Ça ira… ou pas
J’inspire, j’expire, encore une fois, j’inspire… j’expire…, et une autre… j’inspire… 1,2,3,4,5… j’expire… 1,2,3,4,5…
Ok…, tout est Ok, ça va aller.
Je regarde autour de moi, il n’y a rien d’autre que ma chambre, mon bureau devant moi, sur le côté un miroir, quelques cours étalées, des feuilles… Puis une pensée, et si… et si ça pouvait m’aider, qu’est-ce que ça coûte d’essayer après tout. Alors je prends une feuille vierge, un stylo, et je pose la mine dans l’espoir d’éclairer mes pensées, de me comprendre.
On m’a toujours dit que tout irait bien, je me le suis même répété : tant que j’ai confiance en moi rien ne pourra vraiment aller mal, je pourrais toujours trouver les solutions, l’échappatoire. Mais je commence à en douter, je sais plus si c’est vrai.
On dit que les tempêtes qui s’abattent sur nos vies sont des épreuves à passer, qu’on en ressort plus fort. Moi j’ai juste l’impression que chaque tempête me fait dériver… non, me tire plutôt vers le fond, et que plus je m’enfonce moins je pourrais remonter, je sais même plus où est le chemin pour remonter et je ne sais pas comment j’ai fait pour le perdre.
On dit que les meilleures années de la vie c’est quand on est jeune, je suis pas sûr, j’espère pas, sinon ça voudrait dire que je vivrai pas de meilleures années que celles que j’ai déjà vécues. Et puis pour l’instant j’ai juste eu l’impression d’être livré à moi-même, seul dans un monde qui n’est plus compréhensible, qui n’a plus de sens.
Je crois que je perds mes repères depuis le lycée. Le lycée, parlons-en, le lycée c’était étudier, avoir de bonnes notes, et je les ai eues, mais pourquoi faire. On m’a dit : tu verras, avec ton dossier tu pourras aller où tu veux. Ouais, je peux aller partout, mais ça me dit pas où j’ai envie d’aller, et ça me dit encore moins si cet endroit où je veux aller sera toujours le même dans 10 ans. Et puis est-ce que j’arriverai à l’atteindre, ou est-ce que je serais juste coincée sur la route qui y mène mais sans pouvoir approcher plus près, soit parce que j’en serais incapable, soit parce que le monde autour ne me le permettra pas.
Mais peut-être que je me fixe un objectif à atteindre alors que j’en ai pas vraiment envie juste pour pas gâcher mon potentiel, peut-être que je serais mieux avec un petit boulot, juste de quoi vivre à coté, avec des proches, mes amis, une famille pourquoi pas. Mais peut être aussi que j’ai vraiment envie de sacrifier un bout de ça pour un potentiel épanouissement professionnel. Ou peut-être que je veux juste les deux, mais que j’arrive pas à voir comment ça pourrait marcher, comment je pourrais faire tenir tout ça ensemble dans le monde actuel. Je comprends pas comment ça pourrait même être possible.
Mais peut-être que je me mets trop la pression par rapport à tout ça, peut-être qu’il faudrait juste continuer sans trop réfléchir. De toute façon à quoi bon se triturer les méninges, si ça se trouve on n’aura juste pas de futur. Comment on peut se projeter dans cet avenir quand on nous parle que d’un monde qui vacille, que d’un monde qu’on est en train de faire vaciller. Le pire c’est qu’on le sait tous mais personne le prend au sérieux. Ou alors je suis juste trop pessimiste, ça pourrait ne pas être si grave en vrai, on réussira tous à s’en sortir, comme si de rien n’était.
Je relève les yeux quelques instants, je tourne la tête vers le miroir. Je vois mon reflet qui pleure, ça fait du bien, pour une fois qu’elles sortent toutes ces larmes retenues. La lumière décline déjà dans la pièce, ça doit faire quelques heures que j’ai commencé. Je veux continuer juste pour me comprendre.
C’est la première fois que je décris autant ce que je ressens, tout ce qui trotte dans ma tête, que je déballe tout comme ça. J’ai jamais réussi à la faire avant, c’est dur d’en parler à quelqu’un, d’expliquer ce qu’on ressent. De juste dire là ça va pas, mais je sais pas pourquoi. De dire que même si tout va bien d’apparence, que même si on manque de rien de matériel, que même si on est entouré, on peut ne pas aller bien.
Quand j’y réfléchis, j’ai l’impression de pourvoir en parler à personne. Soit je me sens pas assez proche d’eux pour parler de ce que je ressens au fond de moi, soit je me dis que tout le monde a ses problèmes, ses doutes et qu’ils ont pas besoin que je vienne leur rajouter le poids que je porte sur mes épaules, que je les inquiète. Alors je cache, ils savent pas comment je vais, ils savent pas à quel point je doute de tout… Même de nos liens parfois. Une réponse un peu tardive à un message : en fait ils veulent plus me voir, peut-être je les intéresse plus autant qu’avant, peut-être qu’en fait je les ai jamais intéressés. Un ami que je peux pas aider autant que je le voudrais : je suis peut-être pas une bonne personne pour lui si je peux pas le rendre au moins un peu heureux et il a peut-être envie que je disparaisse de sa vie. Bien sûr je sais que c’est faux, mais je peux pas empêcher ces pensées d’apparaître, je peux pas m’empêcher de me dire que je suis pas dans leur tête et que je peux pas vraiment savoir ce qu’il s’y passe.
Si ça se trouve j’ai juste peur qu’ils partent, qu’ils me laissent et de découvrir qu’en réalité j’étais pas si importante pour eux. Ou j’ai peur que nos chemins se séparent parce qu’on se voit moins, qu’on prend tous des routes différentes, et ça, ça me terrifie, parce que je sais pas si j’arriverai à toujours croiser leur chemin, à les garder dans ma vie.
Je relève le crayon, mes yeux embués ne voient plus ce que ma main écrit. Il n’y a plus que la lune qui éclaire la pièce. Une lueur qui, malgré sa pâleur, reste une source de lumière. Je regarde l’heure, tout juste minuit. Je songe à m’arrêter là. J’en ai assez dit, non ?
Je sens alors un frisson sur mon épaule, je me retourne. Juste le temps de voir une faible lueur dans la pièce, blanche comme la lune mais différente. Je cherche à comprendre. Quand je me tourne vers le miroir je vois un visage, mon visage, mais différent, des cheveux argentés, des rides aux coins des yeux, un regard nostalgique plein de compassion qui dit : ça ira, tu verras, avant de s’estomper dans la nuit. J’ai envie de la croire, de me croire, mais je suis pas sûr de le pouvoir. Je reprends mon crayon, et j’écris les dernières lignes.
Je crois qu’au fond, le seul problème, c’est que je sais pas, je sais plus et j’ai peut-être jamais su, et ça, ça m’oblige à me perdre sans la garantie de pouvoir retrouver un chemin après. J’aimerais tellement ne plus avoir peur de changer de direction, et d’avancer vers quelque chose que je connais pas, sans savoir avec qui et qui je trouverais au bout, ça serait tellement plus simple. Juste pouvoir faire confiance à ce regard ridé, et se dire qu’elle saura quoi faire le moment venu, mais je peux juste pas.








