Chapitre I — Le Bal des Lanternes
Le royaume d’Aethoria brillait plus fort les nuits de fête.
Depuis les remparts jusqu’aux plus hautes flèches du palais, des milliers de lanternes de verre flottaient dans les airs, suspendues par une magie ancienne que nul ne savait encore recréer. Elles dérivaient lentement au-dessus des jardins, des places pavées et des fontaines de marbre, pareilles à des étoiles descendues bénir la terre.
Dans les rues, le peuple riait. Les enfants couraient entre les étals couverts de fruits confits et de fleurs sucrées. Les musiciens faisaient danser les violons sous les arches blanches. Ce soir, tout Aethoria célébrait la fin de l’hiver.
Et au cœur de cette lumière, tous attendaient la même apparition.
Lorsque les portes du grand balcon s’ouvrirent, le silence tomba comme un voile.
Hemera Vaelarys, héritière de la couronne, s’avança seule sous la clameur retenue du ciel.
Sa robe ivoire semblait tissée de lune et d’or. Des fils brodés serpentaient sur ses manches comme des branches vivantes, et une fine couronne de métal clair reposait sur ses cheveux noirs relevés en torsade. Le vent du soir libéra quelques mèches autour de son visage.
Elle leva une main.
Alors le peuple exulta.
Le nom d’Hemera roula sur les places comme une marée.
— Hemera !
— Longue vie à Hemera !
— Notre lumière !
Elle sourit avec cette grâce tranquille que les peintres tentaient en vain de capturer depuis des années.
Puis elle vacilla.
À peine.
Un trouble si bref que beaucoup ne le virent pas. Un léger raidissement des épaules. Une main posée une seconde trop longtemps sur la balustrade de pierre.
Mais du fond de la cour, un homme le remarqua.
Le capitaine Kaelan Dravik, en armure sombre, détourna les yeux de la foule pour les lever vers elle. Son regard se durcit imperceptiblement.
L’instant suivant, Hemera se redressa déjà.
— Peuple d’Aethoria ! appela-t-elle d’une voix claire.
Le vent emporta ses mots jusqu’aux jardins suspendus.
— L’hiver s’achève. Que cette nuit soit celle des vivants, des absents, et de ceux qui reviendront.
Des applaudissements éclatèrent.
Hemera poursuivit, plus doucement :
— Que chacun mange à sa faim. Que chacun danse sans peur. Et que demain trouve notre royaume plus uni qu’hier.
Le peuple l’acclama avec une ferveur presque religieuse.
Kaelan, lui, n’applaudit pas.
Il observait la manière dont elle refermait parfois les doigts, comme pour chasser un engourdissement. La pâleur inhabituelle de son teint sous la poudre nacrée. Le souffle discret qu’elle reprenait entre deux phrases.
Des détails que personne n’aurait osé remarquer chez une femme aussi droite.
Quand Hemera rentra dans la salle du trône, la musique reprit aussitôt. Le royaume voulait danser ; il danserait jusqu’à l’aube.
À l’abri des regards, elle posa pourtant une main contre la colonne la plus proche et ferma les yeux.
— Votre Altesse ?
Sa dame de compagnie s’approcha aussitôt.
Hemera rouvrit les paupières et retrouva son sourire.
— Ce n’est rien.
— Vous tremblez.
— J’ai simplement oublié de dîner.
Mensonge élégant. Prononcé sans effort.
Elle tendit la main vers le plateau d’argent qu’un serviteur présentait. Une tasse de porcelaine fumait doucement parmi les coupes de cristal.
Comme chaque soir.
Elle en but une gorgée.
Le goût était floral, délicatement amer.
— Me voilà sauvée, murmura-t-elle.
Puis elle reprit sa marche vers la salle de bal, où cent regards l’attendaient encore.
Dans la cour, Kaelan suivait déjà le serviteur des yeux.
Et très loin au-dessus du palais, une lanterne s’éteignit seule dans le ciel.