Des heures par une minute
Sur le pont où je me trouvais, à une centaine de mètres au-dessus de l’autoroute, il y avait une femme.
Elle était… extrêmement belle.
Grande, avec des cheveux d’un noir presque émeraude qui reflétaient légèrement la lumière du matin. Elle avait exactement l’endroit que je cherchais. L’endroit où je voulais être.
Elle regardait le vide.
Alors, sans vraiment réfléchir, je lui lançai :
— Si vous voulez sauter, faites-le vite… parce que moi aussi, j’aimerais avoir mon tour.
À l’entente de ma voix, elle se retourna immédiatement.
Ses yeux étaient remplis de larmes. Ses joues étaient gonflées, comme si elle avait pleuré pendant des heures.
Elle me fixa un instant avant de répondre :
— J’aimerais bien… mais je n’arrive pas à trouver le courage.
Je m’avançai légèrement vers elle, puis je lui dis :
— Alors ne sautez pas.
Elle eut un petit sourire triste.
— Plus facile à dire qu’à faire.
Elle semblait complètement épuisée.
C’était étrange… son apparence était magnifique, mais son regard, lui, ne racontait que de la souffrance.
— Problème amoureux ? Une perte ? Un manque d’argent ? C’est quoi votre raison à vous ?
Elle prit une grande inspiration avant de soupirer.
— Vous êtes vraiment sûr que c’est de ça que vous voulez parler avant de vous suicider ?
Je haussai légèrement les épaules.
— Pourquoi pas ? Tant qu’à mourir dans dix minutes, autant en prendre deux pour vous écouter.
Je m’assis sur le sol du pont, puis je lui fis signe de venir s’asseoir à côté de moi.
Et c’est ce qu’elle fit.
À partir de là, on commença à parler.
Pas de nos problèmes.
Pas de la raison pour laquelle on était là.
Jamais on n’évoqua le sujet.
On parla simplement de tout et de rien.
De choses inutiles.
De choses normales.
Et pourtant, cette discussion qui devait durer deux minutes se transforma en une demi-heure.
Puis une heure.
Et sans même m’en rendre compte…
Pendant un instant, j’avais oublié ma vie.
— Vous êtes sûr que vous étiez venue ici pour vous suicider ? Vous n’en avez vraiment pas l’air.
Sa question me surprit.
Je regardai le sol avant de répondre :
— Moi-même, je ne sais plus trop. Comme vous l’avez dit… je ne sais pas si j’aurais vraiment le courage de le faire.
Elle baissa la tête.
Puis elle la releva brusquement avant de dire :
— Pourquoi ne pas essayer plusieurs fois ? Jusqu’à ce qu’un jour, l’un de nous réussisse.
Je restai silencieux.
Sa phrase m’avait complètement abasourdi.
— Vous êtes vraiment folle.
Elle haussa les épaules.
— On est un peu dans le même bateau, non ?
Je regardai devant moi.
Et même si son idée était complètement absurde…
Une partie de moi trouvait que ce n’était peut-être pas une si mauvaise idée.
— Pas vraiment. Moi, je ne suis pas fou.
Elle sourit légèrement.
— Bien sûr.
Assis sur ce pont, avec seulement le bruit des voitures en arrière-plan, nos trente minutes devinrent des heures.
Jusqu’à ce que le soleil commence à monter.
Ses rayons finirent par éclairer notre direction, brûlant doucement notre peau.
On ne pouvait plus rester là.
Il était temps de partir.
— Je crois que je vais devoir m’en aller, la tourmentée.
Elle me regarda avec un petit sourire.
— Moi aussi. Sinon je crois que je vais finir complètement brûlée.
Un silence passa.
Puis je lui demandai :
— Et votre suicide ?
Elle regarda le ciel.
— Ça peut bien attendre encore une journée.
Avant de partir, elle me tendit la main.
Je la pris sans hésiter.
— Vous ne m’avez toujours pas dit votre nom.
Elle sourit.
— Vous non plus.
— Moi, c’est JOVANY.
Je m’appelle JOVANY.
Je ne savais pas pourquoi, mais à ce moment-là, je voulais qu’elle connaisse mon nom.
Elle serra légèrement ma main.
— Emma.
Elle me regarda.
— Mon nom, c’est Emma.
Après ça, je lâchai doucement sa main.
Puis je me retournai dans la direction opposée à la sienne.
On partait chacun de notre côté.
Et alors que j’étais déjà assez loin, sa voix résonna derrière moi.
Une voix encore fatiguée, mais un peu différente.
Un peu plus vivante.
— Je suppose que je ne peux pas vous dire à bientôt…
Un silence.
— Mais j’espère que vous échouerez, JOVANY.
Je ne pus pas m’empêcher de sourire.
Et au fond…
Je la comprenais.
Je ne pouvais que lui souhaiter la même chose.
Je me retournai une dernière fois.
— Vous aussi, Emma. J’espère que vous n’y arriverez jamais.
Je me souviendrai toujours de ce jour.
Jusqu’à ma mort.
Même si, à ce moment-là, elle semblait beaucoup plus proche qu’elle ne l’était réellement.
Car à seulement une minute près…
Elle aurait pu ne jamais exister.
À seulement une minute de la fin.
À suivre…
—AzemaJovany—









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