journal d'un deuil solitaire partie 1
"Je n'en voulais pas de cet enfant"
L'histoire commence avec des gens, comme commencent tous les récits, la plupart en tout cas.
C'était une famille, du moins, ça y ressemblait.
Chaque famille a ses propres traditions pour célébrer, déplorer, accueillir, rendre hommage. Parfois très répandues, parfois si rares qu'elles en deviennent hérétiques pour le commun des mortels.
Chez nous, chez eux maintenant, les célébrations heureuses et funestes étaient un vaste foutoir, genre grenier jamais entièrement rangé, un vrai bordel de breloques d'ici et d'ailleurs.
La bizarrerie de nos coutumes ne tenait pas à leur rareté, elles étaient, séparément, socialement admises et communes.
Non, ce qui rendait tout cela tordu, c'était l'incohérence, l'inconstance dans la manière, l'absence de concertation et surtout, ça tenait à la vie de chacun d'entre nous, le pays qu'on habitait, les gens qu'on fréquentait, l'état de nos liens familiaux, pour certains, l'efficacité de leur antidepresseur du moment, ça dépendait des dissensions, des complicités intenses mais éphémères, des déchirures, du raccommodage et, évidemment, de nos humeurs, foutus caractères, nous étions tous devenus des âmes bancales, à force de brisures à répétition. Nos gravats étaient rassemblés grossièrement au mortier frelaté et a la chaux.
On a tiré avantage de cette situation. Nous sommes caustiques, tellement que notre humour et nos punchlines décapent les murs avec plus de soin, de précision et de vitesse qu'une decolleuse à papier peint de toute dernière génération.
En matière d'humour, on a le désespoir percutant. Nous sommes, de temps à autre, d'une exquise drôlerie, bien que légèrement teintée au vitriol. J'aime bien.
On en ramasse de temps en temps, des uppercuts dans nos échanges de verbes, en se vannant mais aussi en s'engueulant.
Une pluie d' uppercuts, de droites, de crochets, ils n'atterrissent jamais au visage, jamais dans les dents, ils se faufilent a l'intérieur par les oreilles. Depuis peu, j'achète des protections auriculaires, assez semblables aux boules quiès, mais faites d'une sorte de mousse qui s'adapte à la forme de l'oreille. Il arrive, par période, que je supporte si mal les sons que les bruits d'un clignotant, d'une sonnerie lointaine, d'un grattement de doigt sur la table, même d'une respiration, me fasse péter un câble, dans ces moments-là, le moindre bruit si infime qu'il soit, résonne comme un hurlement de sirènes assourdissant dans ma tête. J'ai acheté ces protections donc. Et je réalise alors que j'écris ceci, qu'elles pourraient bien être d'une seconde utilité.
On en revient aux célébrations. Parfois des cadeaux en commun, parfois un billet, parfois un virement, d'autres, la promesse de le faire (le virement), parfois rien du tout, suivant les moyens et les dates des festivités, jamais tous ensemble quoi qu'il arrive, puisque nous faisons partie du grand groupe des familles Mikado. Je mentionne la famille dans sa dimension biologique, terrain génétique commun, parce que ça me lourde de passer et trépasser du temps passé au temps présent, il faudrait que je me prenne la tête avec le respect des règles de conjugaison, concordance des temps, etc. Ce n' est pas l'objet. Jamais tous ensemble, parfois pas de cadeau tel qu'on l'imagine, mais toujours avec une attention de chacun, une carte remplie de mots affectueux et quelques piques gentilles en bonus, un petit mot, une embrassade (dont on se passerait tous très bien, pas hyper tactiles, la proximité est même malaisante pour certains d'entre nous, mais je pense qu'on se sent obligé, pensant que l'autre l'attend, ce geste d'affection), bref une attention.
Elle disait qu'elle et moi ne nous faisions pas de cadeau, chacune lors de l'anniversaire de l'autre et que, au final, c'est tout comme si on s'en était fait un. C'est arrivé souvent. Mais, ce n' est pas entièrement vrai. Nous nous sommes offerts mutuellement quelques cadeaux, choisis en essayant de voir avec les yeux de l'autre, en imaginant ce qu'elle aurait acheté dans le magasin, puisque nos goûts sont fort différents, depuis toujours.
Il y a les cadeaux qui font rire, ceux qui font râler, ceux qui font sourire, ceux qui filent les larmes aux yeux parce qu'ils touchent au coeur et puis il y a ceux qu'on n'oublie pas, jamais. Ils ne finiront jamais leur vie à ramasser la poussière au fond d'un placard, ni sur un site de vente en ligne parmi les secondes mains. Je n'oublierai jamais ce cadeau-là, parce que cette année là, elle m'en avait fait un.
Souper d'anniversaire, le mien. Un souper chez mon grand-père, nous sommes ensemble, une petite partie de la famille, plus décimée que jamais, pour célébrer dans une ambiance assez peu légère, mes 33 ans, si je compte correctement. Nous sommes en mai 2018, je crois me rappeler que nous étions 5 ou 6. L'ambiance dont je parle, c'est en tout cas celle que je ressentais. Parce qu'en septembre 2017, le trente du mois, on a ouvert mon ventre pour amputer et me prendre a jamais une partie de moi. On m'a pris mon bébé, mon tendre Amour, mon Sacha, le premier vrai bonheur auquel j'ai goûté. Six mois de grossesse, six mois de bonheur, mais jamais pleinement vécu, parce qu'il était toujours accompagné de la crainte, de la culpabilité, du secret, puis de la honte d'avoir osé espérer être mère. Une naissance à venir, dans beaucoup de foyers, c'est une heureuse nouvelle, un bonheur partagé. Pour moi, c'était devoir me cacher, le cacher, pour reporter au plus tard possible l'annonce de ce qu'ils appelaient drame, une énième déception, encore des soucis et des ennuis, des problèmes à venir, l'annonce de mon bébé à naître, ce ne serait que ça pour eux et la suite m'a donné raison. L'angoisse d'affronter une nouvelle fois la colère, la désapprobation, leur déception, leur jugement et leur réaction était tellement étouffante que, alors que ma mère m'avait demandé un jour, en regardant mon ventre légèrement arrondi, si j'étais enceinte, je lui avais répondu que j'étais ballonnée par une gastro.
De nouveau un bond dans le temps.
Nous sommes en mai 2018 donc, on "fête" mon anniversaire avec les quelques personnes présentes pour l'occasion. Elle n'est pas encore là. Quand la porte s'ouvre, puisqu'il ne manque qu'elle, je n'ai pas besoin d'entendre sa voix ou me retourner pour savoir que c'est elle qui arrive. Je suis face au four, je me tourne pour l'accueillir,une fois les bonjour, bon anniversaire et autres civilités échangés, je comprends qu'elle a quelque chose à me dire, me donner ou que sais-je. Ce qui m'étonne, c'est la rougeur de ses joues, elle pique un fard, qu'est-ce qui la gène? Je la sens hésitante et je me demande pourquoi. Alors, tout comme le ferait un gamin qui va présenter son bulletin rempli de bonnes notes mais avec la crainte d'être mal reçu quand-même, elle me tend une feuille, apparemment blanche, je la prends et la regarde. C'est une échographie. Celle du bébé qui sera la première de ses filles. Je me mets à pleurer, elle me dit qu'elle s'est demandé si elle devait ou pas. Mes larmes sont pleines d'une douleur sourde mais qui hurle en moi, pleines aussi, je pense, de bonheur pour elle, qui avait un problème de santé rendant la possibilité d'une grossesse très incertaine. Oui, je crois que j'ai été heureuse pour elle, vraiment. Et comme d'habitude, cette habitude tellement ancrée qu'elle était devenue un trait de caractère, j'ai, dans le plus grand déni de moi, dans le plus grand mépris de ma valeur et de ma dignité, rassuré ma soeur, l'ai prise dans mes bras et lui ai dit que si, elle avait bien fait. Nous avons pleuré toutes les deux. Nous avons tous mangé, j'ai sans doute soufflé des bougies et je suis rentrée chez moi avec mon cadeau, l'échographie. De ces cadeaux que l'on oublie jamais.
Il y en a eu quelques autres des cadeaux que je n'oublie pas, une tasse pour chacune de nous, avec un imprimé dessus, celles de mes soeurs disaient super maman, jolie maman, maman d'amour, une citation du genre, je ne me remémore pas avec exactitude, en revanche, j'ai encore devant les yeux, bien que je ne possède plus la tasse, l'imprimé qui était écrit sur la mienne : "Imparfaite avec tous plein de jolis défauts."
Mais comme je dis, le souvenir est moins net, je ne me souviens avec précision que des mots exacts de ma tasse, j'ai oublié la date, j'ai oublié l'occasion. Ce genre de cadeaux, c'était des toutes petites pichenettes de rappel, le rappel que je n'étais pas un être-humain complet à leurs yeux, mais une maladie vivante pourvue d'une tête, deux bras, deux jambes, et, accessoirement une raison chronique d'agacement et d'inconfort, je ne peux pas leur en vouloir pour l'agacement et l'inconfort, c'est exactement ce que je ressens envers moi, on doit vivre avec soi, c'est une évidence absolue, sauf peut-être à souffrir d'une psychose qui touche à la personnalité, je ne sais pas avec qui on vit dans ce cas-là. Devoir vivre avec soi en ressentant en permanence un agacement et un inconfort dûs a sa propre personne, c'est quand-même une sale plaie et je peux affirmer que ce n' est pas toujours confortable au quotidien, mais on fait avec. Comme on doit faire avec tout qui on est amené à fréquenter par l'une ou l'autre contrainte. Un collègue, un professeur, un voisin. On les prend comme ils sont, emmerdeurs professionnels, donneurs de leçons, aimables, courtois, grossiers, courageux, couillons, pas le choix...
Pour ça donc, je ne leur en veux pas et bien mal serait de le faire puisque je le vis comme eux, pour le reste, c'est une autre histoire, d'autres histoires
Le cadeau.
Je suis persuadée que j'étais sincèrement heureuse pour ma soeur, que, à ce moment là, quand je lui ai dit qu'elle avait bien fait, ce n'était pas un mensonge pour la ménager, je le pensais, à ce moment-là. Parce que, depuis, les années ayant coulé, et avec elles, le lot de douleur, de solitude, de mort de l'âme et les multiples affronts, je découvre une autre lecture des évènements et je me demande si, même moi, qui suit totalement inadéquate, inappropriée, inconvenante, des plus hauts sommets de ma maladresse et de mon manque d'à-propos, j'aurais réussi l'exploit d'une telle indécence. Je suis à peu près certaine que ce n'était pas volontairement blessant, elle n'est jamais méchante gratuitement et, je suis absolument certaine qu'elle ne m'a jamais présenter ses excuses. N'a-t-elle pas encore réalisé à ce jour que son cadeau m'a frappé comme un poing dans le ventre, brutal a couper le souffle? Sûrement pas, elle a certainement classé la scène dans les archives, puisque j'ai eu la faiblesse, la gentillesse stupide ou la lâcheté de ne pas lui dire que c'était plus que déplacé, que c'était odieux de cruauté et de ne pas partir, mettre à l'abri ce qui restait de ma personne, un corps protégeant du vide.
On touche aux fondations du "problème", se taire quand on a envie de gueuler ce qu'on pense, dire oui quand on pense non, sourire quand on a besoin de faire la gueule ou pleurnicher. On se renie, on existe sans vivre et on refuse de légitimer qui on est et le droit de l'être pleinement. Pas de fumée sans feu, inévitablement, l'élastique va finir par claquer et c'est une version maquette de l'apocalypse. A chaque fois.
Ils ne sauront jamais que ce sont des affronts puisque jamais une seule fois nous n'avons discuté en échangeant vraiment, en nous partageant notre ressenti, nos vérités, nos impressions. J'en ai entendu de la musique, mais je n'ai jamais pu donner le La et chanter mon refrain. Ou je n'ai jamais réussi à le faire. Jamais trouvé les mots, le moment. Je ne sais pas. Mes réponses, elles ont toujours été crachées avec fureur, haine, dans les cris, dans les injures, dans la vulgarité, une explosion, un tsunami, un ouragan. Qu'on ne peut pas comprendre, pas entendre, trop bruyant pour être écouté. Je les ai toujours fait taire mes réponses, je les rends muettes, je vis avec tous ces kilos de patates moisies, ça dure un temps, un long temps avant que vienne le jour où toutes ces crasses stockées dans un coin de ma tête finissent par me bouffer, finissent par pourrir mes entrailles, finissent par serrer ma gorge dans un étau au point de m'étrangler. Je peux leur imposer le silence pendant une longue période. Et puis vient le jour. Les câbles pètent, le mécanisme de "maintien" de relations sociales s'enraye, les fusibles sautent les uns après les autres, les câbles électriques explosent, c'est l'incendie et puis la grenade se degoupille sous la pression.
Mais qu'est-ce qui lui prend? Elle est folle! Tu derailles! Il faut que tu te fasses soigner! Tu devrais retourner à l'hôpital! Elle est cinglée cette fille, faut l'enfermer!
Le lendemain d'une guerre atomique doit ressembler à un deuil solitaire, un paysage noirci, uniforme, brûlé de part en part, dénué de couleurs, déserté de toute forme de vie, animale, végétale, intangible. Le vent, la lumière, l'eau, la fraîcheur, les nuages, toutes les nuances qui font le jour, la vie, étouffées puis aspirées dans la chaude, lourde et pesante obscurité d'une nuit sans fin.
La fin du monde, je l'imagine ainsi, je l'imagine telle qu a été mon deuil solitaire.
Je me suis lancée avec un tel élan dans mes souvenirs que j'ai sacrifié les bonnes manières, honnêtement ce n' est pas la première fois et ce ne sera pas la dernière.
Je compte 41 hivers, j'ai un bonheur et je m'appelle Constance, jamais prénom ne fut si mal porté sur terre depuis l'aube de l'humanité.
Laissez-moi vous parler, si vous le voulez bien, de Sacha.