Chapitre 1 Kiara
— Les gens rient de toi quand tu tournes le dos. Tu le sais, au moins ?
Trois ans.Trois longues années que ça dure. Trois ans qu’il me harcèle.Elio.
Le nom à lui seul me donne envie de soupirer. Ou de hurler. Ou les deux.Elio, c’est le roi du lycée. Celui dont tout le monde parle.Le populaire. Le beau gosse. Le joueur de hockey.Celui qu’on applaudit quand il marque un but. Celui qu’on suit dans les couloirs comme s’il était une légende vivante. Toutes les filles du lycée le regardent avec des cœurs dans les yeux, comme s’il était tombé du ciel.Mais moi ? Non. Moi, il me hait.Et il s’assure que je le sache. Chaque jour. Depuis la Première.Aujourd’hui, on est en Terminale... et rien n’a changé. Pas lui. Pas moi. Pas cette guerre silencieuse à laquelle je n’ai jamais vraiment voulu prendre part.
D’habitude, je me tais. Je serre les dents, j’encaisse, je fais semblant de ne pas entendre. Je fais comme si ça ne me touchait pas. Je me dis que si je l’ignore assez fort, il finira par se lasser.
Mais cette année... je suis fatiguée. Fatiguée d’être sa cible, son passe-temps préféré. Fatiguée d’être invisible aux yeux des autres, sauf quand il a besoin d’un punching-ball émotionnel.Cette année, je ne veux plus subir. Cette année, je veux répondre. Même si ma voix tremble. Même si mes mains deviennent moites et que mon cœur tambourine dans ma poitrine.
— Sérieux, on parle de moi ?Je lâche ça avec un sourire un peu trop large, un peu trop faux. Une tentative pathétique de montrer que je m’en fiche. Que je suis au-dessus de tout ça.
Il arque un sourcil, l’air étonné. Presque amusé. Même assis, il est plus grand que moi. C’est ridicule. Mais je refuse de me sentir petite. Ce n’est pas moi qui suis minuscule, c’est lui qui est trop grand. Beaucoup trop.Je pourrais sûrement trouver une formule mathématique pour le prouver.
Il éclate d’un rire sec, moqueur, tranchant comme une lame.
— Parce que tu parles, toi, maintenant ?
Je détourne les yeux une seconde, mais je reviens vite à lui. Je ne veux pas flancher. Pas cette fois. Il faut que je tienne bon.
M. River essaie de reprendre le contrôle de son cours, mais c’est peine perdue. L’entrée d’Elio dans une salle de classe, c’est toujours un événement. Il arrive en retard, bien sûr, avec cette nonchalance qui semble être née avec lui. Il marmonne une excuse à moitié inaudible, que le prof accepte sans même lever les yeux, puis il traverse la salle... et vient s’asseoir à côté de moi.
Il y avait pourtant une place libre à côté de la déléguée du conseil des élèves. Parfaite, rangée, studieuse. Mais non. Il a choisi la mienne. Comme d’habitude. Comme si c’était devenu son rituel. Comme s’il ne pouvait s’empêcher de venir jouer avec mes nerfs.
— Parler ? Je peux faire mieux que ça, dis-je d’une voix que j’espère ferme, mais qui me trahit un peu.
Je ne sais même pas ce que je veux dire par là. Je n’ai rien préparé. Mais à cet instant, je suis prête à tout pour ne pas lui laisser le dernier mot. Même à improviser une guerre.
— Continue à te voiler la face. Mais un jour, la vérité te détruira, lâche-t-il à voix basse, presque comme une menace.
La vérité ?Je fronce les sourcils. De quoi parle-t-il ? Quelle vérité ? Qu’est-ce que je suis censée comprendre ?J’ai décidé de me défendre, oui... mais là, il joue un autre jeu. Un jeu que je ne maîtrise pas.
Et soudain, mon courage s’effrite. Mes pensées s’emmêlent. Pourquoi je fais ça déjà ? Il a encore réussi à me faire douter. À me faire sentir insignifiante, ridicule, vulnérable. Comme si ma place était, et avait toujours été, sous sa semelle.
Je me tais. Je baisse les yeux sur mon cahier. Je fais semblant d’écouter M. River, qui parle de la Révolution industrielle avec l’enthousiasme d’un poisson rouge.Je note machinalement des mots que je n’entends même pas.
— T’as peur de tout. Même de toi-même. C’est désespérant.
Cette phrase me transperce.Je ne bouge pas. Je ne réponds pas.Mais au fond de moi, ça hurle.
Non, ce n’est pas de moi que j’ai peur. C’est de toi, Elio. De mes sentiments .C’est de la façon dont tu me regardes. Dont tu me parles. Dont tu me fais sentir comme si je n’étais rien.C’est de ce que je ressens quand tu es là, quand tu m’approches, quand tu fais comme si j’étais une erreur que le monde avait laissée passer.
Mais je ne te le dirai jamais.
La cloche retentit, annonçant la fin du cours. Les élèves se lèvent dans un brouhaha habituel. Moi, je reste assise, figée, comme une statue. C’est devenu une habitude : je pars toujours après lui. Je préfère éviter de me retrouver dans les couloirs en même temps que lui.
Il se lève, ajuste son jogging gris qui tombe nonchalamment sur ses hanches, attrape son sac de sport et le jette sur son épaule.Son sweat bordeaux desRoyalslui donne un air de star. Mais ce n’est pas ce qu’il porte qui le rend irrésistible. C’est lui. C’est cette façon de se mouvoir, comme s’il possédait chaque recoin de cet endroit. C’est cette confiance insolente qui transpire de chacun de ses gestes.
Ses yeux marron croisent les miens. Juste une seconde. Mais ça suffit pour que mon cœur s’arrête.Il me fixe. Me sonde. Comme s’il cherchait quelque chose que je ne suis pas prête à lui donner.Ses boucles brunes tombent sur son front avec une perfection agaçante. Ses lèvres, rosies par le froid, sont entrouvertes, comme s’il allait dire autre chose. Une dernière pique. Un mot de trop.
Mais il se contente de souffler un petit rire. Presque silencieux. Presque triste.Puis il tourne les talons, adresse un léger signe de tête à M. River... et s’en va.
Moi, je reste là. Immobile.Le souffle court. Les poings serrés sous la table. Le cœur plein de questions.
Pourquoi il me déteste autant ?Et surtout... pourquoi est-ce que je ressens encore quelque chose, malgré tout ?