Chapitre 1 : Le silence des vieux manuscrits
La Bibliothèque Sainte-Geneviève semblait flotter hors du temps, imperméable au tumulte de la ville qui grondait au-dehors. À l'intérieur, l'air était saturé de cette odeur si particulière et réconfortante de cuir ancien, de cire d'abeille et de papier jauni par les décennies. C'était le royaume d'Éléna. Du haut de son mètre soixante, vêtue d'un gilet en maille douce un peu trop grand pour elle qui retombait sur ses mains, elle se sentait chez elle entre ces murs de pierre et ces kilomètres d'étagères en chêne sombre.
Ce mardi soir, la fin du mois d'avril étirait ses dernières lueurs dorées à travers les immenses vitraux de la salle de lecture principale. Il était presque dix-neuf heures trente. Les derniers étudiants et chercheurs avaient déserté les tables de travail en bois verni, laissant derrière eux un silence presque religieux.
Éléna, ses boucles châtain clair attachées à la hâte par une pince en écaille de tortue d'où s'échappaient quelques mèches rebelles, était juchée sur un petit escabeau à roulettes. Ses mains fines s'activaient à reclasser les ouvrages d'histoire médiévale dans la section des archives, tout au fond de la nef latérale. C'était la zone la moins fréquentée, là où la lumière des lampes vertes de l'allée centrale parvenait à peine.
C'est dans ce calme absolu qu'un bruit insolite fit pivoter la jeune femme.Ce n'était pas le froissement d'une page, ni le pas feutré d'un collègue. C'était un pas lourd, mesuré, qui faisait grincer le vieux parquet ciré d'une manière inhabituelle.
Éléna retint son souffle, un livre d'heures du XVe siècle serré contre sa poitrine. À travers l'interstice de deux étagères, elle vit une ombre s'avancer.
L'homme qui venait d'entrer dans la section des archives était grand, large d'épaules, vêtu d'un blouson de cuir noir usé qui jurait terriblement avec le décor feutré de la bibliothèque. Ses cheveux bruns, coupés courts sur les côtés mais légèrement plus longs sur le dessus, étaient décoiffés par le vent de l'extérieur. Des traits d'une régularité troublante, une mâchoire serrée, une fine cicatrice blanche qui coupait le bout de son sourcil gauche. Rien que de très attendu sauf ses mains. Ses doigts couraient le long des tranches des ouvrages avec une lenteur presque tendre, s'arrêtant parfois sur un dos de cuir comme s'il reconnaissait quelque chose. Les mains d'un homme qui lisait vraiment.
L'inconnu s'arrêta à quelques pas de l'escabeau d'Éléna. Il ne l'avait pas encore vue, dissimulée par la pénombre et la hauteur des rayonnages. Il leva un bras révélant une montre discrète au poignet, sans ostentation pour attraper un ouvrage. Éléna entrevit le titre : un traité de cartographie du XIIIe siècle, rarement consulté même par les chercheurs.
Subitement, l'escabeau bougea d'un millimètre sous son propre poids. Le petit grincement métallique déchira le silence.
En une fraction de seconde, l'homme pivota. Son regard se verrouilla instantanément sur Éléna, haut perchée sur ses marches.
Pendant de longues secondes, aucun d'eux ne bougea. Le temps sembla se figer entre les rayons de livres. Éléna sentit son cœur cogner contre ses côtes. Cet homme dégageait une présence si compacte, si peu habituée aux espaces feutrés, qu'elle aurait dû descendre de son perchoir et appeler la sécurité. Pourtant, ses yeux verts restèrent ancrés dans les siens, fascinés.
Liam car c'était lui, la dévisagea à son tour. Ses yeux sombres balayèrent la silhouette menue de la jeune femme, s'attardant sur ses mains crispées sur le vieux livre, sur la douceur de ses traits et sur ce regard clair qui le fixait sans ciller. Dans son monde à lui, les gens baissaient les yeux ou fuyaient. Cette petite bibliothécaire, elle, le regardait avec une curiosité pure, presque clinique, comme si elle cherchait à comprendre ce qu'il faisait là plutôt qu'à s'en protéger.
— La bibliothèque va fermer, monsieur, finit par murmurer Éléna, sa voix douce et mélodieuse résonnant timidement dans l'allée sombre.
Liam ne répondit pas immédiatement. Il laissa le silence s'étirer. Sa voix, quand elle vint, était grave et peu usitée, comme quelqu'un qui parle rarement et n'en a pas l'habitude.
— Je sais.
Il posa le traité de cartographie sur le rebord du rayon, ses yeux ne quittant pas le visage d'Éléna.
— Je ne cherche pas un livre, ajouta-t-il. Je passais juste le temps.
— On ne passe pas le temps dans la section des archives d'histoire médiévale par hasard, répliqua-t-elle avec une audace qui la surprit elle-même, un léger sourire timide venant adoucir ses lèvres.
Il contracta la mâchoire, un éclair de surprise traversant son regard. Cette fille venait de lui tenir tête, avec douceur, mais sans fléchir. Ses yeux s'attardèrent une seconde de trop sur le livre qu'il avait remis en place le traité de cartographie puis il recula d'un pas, réinstallant volontairement cette distance qui lui permettait de garder le contrôle.
— En effet, lâcha-t-il froidement. Bonne soirée, mademoiselle.
Sans lui laisser le temps de répondre, il se tourna et s'éloigna, son blouson de cuir bruissant dans l'allée. Éléna resta sur son escabeau, le cœur battant à un rythme fou, fixant l'ombre de l'homme qui disparaissait derrière les grandes portes battantes. La bibliothèque venait de retrouver son silence. Mais Éléna, le regard posé sur le dos du traité de cartographie légèrement de travers, se demandait depuis combien de temps il s'y connaissait en cartes médiévales et ce qu'il cherchait vraiment.








