Chapitre 1 - La fille de l'ombre
Le Poudlard Express filait à travers la campagne écossaise dans un nuage de vapeur blanche tandis que j'avais les pieds posés sur la banquette d’en face, un livre ouvert sur les genoux que je ne lisais pas vraiment.
Dans le couloir, je percevais les rires, les exclamations, les pas précipités de ceux qui se pressaient pour apercevoir mon frère. C’était toujours pareil à chaque rentrée : une sorte de vague qui remontait le wagon, portée par les chuchotements. Il est là. Le Survivant. Tu l’as vu ?
J'avais renoncé, depuis longtemps, à m’en agacer.
- Tu boudes ? demanda Ron en s’affalant sur la banquette à côté de moi, un paquet de Chocogrenouilles à moitié entamé dans les mains.
- Je ne boude pas, répondis-je sans lever les yeux de mon livre. Je savoure le silence pendant qu’il dure encore.
- Il y a une troisième année qui vient de demander à Harry s’il pouvait signer son écharpe.
- Évidemment.
- Elle a même essayé de lui toucher la cicatrice.
Cette fois, je relevais releva la tête, un sourcil arqué.
- Dis-moi qu’il l’a laissée faire, juste pour voir sa tête si elle se prenait une décharge statique.
Ron éclata de rire, et même Hermione, assise en face avec un exemplaire de L’Histoire de Poudlard qu’elle avait dû lire une bonne dizaine de fois, ne put retenir un sourire.
- Tu es horrible, dit-elle.
- Je suis réaliste, corrigeais-je. Il y a une différence.
C’était une conversation comme il y en avait eu des centaines entre nous, depuis quatre ans maintenant - depuis que le Choixpeau m’avait envoyée à Gryffondor sans même sembler hésiter, quelques minutes après avoir fait de même pour mon frère. Potter, encore un, avait-il grommelé, presque amusé, avant de crier la même maison que pour Harry. Je me souvenais encore de la salle qui avait applaudi un peu plus fort, un peu plus longtemps, parce que j'étais sa sœur.
Ça n’avait jamais vraiment changé depuis.
Mais je n'étais pas Harry Potter. Je n’avais pas de cicatrice en forme d’éclair, pas de prophétie, pas de nom qu’on chuchotait avec un mélange de peur et de respect dans tout le monde sorcier. J'étais juste... l’autre. La sœur. Celle qui avait survécu elle aussi, cette nuit-là, mais dont personne ne racontait l’histoire.
Ça ne me dérangeais pas. Enfin, c’est ce que je me répétais, la plupart du temps, et la plupart du temps, c’était même vrai.
- On devrait se changer, annonça Hermione en refermant son livre. On ne va pas tarder à arriver.
J'hochais la tête et me levais pour attraper ma robe de sorcière dans mon sac. Mes doigts frôlèrent, au fond de la poche intérieure, le petit boîtier familier. Rond, discret, presque invisible si on ne savait pas ce qu’on cherchait. Ce boitier était mon arme pour cacher mon secret au monde entier.
J'inclinais la tête vers la vitre pour observer mon reflet. Et je rencontrais deux yeux d'un bruns banal. En apparence. C'était le genre d'yeux sur lesquels les regards des autres glissaient sans s'arrêter.
Et c'était exactement ce que je voulais.
- Prête ? demanda Ron.
- Toujours, répondis-je en quittant mon reflet pour rejoindre Harry et Hermione qui nous attendaient déjà à l'extérieur.
La Grande Salle, ce soir-là, résonnait de mille conversations à la fois. Les bougies flottaient au-dessus des tables, le plafond magique reproduisait un ciel nuageux traversé d’éclairs lointains, et l’air sentait la citrouille rôtie et la cire chaude. Je m'installais entre Ron et Hermione, en face de Fred et George qui semblaient déjà comploter quelque chose. Rien de nouveau là non plus.
- Alors, Elena, lança George en se penchant par-dessus la table, un sourire mauvais aux lèvres. Toujours célibataire ?
- Toujours vivante, ce qui est nettement plus impressionnant vu le nombre de fois où j’ai failli t’étrangler l’année dernière, répliquais-je
- C’est un non, traduisit Fred à son frère avec un hochement de tête solennel. On progresse.
Je levais les yeux au ciel, mais ne put m’empêcher de sourire. C’était ça, ma place. Pas sous les projecteurs, pas au centre de l’attention. Juste ici, entre les rires de Ron, les remarques sèches d’Hermione et les bêtises des jumeaux. Un endroit où personne n’attendait de moi que je sois extraordinaire. Juste que je sois moi-même, avec ma langue bien pendue et mon sale caractère.
Je jetais un œil vers la table des professeurs, où Dumbledore discutait avec animation avec le professeur Chourave, avant de laisser mon regard dériver, presque malgré moi, vers la table des Serpentard.
Il était là, évidemment. Draco Malfoy, entouré de Crabbe et Goyle comme deux montagnes silencieuses, en pleine discussion. Ou plutôt en plein monologue, connaissant le personnage. Avec Pansy Parkinson qui buvait ses paroles comme s’il s’agissait d’un oracle.
Et, comme s’il avait senti mon regard, il tourna la tête au même instant.
Nos yeux se croisèrent l’espace d’une seconde. Il ne dit rien, ne fit rien, juste ce petit rictus que je connaissais par cœur, ce sourire en coin qui signifiait je t’ai vue me regarder, Potter, et on sait toutes les deux ce que ça veut dire.
Je détournais les yeux la première, agacée d’avoir été prise en flagrant délit, et attaquais ma purée de pommes de terre avec un peu plus de vigueur que nécessaire.
- Quoi ? demanda Hermione, qui n’avait rien manqué de l’échange.
- Rien.
- Tu regardais Malfoy.
- Je vérifiais que Malfoy n’était pas en train de préparer un mauvais coup, corrigeais-je. C’est différent.
Hermione ne répondit pas, mais son petit sourire en disait long. Je l'ignorais superbement superbement et me resservis en jus de citrouille.
Moi et Malfoy nous détestions. C’était un fait établi depuis notre toute première année, aussi solide et immuable que les fondations du château lui-même. Depuis le tout premier jour où il avait ouvert la bouche pour cracher une remarque sur mon frère, et où je lui avais répondu avec assez de venin pour le faire taire pendant un cours entier. Ça avait continué comme ça depuis. Trois années de piques, de regards noirs, de petites victoires arrachées dans les couloirs.
Ce n’était rien de nouveau. Ce n’était rien d’important.
Je n’avais aucune raison de penser à lui plus de deux secondes de suite, et je comptais bien m’y tenir.
Le repas touchait à sa fin quand Dumbledore se leva, et le silence retomba progressivement sur la Grande Salle comme une vague qui se retire.
- Avant que nous ne rejoignions tous nos lits bien mérités, commença le directeur, ses yeux pétillant derrière ses lunettes en demi-lune, je me dois de vous annoncer que cette année, Poudlard va accueillir un événement que l’école n’a plus vu se dérouler depuis plus d’un siècle.
Un murmure d’excitation parcourut aussitôt les quatre tables. Je me redressais légèrement, intriguée malgré moi.
- J’ai le plaisir, et l’honneur, de vous annoncer que Poudlard accueillera cette année le Tournoi des Trois Sorciers.
La salle explosa littéralement. Les jumeaux échangèrent un regard électrique, déjà en train d’échafauder Dieu sait quel plan pour tenter leur chance malgré l’âge requis. Ron s’était tourné vers Harry, les yeux écarquillés, en train de débiter des questions à toute vitesse. Même Hermione, d’ordinaire si mesurée, semblait captivée.
Moi, je restais silencieuse un instant, sentant l’excitation ambiante me traverser. Une pointe d’électricité rare, quelque chose qui sortait enfin de l’ordinaire monotone des cours et des devoirs.
Je jetais, sans même y réfléchir, un coup d’œil vers la table des Serpentard.
Malfoy affichait déjà cet air suffisant qu’il prenait quand quelque chose l’amusait, sans doute déjà persuadé qu’il serait, d’une façon ou d’une autre, au centre de tout ça.
Évidemment, pensais-je en me retournant vers mes amis pour écouter la suite des explications de Dumbledore.
Mais je ne pouvais pas savoir, à cet instant précis, à quel point cette année allait tout changer.








