Chapter 1
Il était 23h environ. Ma mère, debout, en panique, du sang sur les mains. Beaucoup de sang. Par terre, sur ses talons aiguilles noirs de 10 cm, quelques gouttes sur son visage, mais beaucoup sur ses mains. Et moi, paralysée, avec une lampe de chevet à la main.
Ma mère posa les yeux sur le cadavre en face d’elle, puis me regarda à nouveau. Elle s’approcha de moi, mais par réflexe, j’ai reculé. J’avais peur, comme si ma mère pouvait me faire du mal. Je fis un pas vers elle, toujours surprise par ce qui venait de se passer. Tout était allé si vite, mais ce n’est pas sa faute. Ça aurait pu être moi à sa place. Ça aurait pu être mes mains recouvertes du sang de cet homme, désormais un cadavre allongé — non, mort — dans notre cuisine. Mais c’est ma mère qui n’a pas eu la chance d’être à ma place. Elle n’a pas eu la chance d’être derrière, et non devant ce cadavre mort dans notre cuisine. Je regardai de nouveau ce mort. Ce corps inerte. Mais ma mère me fit signe de la regarder, elle.
— Chérie, regarde-moi. Tout va bien se passer.
Son regard ne tremblait même pas. Je ne lus aucune peur dans ses yeux. Comme si elle trouvait cela normal d’avoir du sang sur les mains — et je ne dis pas ça pour l’expression, parce que c’est réel. Ma mère a littéralement du sang sur les mains.
— Ma chérie, écoute-moi bien. Tu vas monter dans ta chambre et faire ta valise. N’apporte que l’essentiel. Mais surtout, laisse ton portable. Il faut que ça ait l’air d’une fugue. Je vais te donner un peu d’argent, tu prendras un bus pour n’importe quelle ville, tant que tu peux partir ce soir. Une fois arrivée là-bas, achète-toi un portable et trouve un logement. Je te rejoins dans quelques jours.
J’avais toujours le regard fixé sur ses yeux marron clair et la regardais, sous le choc. Comment pouvait-elle être si calme, avec son plan de fugue fraîchement élaboré ?
Je commençais à me demander si c’était vraiment « juste un accident ».
— Mais… maman, comment ? Je ne veux pas aller où que ce soit sans toi.
J’avais les larmes aux yeux. Je ne sais pas si c’est à cause de cette situation agitée ou du fait que ma mère me demandait de la laisser là.
— Ma princesse, je ne t’abandonnerai pas. Je ne veux pas que tu aies des problèmes. Va, et je m’occupe de tout ici.
Sa voix était réconfortante et douce. Elle s’adressait à moi avec son sourire habituel qu’ont toutes les mères, je suppose, pour me dire « tout va bien ». Mais là, il n’est plus question d’un déménagement, d’un petit problème financier ou d’un nouveau beau-père à supporter. Il s’agit d’un meurtre. Ma mère peut aller en prison, et moi, je pourrais être placée en famille d’accueil. Comment on a pu en arriver là ?
Je suis montée dans ma chambre. Mon lit était défait, tout était en désordre total à la suite de la précédente dispute. Je me suis mise à chercher mon sac à dos frénétiquement dans ma chambre. « Putain ! Où est ce putain de sac ? » J’ai fini par le trouver au fin fond de mon armoire, et j’y ai mis tous les vêtements qui me tombaient sous la main. J’ai retiré ma robe rouge en soie pour mettre un jogging noir et des baskets à la place. J’ai laissé mon portable sur ma table de chevet, en charge, évidemment verrouillé. Ma mère entra dans ma chambre avec une enveloppe grise à la main et un petit portefeuille noir. Elle ne s’était toujours pas changée, mais elle avait lavé ses mains et nettoyé son visage. Cependant, ses cheveux châtains étaient désormais tirés en queue de cheval, ce qui faisait mieux ressortir les traits de son visage. Avec ses talons, elle paraissait plus grande, elle qui mesure normalement 1m66.
— Il y a assez d’argent pour toi dans cette enveloppe, mais utilise-le bien. Et dans ce portefeuille, il y a 300 dollars pour éviter que tu attires l’attention.
Elle me tendit l’enveloppe et le portefeuille noir.
— Une jeune fille de 16 ans qui se balade avec une grande enveloppe grise remplie de billets, ce n’est pas très discret, dit-elle avec humour pour rendre la situation moins dramatique.
Je n’avais pas vraiment le moral pour lui répondre par un sourire.
— Comment ça se fait que tu aies tout cet argent avec toi ?
Je me posais des milliers de questions, mais c’est celle-ci qui a réussi à sortir en premier.
— Aucune importance, ma chérie.
Elle posa ses mains froides sur mes joues et les caressa légèrement.
— Je t’aime, ma princesse.
— Je t’aime aussi, maman.
Une fois qu’elle est sortie de ma chambre, j’ai fermé la porte à clé de l’intérieur et je suis sortie par la fenêtre. Ça ne me faisait pas si mal que ça de laisser cette vie derrière moi. Avec ma mère, on déménageait à chaque fois et on ne restait jamais trop longtemps dans une ville. Je savais qu’on allait finir par s’en aller tôt ou tard, mais ce scénario n’était pas vraiment dans mes probabilités.
Après avoir pris trois bus, je suis arrivée à la gare routière. Il était déjà 1h30 du matin, mais la gare était encore active. Il n’y avait pas grand monde, mais ce n’était pas désert pour autant. Je me dirigeai vers le comptoir et fis face à une femme plutôt âgée — elle devait avoir 50 ans, peut-être plus. Elle avait le teint pâle, les cheveux attachés et portait un gilet rouge.
— Bonjour, je voudrais un billet pour un bus qui part maintenant, s’il vous plaît.
— Pour quelle destination ?
— Aucune importance, juste un qui part maintenant.
— Pressée de quitter la ville ? dit-elle avec humour.
Je lui rendis un sourire un peu trop faux, en espérant qu’il n’ait pas l’air trop tendu.
— Oui.
Elle se mit à taper sur son ordinateur.
— J’ai un bus qui va à Houston.
— Je prends.
— Ça vous fait… 75 $.
Je sortis mon portefeuille et lui donnai l’argent.
— Voilà votre billet, et bon voyage.
***
Le bus démarra, et j’avais les yeux rivés sur les lumières de la gare, me demandant ce que ma mère pouvait bien être en train de faire à cet instant. Je me surpris à l’imaginer en train d’enterrer le corps, comme dans les films, mais je chassai cette pensée. « Comment avons-nous pu en arriver là ? ».
— Je peux m’asseoir ?
Quand je me suis retournée pour savoir qui était à l’origine de cette voix, j’ai vu un mec plutôt beau, je l’admets.
— Oui, bien sûr.
— Merci.
Il prit place juste à côté de moi. Il avait vraiment une voix sexy. je pourrais presque oublier le cadavre du mari numéro cinq de ma mère que j’ai vu dans la cuisine. Il avait les cheveux mi-longs, bouclés, noirs, un teint bronzé, des yeux magnifiquement bleus et de longs cils. Il portait une petite moustache et une barbe naissante, comme s’il avait oublié de se raser. Il portait une chemise bleue (qui faisait ressortir la couleur de ses yeux) ; il avait retroussé les manches, laissant apparaître ses bras musclés. Il portait un jean bleu nuit et des crocs noirs avec des chaussettes blanches. Soit il est célibataire, soit sa copine ou sa femme ne l’aime pas. Il devait avoir une vingtaine d’années.
— Vous en voulez un ? dit-il en me tendant une boîte de MENTOS.
— Non, merci.
Les minutes passaient, et on avait déjà pris la route. J’étais perdue dans mes pensées, à me remémorer en boucle la scène précédant « l’accident ». Il y a quelques mois, ma mère avait décidé d’épouser un homme riche, narcissique, et en prime sexiste. Je l’ai toujours trouvé étrange, vraiment étrange — et il s’avère que j’avais raison. Il avait commencé à être trop tactile avec moi, et je remarquais qu’il était trop agressif avec ma mère. Il lui arrivait de la saisir violemment par le bras lorsqu’elle disait ou faisait quelque chose qui ne lui plaisait pas, et je les avais surpris plus d’une fois. Mais ma mère disait que ce n’était rien.
Mais ce soir-là, c’était allé trop loin.
Tout d’un coup, j’ai senti une tête s’appuyer sur mon épaule, et ça m’a fait sortir de mes pensées. J’observais le beau gosse assis à mes côtés, qui avait fini par s’endormir et à s’appuyer sur moi.
— Oh ! désolé.
Il se redressa en sursaut, se rendant compte que sa tête s’était posée sur mon épaule.
— Non, ce n’est pas si grave. Vous n’avez pas à vous excuser parce que vous vous êtes endormi, c’est normal.
Il me regarda avec un sourire reconnaissant.
— Moi, c’est Stéphane. Au moins, vous connaissez mon prénom.
Il me tendit la main pour me la serrer, afin de se présenter correctement. Sur le coup, j’hésitais à lui donner mon vrai prénom — je viens littéralement de m’enfuir d’une scène de crime, donc donner mon vrai nom ne me semblait pas être la meilleure des idées.
— Moi, c’est Rosalia.
J’ai dit le premier nom qui m’est venu en tête et je lui ai serré la main en retour. Je sais, j’aurais pu trouver mieux comme nom, mais c’était spontané. Et de toute façon, ce n’est que pour le temps d’un trajet en bus.
— Joli prénom. Et pour quelle raison allez-vous à Houston ? Si ce n’est pas trop indiscret.
— Juste pour un nouveau départ.
En soi, ce n’est pas un mensonge, mais vu ma situation, je ne peux qu’être la plus vague possible.
— Et vous ?
— Je rentre chez moi, mes vacances sont finies. J’étais juste allé voir ma famille.
— Quel âge avez-vous ? Si ce n’est pas indiscret ? lui ai-je demandé.
— 28 ans. Et vous ?
— 16 ans.
Ça ne nous fait que 12 ans d’écart, ce n’est pas beaucoup. Il avait toujours les yeux sur moi. Nos regards se sont croisés, et il a vraiment des yeux magnifiques. Un bleu dans lequel on peut facilement se noyer. Gêné par ce moment, il baissa les yeux vers son portable. Il était maintenant 3h50. On avait encore beaucoup de chemin à faire.
— Maintenant que les présentations sont faites, vous pouvez vous reposer tranquillement, sans vous dire que vous posez votre tête sur l’épaule d’une inconnue dans un bus. Ai-je dit en plaisantant pour briser la glace.
— C’est très aimable, Rosalia, dit-il avec un large sourire avant d’ajouter : mais vous pouvez me tutoyer.
— Dans ce cas, vous … toi aussi.
La route me semblait interminable. Par la fenêtre, je regardais les lumières qui éclairaient la route et celles des autres voitures. Le bus était calme.
Tous les passagers s’étaient endormis, sauf moi. Le sommeil ne me venait pas — et comment pourrait-il ? Je vais dans une ville que je ne connais pas, toute seule. Une fois arrivée sur place, je n’aurai nulle part où loger, ni même où manger. Et tout ce que j’ai comme vêtements est emballé dans un petit sac à dos. En soi, si le bus continue sa route encore un peu, ça me sera favorable. Au moins là, j’ai quelque chose au-dessus de la tête. Moi qui ai toujours pensé que l’âge auquel je me demanderais où habiter et quoi manger serait à mes 20 ans au moins, pas à 16 ans... Mais au moins, mes poches ne sont pas vides. Je dois me ressaisir. Je devrais trouver un logement sans problème, étant donné que maman m’a laissé une bonne somme pour survivre. Et mon ventre ne restera pas vide — j’ai aussi assez d’argent pour plus de trois repas. Tout va bien se passer.
***
— Rose ? On est arrivé.
J’ai ouvert les yeux, encore dans les vapes. Je ne sais pas à quel moment je me suis endormie, mais ma tête était confortablement posée sur l’épaule de Stéphane. Je me suis redressée pour voir, à travers la fenêtre, qu’on était arrivés à Houston. Le soleil s’était levé, il devait être 6 h. J’ai attrapé mon sac et suis descendue du bus, ne sachant absolument pas où aller. Il faisait un peu frais, mais les rayons du soleil me réchauffaient suffisamment pour ne pas geler. Mes cheveux étaient une véritable catastrophe — je ressemblais à une vraie SDF. Ce que je suis, d’ailleurs, actuellement. Stéphane marchait juste devant moi, me laissant le contempler de dos.
Une fois sortis de la gare routière, les gens commençaient à s’éparpiller. J’observais ceux qui étaient accueillis par leurs proches et d’autres qui prenaient la route vers leurs voitures ou un taxi. Moi, j’étais juste là, sans savoir où aller. Je n’ai même pas mon portable pour chercher un hôtel à prix raisonnable. Une Toyota blanche s’arrêta juste devant moi, et quand la vitre se baissa, je vis qu’il s’agissait de celle de Stéphane.
— Je te dépose ?
Je voudrais bien, mais où ? Je ne pus rien dire, me contentant de le regarder. Comme s’il avait lu dans mes pensées, il fronça les sourcils puis ajouta, inquiet :
— Tu sais au moins où tu vas dormir, n’est-ce pas ?
Je ne savais même pas quoi lui répondre. J’étais juste là, comme une idiote, incapable de trouver quoi dire.
— Monte, je t’amène chez moi.
Il ouvrit la portière et me fit signe de monter. J’hésitais un moment, mais c’était ma seule solution. Pour l’instant. Nous avons pris la route, et cette fois, je ne connaissais pas ma destination. Je dépendais d’un homme de 28 ans que je venais tout juste de rencontrer dans un bus. Avec un peu de chance, ce n’est peut-être ni un psychopathe ni un violeur pédophile — bref, pas mon beau-père récemment décédé.








