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Bad News

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Résumé

Il voulait informer. Il a appris à manipuler. De jeune journaliste idéaliste à rédacteur en chef influent, il a gravi les échelons en sacrifiant peu à peu ses convictions. Quand un simple film fissure ses certitudes, tout vacille : sa carrière, son identité, son entourage. Peut-on admettre qu’on s’est trompé pendant vingt ans…

Genre :
Other
Auteur :
Tayac
Statut :
Terminé
Chapitres :
1
Rating
n/a
Classification par âge :
16+

Bad news

On est en l’an X. Je sors tout juste de cette foutue école de journalisme, celle qui m’a coûté plus cher qu’un appartement et dont le remboursement va me suivre pendant une décennie entière. Dix années à rembourser un rêve censé m’offrir un métier à la fois passionnant et confortable, du sens et un salaire, la promesse d’une vie adulte réussie.

Mais si je suis honnête, j’ai surtout l’impression d’avoir passé mon existence à avancer dans le sens du courant, sans jamais vraiment choisir. Le travail, c’est la santé, répétait mon père comme une vérité universelle. Et puis merde. À peine mon soi-disant poste rêvé en poche que j’ai compris ce que personne n’ose dire à voix haute.

Peu importe le poste que j’occupe ou la carte de visite que je tends, ça me fait chier de me lever chaque matin pour enrichir un patron dont je me fous royalement.

Évidemment, je ne vais pas prétendre que je n’y ai pas cru au début. Les premières semaines, j’étais presque enthousiaste. Cette sensation grisante de nouveauté, cette illusion de départ, comme si tout commençait enfin pour de vrai.

Mais au fond, rien n’a commencé. Je me suis vite rendu compte que je n’étais animé par rien. Pas de feu intérieur, pas de rêve solide, juste un grand vide soigneusement maquillé par un contrat de travail.

Je me voyais en journaliste engagé, enquêtant sur des sujets cruciaux, dénonçant les abus, révélant des vérités qu’on préfère taire. Et puis la réalité m’a rattrapé : c’est la régie publicitaire qui finance le journal. Alors quand les contrats tombent avec le nucléaire ou TOTAL, on sait très bien quels sujets vont rester au placard.

Tu l’as compris avant moi, sans doute : impossible de défendre l’écologie ou les classes populaires quand ceux qui paient les factures sont précisément ceux qu’il faudrait questionner.

J’étais naïf. Je croyais encore à l’existence d’une presse libre.

La liberté, finalement, c’est un mot creux, un concept suffisamment flou pour qu’on lui fasse dire ce qu’on veut. Et eux l’ont parfaitement compris.

Ce matin-là, comme tant d’autres, ma mission se résume à une tâche mécanique : reprendre les articles publiés pendant la nuit par de petits médias, les plus racoleurs de préférence, ceux qui font cliquer sans réfléchir.

Chaque jour se ressemble. Je me lève sans réfléchir, on me répète que si je travaille sérieusement, si je me donne à fond, je pourrai évoluer, grimper, gagner ma place.

J’écris un article dont je suis fier, mais il est jugé trop fin, trop intelligent, pas assez agressif. Mon rédacteur en chef me dit qu’il manque de mordant, qu’il ne pique pas assez.

Putain… cet article, c’était moi. Mais apparemment, moi, ça ne tranche pas assez.

Jour après jour, je propose des sujets politiques, des analyses, des angles un peu complexes. On me répond que ce n’est pas clair, que ça ne colle pas à la ligne éditoriale.

Je m’acharne, je persiste, et rien ne vient récompenser cet entêtement.

Deux ans ont passé. Deux ans que je bosse pour ce journal avec l’illusion de pouvoir changer les choses de l’intérieur. Deux ans à réaliser lentement que ça ne mène nulle part.

Pendant ce temps, des collègues plus jeunes avancent plus vite que moi, montent en grade, gagnent davantage.

La justice n’existe pas ici.

Alors un jour, j’ai franchi une ligne. J’ai rédigé un article immonde. Un vrai torchon. J’ai utilisé une étude douteuse, bancale, suggérant que le QI serait moins développé en Afrique, en laissant volontairement planer une insinuation raciste à peine voilée.

Je savais que cette étude était contestable, qu’elle omettait volontairement des éléments essentiels. Mais au fond, je me suis dit que si ce n’était pas moi, quelqu’un d’autre s’en chargerait. Alors autant que ce soit moi qui récolte les bénéfices, non ?

Tu penses que je suis une merde ? Tu as raison. Moi aussi je le sais. Mais j’ai compris bien trop tôt que, dans l’immense majorité des cas, les convictions s’arrêtent exactement là où commence le portefeuille.

Je n’étais pas dans le besoin. Pourtant, cet article, qui a évidemment généré un trafic monstrueux, m’a valu une promotion particulièrement avantageuse.

Et fatalement, j’ai continué. Écrire de la merde rapportait plus que chercher la vérité.

Au début, je me rassurais en me racontant qu’une fois arrivé au sommet, une fois devenu chef, je pourrais publier des articles plus mesurés, plus nuancés.

Mais à force de produire n’importe quoi, et de voir les grandes chaînes reprendre mes textes comme références dans leurs débats télévisés, j’ai fini par y croire moi-même. Un peu. Puis beaucoup.

Après tout, l’insécurité est un sujet réel, non ? Il faut bien en parler, la combattre. Et dans le groupe pour lequel je travaille, je vois passer des faits divers tous les jours. Et c’est toujours les mêmes profils.

Alors je me suis dit que je n’inventais rien. Que je disais peut-être simplement tout haut ce que les autres n’osaient pas formuler.

J’ai rencontré ma femme au bureau. Certains collègues sont devenus des amis. Mon entourage partage les mêmes préoccupations, les mêmes combats. On est alignés, soudés, convaincus d’avoir compris les vrais enjeux.

Dix ans ont passé sans que je les voie défiler. Aujourd’hui, je suis rédacteur en chef. Et désormais, c’est ma vision qui s’impose.

J’ai réussi. Enfin. Je dirige un journal reconnu, influent, prestigieux.

Ma nomination est critiquée par les médias concurrents, comme toujours. Je ne suis pas naïf : ils font ça pour le clic, pour dénoncer une prétendue corruption.

Je connais la musique.

Quelques années plus tard, les invitations arrivent. Plateaux télé, débats politiques, émissions en prime time.

J’ai quarante-huit ans maintenant. Aujourd’hui, je vais au cinéma avec mon fils. On va voir la suite d’un film de science-fiction qu’on avait adoré ensemble.

L’histoire raconte le parcours d’un amant, d’un père, qui finit par changer de camp pour défendre quelque chose de plus grand que lui.

En sortant de la salle, on est émerveillés. Comme lui, j’en ai pris plein les yeux.

Le lendemain, je tombe sur une interview du réalisateur, que j’admire depuis longtemps. Puis une question surgit, loin du cinéma, sur un sujet plus grave. Et là, il lâche tout : il affirme être à l’opposé de mes idées et déclare ouvertement qu’il emmerde mon grand patron et tout son groupe.

Je reste figé. Interloqué. Pourquoi il nous attaque ? Ce n’est pas nous qui détruisons le pays, si ?

Alors je me plonge dans tout ce qu’il a fait. Interviews, conférences, prises de parole. À chaque fois, il explique calmement ce que représentent ses films : la liberté, la tolérance, l’amour.

Je comprends ce type quand il parle. Tout est cohérent. Il explique que ce n’est pas parce qu’un sujet est omniprésent dans les médias qu’il est nécessairement massif dans la réalité.

Puis il lâche cette phrase :

« La sécurité est l’excuse parfaite du totalitarisme. »

Cette phrase m’obsède pendant des jours. Elle m’agace. Et plus je creuse, plus j’ai le sentiment qu’il a raison.

Alors quoi ? J’ai pensé de travers pendant vingt ans ? On peut vraiment changer à ce point ?

Toute ma vie repose sur des opinions tranchées. C’est mon identité, ma carrière, ma légitimité. Que faire si je ne suis plus aussi sûr ?

Ma femme, mes amis, mon cercle social entier sont bâtis sur ces certitudes. Que se passe-t-il si je n’y crois plus ?

On ne quitte pas sa femme ni ses amis parce qu’un film nous a ouvert les yeux… si ?

Et de toute façon, je ne pourrai jamais les convaincre.

Après des mois de réflexion, j’ai trouvé une échappatoire simple : je n’étais pas obligé d’affirmer ce que je pensais vraiment.

Au fond, peu importe ce que je crois, tant que je continue à dire exactement les mêmes conneries que tout le monde…

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