Le Grand Saut
" Chers passagers, le vol TO 4592 à destination d’Athènes est en train d’embarquer, porte 22".
Emma rangea son ordinateur portable et ses deux téléphones en baillant. Il était 7 heures du matin et elle n’avait pas beaucoup dormi ces dernières semaines. Même avec le soutien de sa grand-mère, déménager dans un autre pays en seulement trois jours n’avait pas été une sinécure. À l’origine, elle devait s’envoler pour Athènes une semaine plus tard, mais la récente recrudescence des cas de Covid-19 l’avait poussée à avancer son voyage. Tout comme son intuition l’avait poussée à faire le grand saut en Grèce il y a quelques mois, elle avait senti qu’elle devait y aller maintenant, plutôt que de prendre le risque de voir les frontières se refermer une fois de plus.
Elle monta à bord de son avion alors que le soleil se lèvait sur la piste d’atterrissage. Les autres passagers étaient un mélange de touristes français typiques, de familles avec de jeunes enfants, de couples de millenials cools, et de quelques étudiants grecs, qui rentraient chez eux pour retrouver leur famille, leur identité trahie par la langue qu’ils utilisaient pour converser entre eux.
Ça y est.
Les 2h30 de voyage passèrent vite, pendant qu’elle somnolait contre le hublot de l’avion. L’arrivée se déroula sans encombre car aucun des passagers ne fut testé, et sa valise arriva même en premier à la récupération des bagages. Une vague de chaleur l’accueillit dès qu’elle sortit de l’aéroport. Son chauffeur, un jeune homme grec à l’accent prononcé, prit ses bagages. Elle insista pour s’asseoir à l’avant, et profiter du paysage.
Ils prirent une route différente de celle dont elle se souvenait et bientôt, ils longèrent la côte bordée de palmiers, entre la mer et une série de complexes d’appartements de vacances. Pourtant, les paysages lui étaient familiers et lui rappelaient ces nuées de papillons dans le ventre qu’elle ressentait à chaque fois qu’elle atterrissait à Athènes.
Les mêmes qui envahissaient son estomac chaque fois qu’elle le voyait.
Elle savait que son retour à Athènes risquait d’être difficile sur le plan émotionnel, et elle surveillait de près le moindre frémissement de son cœur.
Le chauffeur lui nomma les différents quartiers qu’ils traversaient, entre deux compliments sur son sourire et son accent français. Lorsqu’il la déposa à l’hôtel, il lui demanda son numéro et elle lui donna par paresse de trouver une excuse, sachant pertinemment qu’elle ne prendrait jamais la peine de le revoir.
Le hall de l’hôtel était calme. Elle fit son check-in et prit l’ascenseur jusqu’à sa chambre, une suite simple mais confortable avec un petit balcon. Elle troqua rapidement son jean noir et ses baskets pour un short blanc taille haute et des sandales plates, avant de se précipiter dehors. Il n’était pas encore midi et, malgré sa fatigue, elle voulait profiter au maximum de la journée. Elle trouva un arrêt de bus à quelques mètres de l’hôtel et sauta dans celui qui allait vers le centre ville.
Elle passa les 20 minutes de trajet à observer les autres passagers et à essayer de déchiffrer le nom des stations et des lieux par lesquels ils passaient, faisant appel aux quelques souvenirs qu’elle avait de la langue grecque. Le bus s’arrêta en haut de la rue Ermou, une longue avenue connue pour ses magasins qu’elle aimait arpenter. Les souvenirs affluèrent, mais de façon assez inattendue, et à sa grande déception, son cœur resta plutôt silencieux.
L’amour t’aveugle, pensa-t-elle un peu amèrement, j’espère que tu n’as pas fait tout ce chemin pour rien, ma fille.
Mais alors qu’elle passait devant la petite église qui occupait le centre de la rue, elle aperçut l’Acropole entre deux immeubles néo-classiques, et son cœur fit un bond. Elle ralentit pour contempler le monument antique qui les surplombait, sa solennité accentuée par la lumière de midi. Elle retrouva un peu la foi. Une femme perchée sur des talons colorés, faillit lui rentrer dedans, grommela quelque chose en grec et se dépêcha de la dépasser.
Emma rit en elle-même. Peut-être que venir ici était la bonne décision après tout.
Elle se dirigea vers la station de métro Monastiraki, une place animée au milieu du marché aux puces.
Elle ne put s’empêcher de remarquer les regards furtifs qu’on lui jetait au passage. Son teint hâlé et ses cheveux bouclés criaient ” étrangère ” ici. Elle tourna dans une rue bordée de restaurants et de tavernes. Les serveurs la hélaient tous les deux pas pour l’inviter à entrer et lui demander d’où elle venait. Au dixième, elle arrêta de répondre. Elle ne se souvenait pas qu’ils aient été aussi insistants. C’était la fin du mois d’août et la saison avait été un désastre, entre les restrictions de voyage et la paranoïa ambiante. L’économie grecque, largement basée sur le tourisme et déjà affaiblie par la crise de 2008, avait pris un nouveau coup dur.
Elle venait s’installer dans un pays en développement, économiquement instable, au milieu d’une crise sanitaire mondiale. Encore une idée de génie, Emma.
Le sourire lui revint aux lèvres, quand scannant les différentes enseignes elle finit par trouver celle qu’elle cherchait.
S&A Brokers - Real Estate Agency
Elle poussa la porte de l’agence immobilière.
" Hello ?” appela-t’elle dans le hall d’entrée vide. Une tête pointa par l’ouverture de l’un des trois bureaux qui composaient la totalité de l’agence.
" Bonjour ! ”
Un homme aux cheveux blonds foncés, pas loin de la quarantaine, sortit de ledit bureau. Des yeux verts et rieurs accrochèrent les siens.
" Je peux vous aider ? ”
Emma ne put s’empêcher de le détailler et pas de manière très discrète. Grand, élancé mais juste ce qu’il fallait de musclé, il portait son jean noir et son t-shirt blanc à ravir. Les vans n’étaient pas pour lui déplaire non plus, avec la petite touche de cool maitrisé qu’elles apportaient. Mais surtout, il avait un sourire d’une chaleur à faire fondre un glacier. La jeune femme se mordit les lèvres.
“Oui, je crois bien que oui”.