Prologue
Il est ce gamin de quatorze ans est au bord du gouffre. Quatorze ans et déjà cette impression tenace que son cœur est fait d’un matériau trop dur, voire trop dense, comme s’il avait été forgé pour encaisser plutôt que pour battre. La pièce où il se tient est silencieuse. Ce silence lui écrase les tempes et lui donne envie de hurler juste pour vérifier qu’on existe encore. Sa mère est debout devant la fenêtre. Elle ne bouge pas.
Elle regarde dehors sans vraiment regarder, les épaules voûtées, le dos cassé avant l’âge. La lumière grise de l’hiver glisse sur sa silhouette maigre, accrochant les ecchymoses qu’elle n’a même plus la force de cacher. Des bleus anciens, d’autres plus récents, superposés comme les couches d’une histoire qu’on n’a jamais le droit de raconter.
L’enfant reste près de la porte. Il n’ose pas s’approcher trop vite. Il a appris à mesurer ses pas et à sentir quand il est de trop. Pourtant, aujourd’hui, quelque chose en lui refuse de se taire.
— Maman, murmure-t-il.
Sa voix est encore celle d’un enfant, malgré les efforts qu’il fait pour la durcir. Elle tremble un peu. Il déteste ça. Elle ne lui répond pas, restant l figée, les mains serrées sur le rebord de la fenêtre comme si elle s’y agrippait pour ne pas tomber, ou pour ne pas se retourner.
— Maman, insiste-t-il, un peu plus fort.
Il avance vers elle. Son cœur cogne contre ses côtes, douloureusement. Il a cette peur absurde qu’elle se dissolve s’il cligne des yeux. Qu’elle ne soit plus qu’une ombre.
— C’est moi, souffle-t-il sans obtenir de réponse.
Il sent la panique monter, et poisseuse. Il ne comprend pas. Il n’a rien fait. Pas aujourd’hui. Pas plus que d’habitude. Il a obéi. Il a été silencieux. Il a été fort. Pourquoi ne le regarde-t-elle pas ?
— Dis quelque chose… je t’en prie…
Il déteste supplier, mais là, il n’a plus que ça. Il s’approche encore, jusqu’à être juste derrière elle. Il peut sentir son odeur : le savon trop fort, le sang séché, la fatigue... Une odeur qui associe la maison à la nuit et à la peur.
— Maman…, répète-t-il, la gorge serrée.
Alors elle bouge sa tête, quand son regard se pose sur lui, il comprend immédiatement. Ce n’est pas lui qu’elle voit… Elle ne le voit jamais… Pour elle, il n’y a que son père, dont il est le portrait craché. Les mêmes traits durs. La même mâchoire. Les mêmes yeux sombres. Le même visage qui, nuit après nuit, s’est penché sur elle pour la briser un peu plus.
Il n’a même pas le temps de reculer que la gifle part violemment. L’enfant sent sa tête partir sur le côté, une douleur fulgurante lui traverse la joue. Ses oreilles sifflent. Il porte la main à son visage par réflexe, complètement sonné.
— Non, murmure-t-il, sans comprendre.
Elle recule aussitôt, terrifiée par ce qu’elle vient de faire. Ses yeux s’écarquillent. Elle tremble. Ses mains se plaquent contre sa bouche.
— Non… non… non…
Elle secoue la tête frénétiquement, des larmes jaillissant sans retenue.
— Va-t’en… va-t’en… sanglote-t-elle.
Il reste figé. Il ne pleure pas encore. Il n’y arrive pas. Il sent juste quelque chose se fendre à l’intérieur de lui, lentement, profondément.
— Maman… c’est moi…
Mais elle ne l’écoute plus. Elle s’éloigne précipitamment, se recroqueville contre le mur, comme si sa simple présence était une menace. Elle le regarde avec terreur et… avec dégoût ; comme s’il était coupable d’exister. Puis, alors, derrière lui, une ombre tombe.
— Debout, tonne la voix sèche de son père.
Vlad sursaute. Son corps se raidit immédiatement, obéissant avant même que son esprit ne suive. Il essuie ses yeux d’un revers de manche, trop tard pour cacher les larmes qui ont finalement coulé.
— Il est l’heure, reprend-t-il.
Une main énorme se referme sur son bras. La force est telle qu’elle pourrait lui broyer les os.
— Lâche-moi, murmure l’enfant, la voix brisée.
— Les hommes ne pleurent pas.
Il est traîné hors de la pièce, loin de la fenêtre, loin de sa mère qui pleure désormais à voix haute, recroquevillée, détruite. Vlad se retourne une dernière fois. Elle ne le regarde plus.
Il comprend alors quelque chose, à quatorze ans, avec une clarté terrible : la douceur n’a pas de place dans ce monde. L’amour est conditionnel et la faiblesse se paie au prix fort.
Son père le pousse dans le couloir, l’emmenant dans ce cercueil qu’il redoute tant.
— Tu me remercieras plus tard, dit-il. Je fais de toi un homme.
Vlad serre les dents. Il pleure en silence pendant qu’on l’entraîne. Pendant qu’on lui apprend à encaisser. À frapper. À ne jamais demander. À ne jamais attendre qu’on le choisisse. Quelque part, au fond de lui, l’enfant qu’il était se referme comme un cercueil.
Pour ne plus jamais avoir à supplier une fenêtre de le regarder.