Chapter 1
La Légende de Moskwa le Couenneux
« Le Lac Mégantic… on dirait qu’il respire avec nous. Avec un feu qui crépite ,et le miroir sombre du lac… une vraie carte postale. C’est la vie, quoi. Mais vous savez, ce lac-là, il a plus d’histoires que de poissons. Et certaines…font frissonner jusqu'aux os — et pas seulement à cause du vent. »
« Il paraît qu’un pêcheur aurait trouvé quelque chose, pas si longtemps de ça. Une chose que le lac, après une tempête féroce, a bien voulu rejeter sur ses grèves. Un vestige d’une autre époque, d’une autre vérité, que les habitants s’évertuent à oublier. Une mâchoire. »
« Ce n’était pas celle d’un brochet, ni même d’un esturgeon centenaire. Non… on dit qu’elle était plus grande qu’un crâne humain. Imaginez une mâchoire si vaste qu’elle aurait pu engloutir votre tête entière, se refermer sur un homme debout jusqu’aux genoux. Des crocs… rouillés comme des poignards oubliés, mais acérés comme des scalpels fraîchement forgés. Faits pour une seule chose : prélever. Déchirer. »
« On dit que c’est la mâchoire de Moskwa le Couenneux. »
« Moskwa… c’était le nom que les Abénakis donnaient à ce qui glisse dans le silence, ce qui arrive sans qu’on l’entende, ce qui n’a pas besoin de bruit pour exister. Et le Couenneux… eh bien, vous l’avez deviné. Celui qui s’attaque à la couenne. »
« Les Anciens parlaient d’abondance, de poissons généreux. "Mégantic", qu’ils disaient, ça veut dire "le lieu où abonde le poisson". Une belle histoire, hein ? Une histoire qui a bien servi à cacher l’autre. Celle d’avant. Celle qui faisait que certains noms ne se prononçaient plus à voix haute, de peur de les réveiller. »
« Avant que le lac ne devienne ce havre paisible, il était une gueule. Une gueule béante d’où la mort surgissait sans un remous, sans une éclaboussure. Moskwa le Couenneux n’était pas un monstre hurlant, ni une bête brisant les canots de deux coups de queue. Non. Il était pire. Une masse noire, insaisissable, glissant sous la surface comme une ombre sans reflet. Pas toujours guidé par la faim. Mais par une pulsion profonde, étrangère à toute logique animale. Un besoin de prendre. De dépouiller. Et de laisser des traces. »
« On évitait de raconter ces histoires aux enfants. Des matins où un canot revenait seul, balancé par les vagues, la rame flottant à côté. Et le pêcheur ? Disparu. Pas un cri, pas une lutte. Juste le silence. Ou parfois… pire. »
« Ah, parfois, le lac offrait quelque chose. Un bras, blanc comme une racine arrachée. Une jambe, désarticulée, le pantalon en lambeaux. Les villageois appelaient ça les "cadeaux" du Couenneux. Ce qui terrifiait le plus ? Pas de sang frais. Pas de chair déchirée à vif. Non. La peau arrachée proprement, comme un vêtement retiré. La couenne. Des os nus, blanchis, polis par la morsure. Une précision d’artiste sadique. Le reste… dissous dans l’eau noire, emporté par les courants invisibles. »
« Parfois, des morceaux se retrouvaient à des kilomètres de distance. Une main, un pied. Pas de déchirure de poisson. Juste des coupes nettes, comme faites au scalpel. La signature de ce qui décompose sans bruit. »
« On dit que les Abénakis ont essayé de le piéger. Trop rapide. Trop silencieux. Trop rusé. Ils ont compris que pour "vaincre" Moskwa… il fallait l’oublier. Ne plus prononcer son nom. Célébrer la générosité du lac pour enfouir le souvenir sous une couche d’innocence. Voilà pourquoi la légende officielle parle d’abondance. Pour qu’on ne pense pas à ce qui s’éclipse parfois… sans bruit. »
« Mais la mâchoire… Il paraît qu’elle existe. Qu’elle déchire le voile. Qu’elle murmure le nom de Moskwa le Couenneux. Et qu’elle fait se demander si la bête est vraiment disparue… ou si elle dort encore, là-bas. Quelque part, dans les profondeurs insondables de Mégantic. Attendant que l’oubli des hommes soit assez profond pour revenir s’attaquer à la couenne. »
« Alors, la prochaine fois que vous nagerez dans ces eaux… que vous sentirez un frémissement entre vos jambes… pensez-y. Pensez à ce qui pourrait être là. Juste en dessous. Silencieux. Attendant. Et si… il n’avait jamais vraiment disparu ? »








