Erasmus by A. M. Hopkins at Inkitt
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Erasmus

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Summary

À Canterbury, la vie de Martin est réglée comme du papier à musique. Caissier dévoué dans une petite épicerie locale, il porte le poids de ses responsabilités, convaincu que son destin est déjà tout tracé entre les rayonnages et la monotonie du quotidien. Jusqu'au jour où une jeune Française fait une apparition mystérieuse dans la petite ville anglaise... et bouleverse complètement son existence. Rien ne les prédestine à se comprendre. Entre la barrière de la langue, le choc de leurs cultures et des secrets dangereusement gardés, leur quotidien devient vite le théâtre de quiproquos aussi imprévisibles qu'incontrôlables. Suivez une aventure aussi douce que dérangeante. Une histoire sur le fil du rasoir, où le moindre mot peut tout compromettre, mais où le moindre geste pourrait tout sauver.

Status
Ongoing
Chapters
3
Rating
5.0 1 review
Age Rating
18+

1 - Le cycle éternel

Le son strident du réveil déchira le silence feutré de la chambre, ramenant Martin à la réalité avec une brutalité qui résonna dans ses oreilles comme un couperet. Ses paupières papillonnèrent, lourdes de sommeil. Une vague de fatigue l’envahit, plus intense encore que celle de la veille.

Une lassitude sourde, qui lui broyait les membres et pesait comme un bloc de plomb sur sa poitrine, le rappelait à l’ordre : une nouvelle journée commençait. Une de plus à se traîner vers un travail qu’il exécrait. Rien qu’à cette idée, une pointe d’acidité lui brûla l’estomac, mais le poids invisible de sa responsabilité familiale le cloua au sol, lui interdisant de se recroqueviller sous ses draps.

Le jeune homme se leva avec une lenteur d’automate. Chaque mouvement était une négociation tacite avec ses muscles endoloris, une tentative désespérée de prolonger de quelques secondes le confort du matelas, le seul refuge qui n’exigeait rien de lui.

Il finit par se traîner jusqu’à l’armoire, attrapa au hasard un pantalon et un t-shirt froissés. Le tissu rêche, usé par les lavages, glissa froidement sur sa peau. Il se dirigea vers la salle de bain, le regard vide.

Devant le miroir, son reflet le jugeait ouvertement. Grand, les épaules larges et athlétiques malgré la léthargie qui l’engourdissait, il affichait des cheveux blonds en bataille qui contrastaient avec le rasage de près qu’il effectuait chaque matin par pure habitude. Ses yeux, d’une couleur noisette terne, étaient soulignés par des cernes violacés, trahissant l’épuisement d’une nuit sans repos. Il n’y avait rien dans ce visage pour révéler le fardeau qu’il portait, seulement une immense fatigue qu’il ne cherchait plus à cacher.

L’eau froide qu’il s’aspira sur le visage ne fit qu’accentuer le vide qu’il ressentait. Il se lava machinalement, s’habilla à la hâte, et avala son petit-déjeuner sans même sentir la chaleur de la tasse, l’amertume du café noir, ni le croustillant du pain grillé. Il était déjà en pilote automatique.

Son esprit n’avait pas encore rejoint son corps que, déjà, l’angoisse de la journée à venir l’écrasait. Il franchit le seuil de la maison, le pas traînant, et s’enfonça dans la brume matinale.

Heureusement, l’épicerie était proche. Cette promenade forcée, bien que réalisée dans un état de semi-conscience, lui offrait un bref instant de transition, une parenthèse apaisante avant la tempête. Il laissait ses pensées vagabonder, cherchant désespérément un semblant de sérénité. Le paysage urbain défilait comme un décor flou, une succession de rues grises où seule l’odeur humide, froide et un peu métallique de la terre mouillée parvenait à le tirer de sa torpeur.

L’épicerie, avec sa façade défraîchie et son enseigne de plastique criarde, se dressait bientôt devant lui. Il poussa la porte de service, ce passage dérobé réservé aux employés. L’air confiné de la réserve, saturé d’un parfum chimique de cire de pin et de carton humide, lui prit immédiatement à la gorge. Martin croisa quelques collègues au teint aussi blafard que le sien et les salua d’un simple hochement de tête distrait.

Une pointe d’anxiété lui serra la gorge à l’approche du bureau de George. Depuis des mois, le manager semblait prendre un plaisir sadique à le balloter d’un rayon à l’autre au gré des absences. Martin avait tenté de se convaincre que cette polyvalence était une chance, mais la réalité de son quotidien le rattrapait sans cesse, alimentant son désir de fuir, loin, n’importe où. Il se sentait comme un pion interchangeable, utile mais jamais indispensable.

Le jeune homme entra dans le bureau, la poitrine oppressée, et jeta un coup d’œil anxieux au planning mural. Une prière silencieuse monta en lui : « Pas la caisse, pas la caisse, pitié pas la caisse... » Il détestait la caisse : l’immobilité forcée, les sourires de façade, le tintement métallique aigu du tiroir qui s’ouvre et ces échanges vides de sens. L’hypocrisie à l’état pur.

Un profond soupir de soulagement s’échappa de ses lèvres lorsqu’il vit son affectation : le rayon hygiène.

« Les brosses à dents. Ça va, ça pourrait être dix fois pire, » songea-t-il.

Cherchant la moindre étincelle positive pour démarrer la journée, il se dirigea vers la réserve. Il était déterminé à s’absorber pleinement dans la monotonie du rayonnage, espérant que le travail mécanique ferait défiler les heures plus vite.


La journée s’acheva enfin. Martin s’étira, ses articulations craquant agréablement sous l’effet du relâchement. Un délicieux sentiment de liberté l’envahit. Il avait redouté ce lundi, craignant le bruit et les bavardages forcés, mais le magasin était resté calme. Il avait pu travailler dans sa bulle et avait même pris le temps d’aider au rayon fruits et légumes — une petite victoire personnelle qu’il savourait pleinement.

Sur le chemin du retour, le jeune homme s’arrêta au marché de quartier. L’explosion de couleurs des étals et les parfums mêlés de terreau, de coriandre et de fruits mûrs réveillèrent ses sens. Il choisit avec soin de belles pommes de terre et quelques légumes de saison. Ce soir, c’était son tour de cuisiner, une tâche que sa famille partageait à tour de rôle. Ses emplettes sous le bras, il pressa le pas, l’air s’étant soudain rafraîchi sous un ciel lourd, chargé de nuages d’encre.

De retour à la maison, il posa ses sacs sur le plan de travail de la cuisine. Peler les pommes de terre s’avéra presque thérapeutique, le rythme régulier du couteau l’apaisant totalement. Tandis que le four préchauffait, il y enfourna le poisson pané — son plat réconfortant par excellence. Une odeur chaude, dorée et légèrement iodée commença à flotter dans la pièce, métamorphosant l’atmosphère en un cocon chaleureux.

Soudain, le claquement sec de la porte d’entrée brisa sa rêverie. Martin se tourna et vit son père, Oliver, sur le seuil, dégoulinant de la tête aux pieds. La pluie venait visiblement de libérer ses premières rades, et son père en avait fait les frais : ses vêtements collaient à sa peau en loques sombres.

« Salut Pa’, comment s’est passée ta journée ? »

Son père laissa échapper un soupir théâtral.

« Comme un lundi... Interminable. Des étudiants qui fixaient leur écran plutôt que mes diapos, et un silence de mort seulement brisé par le tic-tac de l’horloge... Je suis sûr qu’une pie posée sur le rebord de la fenêtre était plus attentive à mon cours que toute la classe ! »

Oliver enseignait l’histoire ancienne à l’université. Passionné, dévoué, il digérait mal l’apathie générale de ses élèves et l’immobilisme des programmes scolaires qui refusaient de moderniser l’enseignement.

Il soupira de nouveau, puis s’approcha de son fils pour poser une main moite, mais rassurante, sur son épaule. Malgré la pluie qui avait ébouriffé ses cheveux grisonnants et les rides de lassitude qui marquaient son front, ses yeux brillaient de cette étincelle propre aux érudits. Sa silhouette mince semblait flotter dans ses habits trempés.

« Au moins, ici, ça sent divinement bon. Qu’est-ce que tu nous prépares ? »

« Poisson et frites maison, ça te va ? » proposa Martin en lui jetant un regard complice.

« C’est parfait ! Simple, efficace. Ton frère est rentré ? »

« Je ne l’ai pas entendu, mais je n’ai pas vérifié en haut. »

« Je vais aller voir. »

Le jeune homme hocha la tête et reprit la découpe de ses frites. Le bruit régulier du couteau sur la planche en bois l’accompagna tandis qu’il rangeait rapidement la pièce. Les souvenirs de leur mère, Clara, flottaient toujours dans les coins de cette maison. Sept ans s’étaient écoulés depuis sa disparition, laissant Oliver seul pour assumer l’éducation de ses deux fils.

La vie de père célibataire avait été un combat de chaque instant, tant sur le plan financier que personnel. Pour ne rien arranger, ils s’étaient retrouvés terriblement isolés : la famille d’Oliver était inexistante, et celle de Clara les avait rejetés, les accablant d’une culpabilité injuste pour son décès.

Aussi, dès son diplôme en poche, Martin n’avait pas hésité. Il avait enchaîné les boulots alimentaires pour aider son père à maintenir la tête hors de l’eau, surtout lorsque son frère, Leo, avait émis le souhait de poursuivre des études de littérature. Malgré leurs deux ans d’écart, Martin admirait profondément la détermination de son cadet et sa vision si claire de l’avenir.

Absorbé par ses pensées, Martin ne vit pas son frère arriver. Il ne remarqua sa présence que lorsqu’il l’aperçut affalé sur le canapé, terrassé par sa journée. Plus menu, Leo portait la fatigue de ses études non pas dans ses muscles, mais sous ses yeux, marqués de cernes sombres et profonds. Ses cheveux blonds, collés par la pluie, lui donnaient un air de spectre égaré au milieu du salon. Une immense vague de tendresse serra le cœur de Martin. Il savait à quel point son frère travaillait dur, et il était si fier de lui.

« Alors, ces cours ? » demanda Martin d’une voix douce en s’approchant.

Leo se contenta d’émettre un grognement étouffé dans le canapé.

« Très captivant, dis-moi, » le taquina-t-il avec un sourire en coin. « Et en version traduite, ça donne quoi ? »

Leo poussa un long soupir théâtral et, sans un mot de plus, se redressa pour filer à l’étage, désireux de retirer ses vêtements humides. L’aîné secoua la tête, un sourire indulgent sur les lèvres.

« Je te jure... » murmura-t-il pour lui-même.

Martin retourna à ses fourneaux pour surveiller la cuisson des frites. L’huile crépitait joyeusement dans la poêle quand son père revint dans la cuisine.

« J’ai entendu du bruit, » lança Oliver, les sourcils froncés.

« Oui, c’est Leo, » répondit l’aîné, alors qu’une idée malicieuse lui traversait l’esprit. « Il est monté se changer, mais il m’a glissé qu’il avait hâte que tu lui racontes sa journée à table ! »

« Vraiment ?! C’est formidable ! »

« Ah, et il avait l’air de se poser plein de questions sur les Romains et Jules César, un truc dans le genre. »

Le visage d’Oliver s’illumina instantanément, les marques de fatigue s’effaçant d’un coup.

« La grande époque ! Attends, je vais faire un tour dans mon bureau, je dois avoir des ouvrages parfaits pour lui montrer. Qui aurait cru qu’il s’intéresse à cette période ?! »

Soudainement revigoré, Oliver fila d’un pas vif tout en marmonnant déjà les thèmes qu’il allait pouvoir aborder ce soir, une énergie nouvelle le transcendant.

Martin, quant à lui, jubilait. Il venait de faire d’une pierre deux coups : redonner le sourire à son père et pimenter la soirée de son frère avec un cours d’histoire improvisé. Il imaginait déjà le dîner, animé par les monologues passionnés d’Oliver sur l’Empire romain, face au visage déconfit de Leo se prenant la tête à deux mains.

Un franc sourire s’étira sur ses lèvres. Ce serait une excellente soirée, et le rire silencieux qui lui monta à la gorge dissipa pour de bon les dernières ombres de sa journée à l’épicerie.

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Good Writing

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Great Character

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Strong Dialog

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author

c est tellement bien écrit, que même la banalité d un lundi pluvieux devient presque réconfortant....

a day
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