Chapitre 1
PDV Cassie
Je ne sais pas quand tout ça a vraiment commencé.
Peut-être quand j’avais dix ans.
La ville murmurait déjà des histoires étranges.
Des disparitions. Des bruits. Des ombres.
Des légendes, disaient les adultes.
Des contes à dormir debout.
Mais moi… je n’ai jamais su les prendre à la légère.
Il y a un lieu en particulier.
Une silhouette massive posée à l’écart de la ville.
Un manoir abandonné.
Rien qu’à entendre son nom, j’ai des frissons qui me parcourent l’échine.
Ce n’est pas de la peur — pas tout à fait.
C’est autre chose. Une forme d’aimantation.
Comme si le manoir m’appelait, doucement, à sa manière.
Mes parents, eux, n’ont jamais plaisanté avec ça.
Avec une fermeté presque rituelle :
« Ce lieu est maudit, Cassie. Tu m’entends ? Pas un pas là-bas. »
Mais l’interdit a toujours été mon carburant.
À quatorze ans déjà, je traînais parfois devant les grilles rouillées, juste pour regarder. Pour ressentir.
Il y avait dans l’air une tension étrange.
Comme si le manoir respirait encore. En silence.
Et pourtant, ce jeudi-là… tout semblait normal.
À l’école, tout paraissait banal.
C’était la pause, et je marchais vers le grand chêne au fond de la cour — mon refuge.
À mes côtés, Janis.
Toujours elle, fidèle, calme, bien rangée dans son pull crème tricoté par sa grand-mère.
Elle tenait son stylo fétiche entre les doigts, les sourcils froncés.
— Tu penses vraiment qu’il va nous coller un contrôle surprise ?
Elle hocha la tête sans lever les yeux.
— Statistiquement, il y a 83 % de chances. Il a ce regard en coin depuis mardi.
Je souris. Janis et ses probabilités… toujours à tout calculer, même nos angoisses.
On s’installa à l’ombre. Nos cahiers ouverts sur les genoux.
Le vent était tiède, et pendant un moment, tout allait bien.
Puis, un grondement joyeux annonça l’arrivée du reste de la bande.
Cléo, toujours un peu trop sérieux pour son âge, s’arrêta net devant nous.
— Sérieusement ? Vous révisez ? Pendant la pause ?
Il avait ce ton faussement moqueur qu’il prenait quand il voulait cacher son envie de faire pareil.
Derrière lui, les jumeaux firent irruption comme une mini-tornade.
Louise — un concentré d’énergie et de bavardage — s’effondra dans l’herbe.
— La philo m’a TUÉE.
Louis, son double parfait mais version flambeur, croqua dans une pomme sans lever les yeux.
— On nous torture et on appelle ça l’éducation.
— T’as écouté au moins ? lança Janis sans le regarder.
— Je me suis réveillé à “allégorie de la caverne”. C’est un bon score.
Je rigolai malgré moi.
C’était toujours comme ça avec eux. Une cohésion bizarre.
Chacun dans son monde, mais tous ensemble.
On formait un tout. Désordonné, bruyant… mais solide.
Cléo s’assit près de nous, sortit un roman historique — évidemment — et demanda sans relever la tête :
— Vous avez vu les infos ce matin ?
Une autre maison s’est vidée en une nuit, dans le vieux quartier.
Encore un départ “précipité”, comme ils disent.
Le silence tomba aussitôt.
Janis referma son cahier.
Louise arrêta de mâcher son chewing-gum.
Louis leva un sourcil.
— Tu veux dire… comme les autres ?
Cléo haussa les épaules.
— Les rumeurs parlent d’un cri. Un seul. Puis plus rien. Silence total.
Je sentis un frisson me remonter la nuque.
— Tu crois que c’est vrai ?
Il ferma doucement son livre.
— Ce qui est étrange, ce n’est pas les cris.
C’est le fait que personne ne cherche à comprendre.
Personne ne parla. Pas tout de suite.
Le vent faisait danser les feuilles, et l’air semblait suspendu, presque figé.
Puis Louise soupira.
— Bon, on révise ou on attend la fin du monde ?
Parce que moi, j’ai un DS de maths, et franchement, ça fait plus peur que vos histoires.
Et juste comme ça, le quotidien reprit.
Des blagues. Des rires.
Comme si rien n’avait été dit.
Mais moi, je n’écoutais plus vraiment.
Mes pensées étaient restées accrochées aux mots de Cléo.
Ce cri. Ce vide.
Et le manoir, là-bas… qui semblait attendre.
Comme toujours.








