertante, et malgré tous ses efforts pour se faire des amis, il restait souvent à l’écart, redouté par ceux qui voyaient en lui une sorte de porte-malheur ambulant.
Et, sa poisse ne faisait alors que débuter.
À huit ans, il fut celui qui se prend tout sur la tête. Que ce soit le ballon de sport ou bien l’avion de papier de Louis (une vraie plaie celui-là) ; c’était toujours lui qui se le mangeait sur le nez ou dans l’œil. Et puis, évidemment, aujourd’hui il n’évite toujours pas la pluie qui a le don de survenir quand on s’y attend le moins. D’ailleurs, cela lui valut les pires nez coulants, de quoi ravir sa mère qui remplit une armoire, renommée « la pharmacie du gauche », expressément pour lui.
Aux alentours du même âge, ses parents estimèrent qu’il était temps de l’initier à la notion de « responsabilités » ; chose pas si absurde quand on pense au manque d’autonomie de la nouvelle génération. Ils lui achetèrent donc un poisson, animal vertébré à branchies complètement inutile, qui fut le premier d’une lignée d’innombrables échecs. Richard - le rouge - fut celui qui dépérit à cause d’un régime trop mince, tandis que Maël, magnifique combattant, réduisit à néant ses congénères. L’énième d’après, Egée, portait bien son nom : il commit un suicide en sautant hors de son bocal. Ce n’est qu’après Coralie, alias Dori (car elle ne faisait que redécouvrir son aquarium en se prenant la plante verte) décédée dans des conditions mystérieuses, que ses parents abandonnèrent l’idée du petit poisson éducateur.
Six ans plus tard, au collège, rien ne s’arrangea. Plus d’une fois, il se fit enfermer dans les toilettes. Rassurez-vous, ses camarades l’aimaient bien, mais ces portes automatiques pas du tout. Elles se refermaient sur lui sans scrupule, et ce, juste devant son nez. Un mécanisme totalement idiot qui consistait à verrouiller le petit loquet de sécurité si on claque la grille métallique un peu fort (Thomas n’était pas un costaud, malheureusement, son amie la poisse n’était jamais loin). Aussi, n’oublions pas ces fameux ballons sportifs. Ils étaient toujours d’une atrocité titanesque et la force nouvelle de ses camarades pleins d’hormones d’adolescents lui valurent de sacrés bleus et beaucoup de nez ensanglantés.
Toutefois, même si le petit Hubert s’était révélé être le pire malchanceux de l’histoire – en même temps c’était la sienne – il fit aussi ses preuves en sport. Malgré cette guigne, il gagna coup sur coup les compétitions de saut en hauteur, ce qui lui valut en mars 1988 le titre de champion Benjamins National d’athlétisme de sa discipline. Ce fut l’un des rares moments de son enfance où la chance sembla enfin lui sourire.
Et si vous pensez qu’après le lycée – où la poisse ne s’est pas reposée – que sa vie s’ améliora, vous vous trompez. Dans le supérieur, il commença à s’intéresser aux filles, chose absolument normale pour un garçon de son âge. Malheureusement, ou dois-je dire, malchanceusement, il n’était considéré que comme le classique « meilleur ami ». Vous savez, celui qui est toujours là, à chaque instant, bon ou mauvais, que vous soyez triste ou joyeuse, en colère ou hilare, mais qui n’était jamais le bon. Et le meilleur ami c’était lui, toujours lui. Pour Thomas, c’était une aberration. Une aberration qui participa à son caractère grognon.
Heureusement, quelques années après avoir commencé la vie active d’adulte, il se trouva une femme, Élodie Guillou, qui mit au monde la prunelle de ses yeux : sa fille, Sophia. Au travers de ses boucles d’or, de son grand regard bleu, Thomas découvrit la joie de devenir père mais aussi sa responsabilité. Il dut faire un dur travail sur lui-même, et par miracle son attention – et un peu sa chance – devint impeccable. Il pouvait changer une couche sans se la prendre en pleine poire, quoi que cela lui fut arrivé une ou deux fois, et ensuite s’employer au remplissage des biberons, chose qu’il n’aurait jamais pensé faire d’une main tenant son nouveau-né et de l’autre le lait chaud.
Alors à partir de ce moment, peu à peu, Thomas le malchanceux ne sembla plus être Thomas le malchanceux. C’était un homme nouveau, certes toujours très grognon et peu avenant, mais un homme qui savait mettre un pied devant l’autre sans risquer de se prendre le petit orteil dans un coin de table.
Seulement, tout ce bonheur, cette vie bien rangée qui se construisit année après année, ne fut pas à l’abri de sa terrible malchance. Elle ne le quittait pas, et ne le quittera jamais, même si tout le bonheur parallèle l’efface d’un revers de main. Car oui, s’il arriva à chasser sa poisse pendant vingt-cinq ans, elle revint vite.
Et elle revint en grandes pompes.
La preuve, en ce mardi 27 Septembre 2020, sa femme le quitta et son patron le licencia.