Les Échos du Silence
La pluie battait avec une régularité hypnotique contre les immenses vitres du manoir de Westchester. À l'intérieur du bureau, le silence n'était brisé que par le crépitement des bûches dans la cheminée et le tintement cristallin des glaçons dans le verre de bourbon que Charles Xavier faisait lentement tourner au creux de sa main. L'odeur du vieux cuir, de la cire d'abeille et du bois de chêne imprégnait l'atmosphère, lourde et chaleureuse.
Mais cette chaleur n'atteignait pas l'homme assis de l'autre côté de l'échiquier.
Erik Lehnsherr fixait les flammes. Son regard, sombre et insondable, semblait perdu très loin de la pièce, par-delà les murs du manoir, par-delà l'océan. La lumière du feu dansait sur les traits de son visage, durcissant sa mâchoire contractée. À côté de lui, sur la petite table, le tisonnier en fer forgé vibrait d'un tremblement presque imperceptible, trahissant la tempête qui faisait rage sous la surface de son calme apparent.
Charles l'observait. Il ne lisait pas dans ses pensées - il s'efforçait de respecter cette barrière qu'Erik érigeait si farouchement -, mais il n'en avait pas besoin. La douleur d'Erik rayonnait dans la pièce, froide, métallique, comme une lame qu'on refuse de retirer de la plaie. Charles posa doucement son verre sur la table.
- Tu es à des milliers de kilomètres d'ici, Erik, murmura-t-il, sa voix posée, empreinte de cette douceur prudente qu'il réservait aux moments de grande fragilité de son ami.
Erik ne cilla pas. Il mit plusieurs longues secondes avant de détourner les yeux de l'âtre pour regarder Charles.
- Shaw n'est pas le seul homme que je cherche, Charles, répondit-il d'une voix grave, rocailleuse, presque un murmure.
Charles se pencha légèrement en avant, joignant le bout de ses doigts. Il sentait que le moment était rare. Erik ne parlait presque jamais de lui-même sans qu'une pointe de colère ne vienne armer ses phrases. Cette fois, ce n'était pas de la colère. C'était un gouffre d'impuissance.
- Quand ils nous ont séparés... dans la boue, sous la pluie... Maman n'était pas la seule.
Le tisonnier cessa de trembler. L'air dans la pièce sembla soudain devenir plus lourd, plus dense.
- J'avais une sœur, reprit Erik, les mots s'arrachant de sa gorge avec une lenteur douloureuse. Une petite sœur. Elle avait à peine deux ans. Je tenais sa main. Et puis... la foule. Les cris. Les gardes. Ils l'ont prise. Je n'ai jamais su dans quel convoi ils l'ont jetée. Je ne l'ai jamais revue.
Charles sentit son propre souffle se bloquer. Son instinct premier, irrépressible, fut de projeter son esprit vers l'avant, d'envelopper la souffrance de son ami pour tenter de l'apaiser. Mais il se retint au dernier moment, comprenant que cette blessure-là était trop ancienne, trop sacrée pour qu'il s'y immisce.
- Erik... murmura Charles, la voix chargée d'une empathie profonde, l'impuissance serrant sa poitrine. Tu penses qu'elle a pu survivre ?
Un rire amer, dénué de toute joie, franchit les lèvres d'Erik.
- Une enfant de deux ans ? Seule, dans les camps ? Mon esprit me dit qu'elle est morte la première nuit. Qu'elle a fini dans les cendres, comme tous les autres.
Il leva la main et regarda ses propres doigts, ceux-là mêmes qui pouvaient tordre l'acier et soulever des sous-marins, mais qui, un jour, avaient été trop petits et trop faibles pour retenir la main d'un nourrisson.
- Mais parfois, ajouta-t-il, le regard fuyant de nouveau vers les flammes, je me surprends à chercher son visage dans les foules. Sans même savoir à quoi elle pourrait ressembler aujourd'hui.
Le silence retomba, épais, asphyxiant. Charles resta immobile. Pour une fois, l'homme le plus brillant de son époque ne trouvait aucun mot réconfortant, aucune théorie idéaliste pour réparer ce qui avait été brisé. Il se contenta de rester là, témoin silencieux du deuil de l'homme qu'il considérait déjà comme un frère.
À des centaines de kilomètres de là, très loin du confort chaleureux du manoir, le vent glacial de la côte fouettait l'obscurité.
L'odeur écrasante du sel et de l'iode saturait l'air de la nuit. Les vagues noires s'écrasaient avec une violence hypnotique contre la falaise, projetant des éclaboussures glacées qui venaient mourir sur le cuir usé de ses bottes.
Elariel se tenait immobile, dressée face à l'immensité de l'océan.
Elle frissonna, resserrant instinctivement autour d'elle son lourd manteau noir qui lui servait d'armure contre le monde extérieur. Ses longs cheveux raides et violets, striés de deux mèches bleu électrique éclatantes, fouettaient son visage pâle, d'une blancheur presque diaphane sous la lumière crue de la lune. Ses yeux d'un bleu translucide, perçants et insondables, ne fixaient rien en particulier, perdus dans le mouvement perpétuel de l'eau.
Le vacarme du ressac était assourdissant. C'était exactement ce qu'elle cherchait.
Sous le collier en argent représentant une raie manta, qui reposait froidement contre sa peau juste au creux de sa clavicule, son cœur battait à un rythme lent, apaisé. L'océan était le seul endroit où le chaos s'arrêtait.
Ailleurs, dans la ville, dans les foyers, dans les rues, c'était un cauchemar permanent. Un brouhaha incessant. Les murmures mesquins des passants, les peurs suintantes des voisins, les hypocrisies étouffantes, les mensonges mielleux, les piapias ridicules qui grouillaient dans l'air comme des insectes invisibles. Depuis des années, Elariel entendait tout. Elle percevait les émotions des autres comme des lames de rasoir frottant contre sa propre conscience.
Mais ici, face à la mer rugissante, le bruit de l'eau noyait les voix.
Elle ferma les yeux, inspirant profondément l'odeur des algues et de l'eau salée. Ses doigts, engourdis par le froid, caressèrent machinalement le pendentif de la raie manta. Elle n'avait aucune idée d'où il venait. Comme tout le reste de son histoire d'avant ses trois ans, c'était un trou noir. Un vide qu'elle avait appris à ignorer, préférant s'accrocher à ce qu'elle pouvait contrôler.
Soudain, une pensée intrusive, errante, fila comme une étincelle dans son esprit. C'était un homme alcoolisé, titubant sur le chemin côtier à plusieurs centaines de mètres dans son dos, dont l'esprit projetait des pensées grasses et collantes.
Elariel ne se retourna même pas. Son expression resta de marbre, mais une légère ride de contrariété apparut sur son front. Elle laissa sa colère, froide et silencieuse, s'étirer. Sans un mot, sans un geste, elle dressa un mur de briques mental, d'une épaisseur et d'une densité terrifiantes, qu'elle abattit violemment sur la conscience de l'homme.
Au loin, le bruit d'un corps lourd s'effondrant dans l'herbe se fit entendre. Il n'était pas blessé, juste plongé dans un sommeil lourd, assommé par la force pure de son rejet.
Le silence psychique revint.
Elariel expira un long nuage de buée dans la nuit glaciale. Elle avait froid. Elle pensa à la chambre exiguë qui l'attendait, à l'odeur familière d'encens qui y flottait. Elle pensa à la texture infiniment douce de son plaid Kuromi en pilou, à la présence rassurante, usée, de "Z'éléphant" posé sur l'oreiller. Ce besoin viscéral de douceur, qu'elle cachait au monde avec la férocité d'une louve protégeant son petit, commençait à se faire sentir dans ses os engourdis.
Elle ouvrit les yeux, posant un dernier regard sur l'écume furieuse de l'océan, avant de tourner le dos au gouffre. Elle était seule. Elle l'avait toujours été. Et dans ce monde qui lui semblait trop bruyant, trop menteur et trop dangereux, elle s'en accommodait parfaitement.








