La Reine des Cendres

All Rights Reserved ©

Summary

On la croyait brisée. Elle est l'Apocalypse. Isanora Greynore vient de perdre son père, le Roi Alpha, et se retrouve seule face à un Conseil de traîtres prêts à vendre le royaume à un savant fou. Pour survivre, la femme la plus puissante du monde n'a d'autre choix que de disparaître. Dissimulée sous les traits d'une Zêta, une louve de bas rang couverte de graisse et de poussière, Isanora découvre la brutalité du monde réel. C’est dans cette crasse qu’elle croise la route de Finch, un mercenaire solitaire et dangereux qui voit la reine sous le masque. Mais c’est aussi là qu’elle rencontre son destin : Alpha Valérius, son âme sœur prophétisée... qui la rejette avec dégoût pour son apparence misérable. Une grave erreur. Car Isanora n'est pas seulement une louve. Dans ses veines coule le sang d'une créature que l'on croyait éteinte. Un secret capable de réduire le monde en cendres. Traquée, trahie, mais jamais soumise, Isanora s’apprête à reprendre son trône. Elle ne reviendra pas pour demander pardon. Elle reviendra pour imposer sa loi. Et entre le soldat qui l'a protégée et le gardien qui l'a toujours aimée, elle ne choisira pas. La Reine est de retour. Et elle a faim.

Status
Complete
Chapters
23
Rating
5.0 3 reviews
Age Rating
18+

Le Poids de la Vérité

Isanora Greynore

Quelle idée démente d’avoir érigé ces cabanes au cœur même de la putréfaction des bois ! Elles demeurent des caveaux glaciaux et suintants, quelle que soit la saison. L’humidité est telle que les draps de mon lit semblent avoir été trempés dans l’eau froide avant d’être tordus à la hâte. L’abri tout entier empeste l’odeur fétide, soufrée, propre aux marais qui nous encerclent comme un étau.

Bien qu’un feu d’enfer brûle dans la cheminée, l’atmosphère reste lugubre. À chaque inspiration de cet air vicié, mes poumons agonisent, brûlés par les spores invisibles. Malgré la charge de travail harassante qui m’a brisé le dos aujourd’hui, je peine à sombrer dans l’inconscience. Une moiteur désagréable me colle à la peau, comme une seconde couche de crasse indélébile.

Je suis au service de cette meute depuis mes seize ans. En tant qu’Oméga, il semble que je ne puisse espérer mieux que cette existence de servitude, la tête basse et l’échine courbée. Au vu des conditions qu’Alpha Everbleed impose à son « petit personnel », il n’est pas difficile de deviner la nature de son mépris. Nous sommes des loups esclaves. Des outils jetables. Des consommables que l’on broie avant de les remplacer.

— Nous sommes quand même nourries et logées, tente de rationaliser ma louve, sa voix n’étant qu’un murmure craintif dans mon esprit.

— Tu plaisantes, j’espère ?, rétorqué-je avec amertume. Nous vivons dans des conditions pires qu’une prison de haute sécurité. Dix-huit heures de labeur par jour, sans répit, jusqu’à ce que nos os craquent. Nous nous disputons les restes de la Maison de la Meute comme des rats. Nous dormons dans une glacière dégoulinante qui grouille de moisissures toxiques. Nous ne possédons rien. Même le tissu qui couvre ma peau n’est qu’une fripe de charité.

— C’est comme ça partout, non ? Dans toutes les meutes ?

— Non ! J’ai entendu des rumeurs… Ailleurs, le personnel est rémunéré. Considéré. Ils ont une vie.

— C’est un conte de fées qu’on t’a raconté.

— Tu crois ?

— Oui.

Je glisse enfin dans un demi-sommeil agité lorsque l’enfer se déchaîne.

Sans sommation, la porte en bois explose. Le bruit est assourdissant, suivi d’une pluie d’échardes acérées. Avant même que je puisse comprendre, des silhouettes massives envahissent mon espace vital. Je me recroqueville sous la couette, tremblant de tout mon corps, mais la protection est dérisoire. Une main gantée de cuir m’agrippe et m’arrache brutalement à la chaleur relative de mon lit.

Je hurle. Un son pur de terreur qui m’écorche la gorge.

Je me débats comme une diablesse, mes ongles cherchant la chair, les yeux, n’importe quoi. Un impact sourd me coupe le souffle. Un poing dans l’estomac. La douleur irradie, paralysante. Je me plie en deux, cherchant de l’air, quand un second choc percute l’arrière de mon crâne. Des éclairs blancs explosent devant mes rétines, suivis d’une nausée violente.

— Ferme-la ! Femelle !, ordonne une voix grave, vibrante de menace.

On me traîne au centre de la pièce par les cheveux, m’arrachant des larmes de douleur. Des doigts d’acier s’enfoncent dans mes biceps pour me redresser de force, manquant de broyer l’os. Le cliquetis sinistre du métal résonne. L’argent.

Dès que les menottes se referment sur mes poignets, une brûlure chimique, insoutenable, remonte le long de mes bras. Ma louve hurle à la mort, coupée de ma conscience par le métal maudit. Un sac en toile de jute, rêche et puant la terre, est enfoncé sur ma tête avec une brutalité qui me fait mordre la langue. Le goût cuivreux du sang envahit ma bouche. Je suis aveugle. Désorientée.

— Avance !, aboie l’un des guerriers en me propulsant en avant d’un coup de poing dans les reins.

Mon cœur est un oiseau fou qui se fracasse contre mes côtes. L’adrénaline sature mes veines, mais elle ne chasse pas la douleur, elle l’aiguise. Privée de la vue, mes autres sens sont en alerte maximale. Je sens la boue visqueuse des marais s’infiltrer entre mes orteils, froide et collante comme des sangsues.

On me tire. On me pousse. Je trébuche sur des racines noueuses, m’étalant de tout mon long dans la vase putride. À chaque chute, pas de pitié, seulement des coups. Des bottes qui s’écrasent sur mes côtes, des mains qui me relèvent par le col pour mieux me bousculer ensuite. L’air change. L’odeur de pourriture végétale s’estompe, remplacée par quelque chose de plus froid. De minéral.

— On y est, grogne une voix à ma gauche.

J’entends le grincement lourd de charnières métalliques rouillées, suivi d’un appel d’air polaire qui me glace les os. On me force à descendre des marches en béton, glissantes d’humidité. Le bruit de nos pas résonne. Un écho. Nous sommes sous terre.

Soudain, le sac est arraché de ma tête. La lumière crue et artificielle des néons m’agresse, m’obligeant à plisser les yeux. Quand ma vision s’ajuste, l’horreur me saisit à la gorge, bien pire que les coups reçus.

Je suis dans un bunker. Des murs de béton gris, nus, oppressants. Mais, ce n’est pas l’architecture qui me terrifie. Ce sont les bruits. Et, l’odeur. Ça sent le désinfectant, l’urine, le sang séché et cette odeur doucereuse et écœurante du lait maternel.

— Bienvenue dans la nurserie, ricane mon geôlier en me poussant dans le couloir central.

De chaque côté, incrustées dans le béton, des cages. À l’intérieur, des femmes. Des Omégas, comme moi. Elles sont nues, sales, recroquevillées sur des paillasses immondes. Mais, le plus terrifiant, ce sont leurs ventres. Elles sont toutes enceintes, à divers stades. Certaines montrent une rondeur naissante, d’autres semblent prêtes à exploser.

Un gémissement attire mon regard vers la cage la plus proche. La femme me regarde, mais ses yeux sont vides, éteints, comme si son âme avait déserté son corps depuis longtemps. Son visage est tuméfié, son corps marbré d’hématomes violets et jaunes.

— Avance, j’ai dit !

On me conduit vers une zone plus large, au fond du bunker. Là, trône un fauteuil médical en cuir noir, équipé de sangles épaisses. Et, debout à côté, torse nu, imposant comme une montagne de muscles et de vice, se tient l’Alpha Everbleed. Il essuie ses mains couvertes de sang sur un chiffon immaculé.

— Une nouvelle recrue ?, demande-t-il sans même me regarder, sa voix calme contrastant avec la violence ambiante.

— Oui, Alpha. Fraîche et fertile.

Everbleed se tourne vers moi. Son regard me traverse, froid, calculateur. Il ne voit pas une personne. Il voit un incubateur. Il s’approche, son aura de dominance m’écrasant au sol. Je tombe à genoux, incapable de résister à la pression de son pouvoir. Il saisit mon menton, inspectant mon visage comme on inspecte du bétail.

— Espérons que celle-ci soit plus résistante, murmure-t-il. Mes guerriers s’ennuient. Ils ont hâte de tester la solidité de ma progéniture… in utero.

La réalisation me frappe avec la violence d’un coup de poignard. Les femmes battues. Les ventres. Il veut nous féconder pour nous faire torturer. Il me sourit, un rictus cruel dévoilant ses canines.

— Installez-la, ordonne-t-il. Je suis d’humeur… créative.

Les guerriers me saisissent. Je suis soulevée de terre et jetée sur le cuir froid du fauteuil. Les sangles claquent autour de mes poignets, remplaçant les menottes, et de mes chevilles, m’écartelant, m’offrant totalement à sa folie. Everbleed s’avance entre mes jambes écartées, sa main descendant vers la boucle de son pantalon. Je vois la mort dans ses yeux. Pire que la mort. J’ouvre la bouche pour hurler, un cri qui vient du tréfonds de mon âme…

— NOOOOOOOON !

Mon cri déchire le silence de la nuit, brisant la vision en mille éclats de verre. Je me redresse brusquement, le cœur au bord de la rupture, la poitrine soulevée par des hoquets de terreur. Je ne suis plus dans le bunker. Je suis dans mes draps de soie, dans ma chambre, au palais. La sueur ruisselle sur mon front, trempant ma chemise de nuit.

La porte de ma chambre s’ouvre à la volée, claquant contre le mur de pierre. Mon frère se précipite à l’intérieur, les yeux écarquillés par l’inquiétude, ses cheveux en bataille.

— Isanora !

Il se jette au bord de mon lit, ses mains cherchant mes épaules pour me stabiliser, pour me ramener à la réalité.

— Isanora, respire ! Je t’ai entendue hurler depuis l’autre bout du couloir. Par la Déesse, tu es glacée !

Je le regarde, mais je ne le vois pas. Je vois encore le béton. Les cages. Les yeux morts de l’Oméga. Et, le sourire sadique d’Everbleed. Je tremble si fort que mes dents s’entrechoquent.

— Il… Il les tue, balbutié-je, la voix brisée. Il les torture… les bébés… le sang…

— De quoi parles-tu ? Isa, c’est fini, c’était un cauchemar.

Je plante mes doigts dans ses avant-bras, mes griffes sortant sous l’effet de l’émotion, ancrant ma réalité dans sa chair.

— Non, soufflé-je, le regard hanté. Ce n’était pas un cauchemar. C’était vrai. Je l’ai vu. Je l’ai senti.

— Encore cette vision ?, demande Jekk, sa main serrant mon épaule pour tenter d’ancrer mon esprit dans le présent.

— Oui, mais cette fois, je sais !

Ma voix tranche le silence de la chambre, froide et glaciale comme une lame d’acier. Je me dégage doucement de son étreinte, la rage commençant à supplanter la terreur.

— Qui ? Quelle meute ?

— Alpha Everbleed.

— La Meute des Peaux Ombragées ?, s’étonne mon frère. Il a perdu sa Luna d’une fausse-couche, je crois. C’est un veuf éploré.

Je me tourne vers lui, mes yeux plongeant dans les siens pour lui transmettre la vérité crue.

— Non, Jekk. Il l’a égorgée de ses propres mains parce qu’elle ne faisait que des fausses-couches, expliqué-je d’un ton clinique qui masque mal mon dégoût. Il battait sa Luna à en tuer ses propres petits dans son ventre.

Jekk recule d’un pas, comme frappé physiquement.

— Par la Déesse ! Que devons-nous faire ? Nous ne pouvons pas laisser un tel monstre impuni !

— Il nous faut des preuves irréfutables pour le confondre devant le Conseil, dis-je en me redressant, adoptant instinctivement ma posture de future Alpha Royale.

— D’accord. Demain, on monte une équipe de redresseurs.

On frappe timidement au montant de la porte de ma chambre. Le son feutré nous fait sursauter. Une servante entre, portant un plateau d’argent. C’est Carmine. Elle est enroulée dans une robe de chambre en laine épaisse, les cheveux en bataille et les paupières lourdes de sommeil, mais un sourire sincère éclaire son visage.

— Votre Altesse, Monsieur m’a demandé de vous apporter une boisson chaude.

Jekk s’avance et récupère la tasse de porcelaine fine.

— Merci, Carmine. Tu es gelée, ma sœur, cela te fera du bien, prononce-t-il en me tendant le thé fumant.

L’arôme de la bergamote et du miel envahit mes narines, chassant l’odeur de soufre et de sang qui imprégnait ma mémoire olfactive quelques secondes plus tôt.

— Désirez-vous que je rallume la cheminée, Madame ?, demande Carmine en frissonnant légèrement.

Je l’observe un instant. Je m’adoucis, chassant la noirceur et les ténèbres de ma vision. Ici, la réalité est différente. Nos servants sont bien traités, respectés. Ce ne sont pas des esclaves tremblants de peur. Ils subissent un entretien d’embauche, signent des contrats, bénéficient de congés. Nous valorisons leurs compétences, proposons des formations. Carmine est libre. Les femmes dans les cages ne le sont pas. Ce contraste me donne la nausée.

— Non, merci, Carmine, dis-je doucement. C’est très aimable à vous. Le thé sera suffisant. Je suis désolée d’avoir gâché votre nuit.

— Ce n’est rien, Madame. C’est un plaisir de vous servir.

— Bonne nuit, Carmine.

— Bonne nuit, Madame, Monsieur.

Elle exécute une révérence sincère avant de s’éclipser, refermant la porte sur le silence pesant qui retombe entre mon frère et moi.

Le lendemain, le ciel est à l’image de mon humeur : bas, gris et menaçant. Une pluie fine et incessante fouette les vitres du palais. Après un petit-déjeuner que j’ai à peine touché, je m’installe derrière l’imposante table de travail en chêne massif de mon père. La lassitude me gagne avant même d’être assise. Le fauteuil est trop grand pour moi, le cuir conserve encore l’empreinte de mon père, mais il est froid.

Le bureau est un capharnaüm de dossiers urgents — du moins ils l’étaient il y a neuf mois, quand ils ont atterri ici. Budgets à valider, protocoles d’accords commerciaux, demandes d’assistance, jugements en attente… Des piles de papier qui menacent de s’effondrer comme des tours fragiles. Depuis trois mois, l’état de santé de mon père ne lui permet plus d’assumer sa charge. J’ai repris les affaires courantes, déléguant la justice à Jekk. Mon frère est un homme-enfant qui déteste les responsabilités et préfère l’oisiveté, mais nécessité fait loi. Depuis la disparition de notre mère Sylyra, il y a trois ans, le Roi Lycan Nilsin Greynore s’éteint à petit feu. Sa santé ne tient plus qu’à un fil, rongé par le chagrin et le lien brisé.

On frappe à la porte. Le Bêta de mon père, Otto Snow, entre, suivi de son fils, Oscar. Otto a les traits tirés, le visage marqué par les années de service, tandis qu’Oscar déborde de cette énergie contenue propre à la jeunesse.

— Puis-je vous aider ?, demandé-je en étirant mon cou pour les apercevoir par-dessus les remparts de dossiers.

— Bonjour, Votre Altesse. En vérité, c’est nous qui sommes venus vous proposer de l’aide, déclare Bêta Otto en désignant le chaos administratif.

— Vraiment ? N’avez-vous pas votre propre charge ?

— Oscar est à présent parfaitement formé au poste de Bêta. Alors, à deux, le travail se fait beaucoup plus vite. Si une urgence apparaît, l’un de nous s’en chargera.

J’accepte cette aide providentielle avec un soupir de soulagement. Ils trient, annotent, préparent. Je n’ai qu’à relire et à signer. Le rythme est soutenu, studieux, seulement ponctué par le bruit des pages tournées et de la pluie dehors. Nous déjeunons des sandwichs entre deux décrets. Les servantes nous fournissant du carburant régulièrement, café, thé, biscuits…

— Comment se porte Sa Majesté, aujourd’hui ?, demande Oscar après un long moment, la voix basse.

Je suspends ma plume au-dessus d’un décret.

— Je l’ai trouvé plus affaibli qu’hier, réponds-je avec tristesse, le cœur serré. Le médecin est auprès de lui. Il doit me tenir informée.

Ils hochent la tête, le visage assombri par un chagrin réel. Otto a servi mon père toute sa vie ; il perd plus qu’un roi, il perd un frère d’armes.

— Nous sommes désolés de l’entendre, murmure Otto. Dans ce cas, parlons d’autre chose pour occuper nos esprits. Le Prince Jekk est venu nous trouver plus tôt pour monter une équipe de redresseurs pour la Meute des Peaux Ombragées. Il pense qu’Alpha Everbleed se livre à des actes ignobles.

Je repose ma plume. Le nom d’Everbleed suffit à faire remonter la bile dans ma gorge.

— Ignobles ? Le mot est faible.

— Donc, vous êtes au courant ?

Ils me fixent tous les deux. Ils savent pour mes visions. Ils savent qu’elles sont une malédiction autant qu’un don, toujours précises, toujours accablantes. Rares sont ceux qui partagent ce secret. Je leur raconte tout. L’humidité, les cages, les viols, les expériences in utero. L’indicible horreur. À mesure que je parle, leurs visages se vident de toute couleur. Leurs poings se serrent sur le bois du bureau jusqu’à faire blanchir les jointures. Je vois leurs yeux osciller, passant de l’humain au loup, les pupilles se dilatant sous l’effet d’une rage primitive.

— Il faut l’arrêter au plus vite !, s’insurge Oscar, se levant brusquement.

— Je suis d’accord avec mon garçon, gronde Otto. L’enquête risque de prendre des semaines. Pendant ce temps-là, des femmes et des louveteaux souffrent !

— Je ne le sais que trop, dis-je par dépit, la frustration me brûlant les veines. Notre seule alternative immédiate est qu’Alpha Everbleed soit défié pour son titre. Un duel à mort.

— Vous avez raison, mais qui ? Qui serait assez fou ou assez puissant pour défier un Alpha sur son propre territoire sans motif officiel ?

Je n’ai pas le temps de réfléchir davantage. Une douleur fulgurante traverse mon esprit, suivie de la voix du médecin de la meute royale qui me relie mentalement. Sa voix tremble.

— Votre Altesse… Sa Majesté veut vous voir. Immédiatement. Son loup… Jericho ne répond plus. Il ne peut plus se relier.

Le monde s’arrête. Le silence dans ma tête est assourdissant.

— Est-ce la fin ?, demandé-je, ma voix mentale se brisant.

— Je le crains.

— J’arrive.

Je ferme le lien, un froid glacial envahissant ma poitrine. Je me lève lentement, comme dans un rêve cotonneux.

— Je suis désolée, Sa Majesté me réclame. Jericho est à l’agonie.

— Par la Déesse, non !, s’effondre Otto, se laissant retomber sur sa chaise, le visage enfoui dans ses mains.

La gorge nouée, je contourne le bureau et pose ma main sur l’épaule du vieux Bêta. Je la serre fort, tentant de nous transmettre un peu de force mutuelle. Puis, sans un mot de plus, je quitte la pièce. Dès mon entrée dans le couloir qui mène aux appartements royaux, l’odeur m’agresse. Ce n’est pas l’odeur du marais cette fois, mais celle, tout aussi terrifiante, de la fin. Une odeur d’huiles essentielles d’eucalyptus et de lavande, utilisée pour masquer la senteur âcre de la maladie et de la mort qui rôde.

Mes pas sont lourds sur les tapis épais du couloir. Chaque mètre qui me rapproche de la double porte en chêne sculpté semble me coûter une part de mon âme. Les gardes en faction à l’entrée sont figés, têtes basses, leur aura rétractée en signe de deuil anticipé. Ils n’osent même pas croiser mon regard. Ils ouvrent les portes devant moi dans un silence de cathédrale.

La chambre royale est plongée dans la pénombre. Les lourds rideaux de velours pourpre sont tirés, ne laissant filtrer qu’un rai de lumière grise qui vient mourir au pied du lit à baldaquin. L’air y est chaud, étouffant, saturé de vapeurs médicinales et de cette odeur métallique indéfinissable qui signale que le corps renonce.

Le médecin royal, un homme d’âge mûr aux tempes grisonnantes, se tient près de la tête de lit. Il relève les yeux vers moi. Il n’a pas besoin de parler. Son impuissance se lit dans la courbure de ses épaules. Il s’incline profondément et recule dans l’ombre pour me laisser l’intimité de l’adieu.

Je m’approche. Mon père, le grand Nilsin Greynore, le Roi Lycan qui faisait trembler les Alphas d’un simple grognement, n’est plus qu’une silhouette frêle sous les draps de soie. Sa peau est grise, presque translucide, tendue sur ses pommettes saillantes. Ses mains, autrefois si puissantes, reposent inertes sur la couverture, parcourues de tremblements.

Mais, le plus terrifiant, c’est le silence. D’habitude, s’approcher d’un Alpha de son rang, c’est comme s’approcher d’un fourneau ardent. On sent la puissance du loup vibrer dans l’air. Aujourd’hui, il n’y a rien. Le vide. Jericho est parti, ou il est trop faible pour se manifester. Mon père est seul. Juste un homme qui meurt.

— Isanora…

Son murmure est un bruissement de feuilles mortes. Je m’effondre à genoux près du lit et saisis sa main. Elle est glacée. Je sens la vie fuir ses veines, seconde après seconde.

— Ne parlez pas, économisez vos forces, le supplié-je, les larmes brouillant ma vue.

Il secoue la tête, un mouvement infime sur l’oreiller, mais ses yeux, voilés par la maladie, s’ancrent dans les miens avec une lucidité terrifiante.

— Non, mon enfant. J’ai déjà bien trop attendu. J’ai des révélations à faire.

Une boule se forme dans ma gorge. Ce n’est pas le délire d’un mourant. C’est la confession d’un roi.

— Voulez-vous que j’appelle Jekk ?

— Pas tout de suite. Vous seule d’abord.

Le médecin royal, qui se tenait en retrait, comprend immédiatement l’implicite de l’ordre. Il s’incline respectueusement, son visage grave disparaissant dans l’ombre.

— J’attends dehors, annonce le médecin.

Le bruit de la porte qui se referme résonne comme le couvercle d’un cercueil, nous enfermant dans un huis clos étouffant. Le silence retombe, seulement troublé par le sifflement rauque de la respiration de mon père. L’odeur des huiles essentielles ne suffit plus à masquer celle, métallique et froide, de la mort qui patiente au pied du lit.

J’ai l’impression que mon père rassemble ses dernières forces, puisant dans une réserve d’énergie que je ne lui soupçonnais plus, pour avouer ce secret qu’il semble garder depuis trop longtemps. Sa main se crispe sur la mienne, ses ongles s’enfonçant douloureusement dans ma peau. Comme pour s’assurer que je suis bien réelle, que je suis prête à porter le poids de ses mots.

Il me fait signe d’approcher mon oreille de ses lèvres bleuies. Mon cœur bat si fort qu’il menace de couvrir sa voix.

— Écoutez-moi bien, Isanora, souffle-t-il dans un râle qui fait vibrer ma propre poitrine. Ce que je vais vous dire peut vous blesser… mais vous devez savoir. Tout ce que vous croyiez connaître sur notre famille… sur votre mère… tout est faux.

Il prend une inspiration déchirante, ses pupilles se dilatant sous l’effet d’une urgence panique.