Un silence dans la forêt
Ce matin, il était six heures et demie lorsque Guillaume se décida enfin. Il faisait frais, le brouillard n'avait pas l'intention de se dissiper, mais il se l'était promis, aujourd'hui, il irait courir. Il enfila sa paire de chaussures et son gilet fluorescent, fit quelques étirements, régla sa montre connectée, et c'était parti. Il emprunta comme à son habitude l'allée qui longeait sa maison, puis s'engouffra dans le chemin de terre encore brumeux qui s'enfonçait dans la forêt. Après quelques foulées à un rythme léger pour s'échauffer, il entama la course à son rythme de croisière.
Guillaume aimait particulièrement ses footing matinaux. Il était seul, sentant le vent frais parcourir sa peau, sans aucun bruit aux alentours hormis celui des oiseaux qui se réveillaient. Les arbres reprenaient tout juste leur feuillage, quelques fleurs poussaient dans l'herbe encore perlée de goutte de rosée. À l'intersection, il prit à droite, dans un autre chemin longeant à quelques mètres la petite route qui menait au village voisin. Chaque respiration emplissait ses narines de l'air matinal de la forêt, froid mais particulièrement pur. Des perles de brume se déposaient sur sa peau qui commençait à s'échauffer, lui donnant une sensation très agréable. Quelques kilomètres plus tard, au détour d'un croisement, il se retrouva face à deux chevreuils qui s'enfuirent dans la direction opposée en le voyant. La scène faisait plaisir à voir. Tous deux bondissait comme si la gravité n'avait aucun effet sur leur corps, faisant remuer leur petite queue blanche, qui fut bientôt la seule chose que pouvait encore voir Guillaume. Quelques secondes plus tard, leurs silhouettes s'évanouirent dans la brume, comme enveloppées par ce drap nébuleux.
Guillaume prit alors le chemin du retour, mais quelque chose avait changé. Le bruit de ses pas faisant crisser les petits cailloux était seul, plus d'oiseaux qui chantaient. Avait-il fait trop de bruit en passant ? Puis il entendit autre chose, un bruit sourd, soudain. Puis d'un coup plus rien, plus rien à part cette douleur lancinante. Et un goût, celui du sang et de la terre. Était-il tombé ? Il ne l'avait pas senti, il ne sentait que cette douleur. Et sa vue, le brouillard s'assombrissait, comme s'il se faisait enveloppé, étouffé. Ça y est il ne voyait plus rien, il n'entendait plus non plus d'ailleurs. Tout ce qui restait, c'était cette douleur, et le son grave de son cœur qui déclinait peu à peu dans ses tempes. Et enfin, plus rien.
Ce matin, il était six heures et demie lorsque Alexandre descendit du 4x4. Son oncle était déjà en train de se préparer. Les bottes montées jusqu'au mollet, la veste orange et kaki, il était en train de charger son fusil. Alexandre fit de même. C'était la première qu'il se retrouverait seul. Son oncle lui avait lancé un défi, le premier qui rapporterait quelque chose paierait le repas. Naturellement, son oncle bien plus expérimenté, lui laisserait de l'avance. Mais Alexandre était nerveux, il voulait prouver qu'il en était capable, mais l'était-il vraiment ? D'autant plus qu'avec ce brouillard, ce ne serait pas une tâche aisée. Alors il saisit son fusil, souhaita bonne chance à son oncle, et s'enfonça dans la forêt. Il tentait de faire le moins de bruit possible, marchant lentement vers la petite clairière qu'il avait déjà repérée. Ici, à cette heure matinale, il trouverait un chevreuil, c'était certain. La forêt alentour était silencieuse, comme si les arbres l'observaient, scrutant chacun de ses gestes. Après quelques instants, esquivant soigneusement les branches pour ne pas éveiller les soupçons, il atterrit enfin devant la clairière. Une herbe haute, bien verte, de quoi attirer un bon nombre d'animaux. Et en effet, il les vit. Deux chevreuils, à quelques mètres, broutant sans se soucier du danger.
Alexandre leva son fusil, observant attentivement le moindre mouvement des deux animaux, il se cala contre un arbre et d'un coup, les deux chevreuils levèrent la tête et s'enfuirent. Le jeune homme pesta intérieurement. Il n'avait pourtant fait aucun bruit. Il décida alors de les poursuivre, le plus discrètement possible. Il repéra leurs traces à travers les buissons, mais le brouillard se faisait plus épais dans cette partie de la forêt. Tant pis, s'il voulait battre son oncle, il n'avait pas le temps de tout reprendre à zéro. Mais par chance, ils n'étaient pas très loin. Alexandre entendit les bruits de leur pas sur le chemin un peu plus loin, ils se rapprochaient. Il se dissimula alors dans un buisson, arme prête à tirer, attendant de voir leur silhouette dans le brouillard. Quelques secondes plus tard, il vit un contour plus sombre à travers la brume. Sans attendre d'être repéré cette fois-ci, il appuya sur la détente. Le coup partit, retentissant dans le silence de la forêt. Il entendit le corps de l'animal tomber, mais pas le deuxième s'enfuir, s'étaient-ils séparés ?
C'est lorsqu'il s'approcha, rempli de fierté que son sang ne fit qu'un tour. Ses mains moites firent glisser son fusil qui tomba au sol. Sa mâchoire se mit à trembler, suivie de ses bras, puis de tout son corps. Il voulut dire quelque chose, mais il en était incapable. Il voulut s'enfuir à toutes jambes, mais il en était incapable. Il avait terriblement chaud, mais aussi horriblement froid. Son corps entier ne savait plus comment réagir. Il n'entendait qu'un bourdonnement dans ses oreilles, et sa vue se troublait, s'embuait. Des larmes se mirent à couler sur ses joues, mais son corps ne voulait toujours rien savoir. Il était pétrifié, laissant son regard sur ce qu'il venait de faire. Incapable de le détourner, incapable de fermer les yeux. C'est à ce moment-là qu'il réalisa. Que son cerveau parvint à lui envoyer une seule et unique information. Une phrase qui se répétait dans sa tête, inlassablement, et qui se répéterait pour le restant de ses jours.
J'ai tué un homme.








