Route déserte
La pluie s’était mise à tomber. Brutalement, sans prévenir. Une pluie lourde, verticale, qui brouillait les contours du paysage. Camille resserra sa veste contre elle en accélérant le pas. Elle venait de descendre du bus, et il ne lui restait qu’un kilomètre avant d’atteindre la petite route qui menait à la maison de ses parents. Elle connaissait le chemin par cœur. Elle n’avait jamais eu peur ici.
Ce soir-là, pourtant, quelque chose clochait.
Le silence. Pas celui, habituel, des campagnes endormies. Un silence plus dense, comme si la pluie elle-même étouffait les bruits du monde.
Elle entendit un moteur derrière elle.
Un véhicule roulait lentement, beaucoup trop lentement. Elle se retourna, juste assez pour apercevoir les phares déformés par l’eau. Un utilitaire sombre. Pas de logo. Pas de plaque visible dans la pénombre.
Elle sentit son cœur accélérer.
« C’est ridicule, » pensa-t-elle. « Il va juste passer »
Mais le véhicule ne passait pas. Il s’arrêta.
Camille fit un pas en arrière. La portière claqua. Une silhouette en sortit, capuche rabattue, démarche calme. Trop calme.
— Vous avez besoin d’aide ? lança une voix d’homme, étouffée par la pluie.
Elle voulut répondre que non, mais quelque chose dans son ton — une neutralité glacée — la paralysa. Elle recula encore. L’homme avança.
— Je… je rentre chez moi, ça va, dit-elle enfin.
Il ne répondit pas. Il continua d’avancer.
La panique monta d’un coup, brutale, instinctive. Elle fit volte-face et se mit à courir. La pluie brouillait sa vision, ses chaussures glissaient sur le bitume. Elle entendit des pas derrière elle, rapides, réguliers.
Puis un choc.
Une main agrippa son bras, la tira en arrière. Elle cria, mais la pluie avala sa voix. L’homme la plaqua contre lui, un geste précis, presque mécanique. Elle se débattit, griffa, mordit, mais il ne réagit pas. Comme si sa résistance n’avait aucune importance.
Un tissu humide se plaqua contre son visage. Une odeur chimique, suffocante. Le monde se mit à tourner.
— Ça ira vite, murmura la voix, sans émotion.
Les lumières de la route se déformèrent, se dédoublèrent, puis s’éteignirent complètement.
Quand Camille reprit conscience, elle était couchée sur un sol froid. Une odeur de bois humide flottait dans l’air. Elle tenta de bouger : ses poignets et ses pieds étaient attachés. Pas violemment, mais fermement. Elle sentit la panique remonter, brûlante, incontrôlable.
Une porte grinça : elle leva la tête.
L’homme était là, debout dans l’embrasure, silhouette sombre découpée par une lumière jaune. Il la regardait sans expression, comme on observe un objet dont on évalue l’état.
— Tu es réveillée, dit-il simplement.
Sa voix était la même que sur la route. Calme. Trop calme.
Camille sentit un frisson glacé lui traverser la colonne vertébrale.
Elle comprit alors que sa vie venait de basculer dans un territoire où plus rien n’avait de sens.
Et que personne ne savait où elle était.
* * * *
La première chose que Camille sentit, ce fut le froid. Pas un froid mordant, mais un froid stagnant, celui des lieux où l’air ne circule pas. Elle ouvrit les yeux lentement, comme si chaque battement de paupière lui coûtait un effort. La lumière venait d’une ampoule nue suspendue au plafond, trop blanche, trop immobile.
Elle essaya de se redresser. Ses poignets la tiraillèrent. Les liens n’étaient pas serrés au point de blesser, mais suffisamment pour lui rappeler qu’elle n’avait aucun contrôle.
La pièce était petite. Quatre murs en lambris brut, un sol en béton, une porte métallique. Pas de fenêtre. Pas d’horloge. Rien qui permette de mesurer le temps.
Elle inspira profondément, tenta de calmer les tremblements qui secouaient ses mains.
« Réfléchis. Observe. Ne panique pas »
C’était ce que sa mère lui répétait quand elle stressait avant un examen. Elle s’y accrocha comme à une bouée.
La porte s’ouvrit.
L’homme entra, sans bruit. Il portait un sweat gris, un pantalon sombre, des bottes encore humides. Il posa un plateau au sol : une bouteille d’eau, un bol de soupe tiède, une couverture pliée.
— Tu dois manger, dit-il simplement.
Il s’approcha d’elle. Passa le dos de sa main sur sa joue. Geste délicat. Tendre ! Surprenant. Effrayant : elle ne s’attendait pas à un tel geste.
L’homme passa dans son dos, défit le lien de ses mains. Repassa devant elle.
— Tu pourras défaire tes liens aux pieds toi-même. Quand je serai sorti. Mange d’abord.
Sa voix était toujours la même : plate, presque détachée. Pas menaçante. Pas rassurante non plus. Une voix qui ne donnait aucune prise.
Camille déglutit.
— Pourquoi… pourquoi je suis ici ?
Il leva les yeux vers elle. Pas de colère. Pas de satisfaction. Juste une sorte d’évaluation silencieuse. Empreinte de tristesse.
— Tu es en sécurité, répondit-il.
Elle sentit son cœur se serrer.
— Ce n’est pas… ce n’est pas la sécurité, ça.
Il ne répondit pas. Il s’accroupit pour glisser la couverture à portée de ses pieds, puis se releva.
— Je reviendrai plus tard.
Il allait sortir quand Camille, dans un élan de panique, lança :
— Attendez ! S’il vous plaît… dites-moi votre nom.
Il s’arrêta. Son dos se figea une seconde. Puis il tourna légèrement la tête, juste assez pour qu’elle voie son profil.
— Jonas.
Et il referma la porte.
Le silence retomba, plus lourd qu’avant. Camille resta immobile, fixant la couverture comme si elle pouvait lui donner une réponse. Jonas. Le nom tournait dans sa tête, sans rien lui évoquer. Pas un souvenir, pas une rumeur, rien.
Elle libéra ses pieds, se releva. Chancelante, le corps endolori. Elle sentit une vague de vertige.
« Il m’a observée. Suivie, épiée. Il savait qui j’étais. Il a planifié ça »
La pensée la traversa comme une lame. Elle ferma les yeux, tenta de respirer lentement. Elle devait rester lucide. Comprendre. Trouver une faille. Une routine. Une erreur.
Mais une autre idée, plus sournoise, s’insinua dans son esprit : Jonas n’avait pas crié. Il ne l’avait pas frappée. Il avait laissé de la nourriture. Une couverture aussi. Lui avait caressé la joue !
Ce simple geste était comme un lien entre eux. Preuve d’une sorte d’attachement qu’il avait pour elle
Elle secoua la tête, furieuse contre elle-même.
« Ce ne sont pas des gestes de gentillesse. Ce sont des stratégies. »
Pourtant, une part d’elle — la part qui tremblait encore — s’accrochait à ce détail comme à un repère dans un chaos incompréhensible.
D’autres pensées remontèrent en elle. Rassurantes. Ses amis, sa mère. Son père aussi. L’image de son père la fit frissonner. De dégoût.
Et le souvenir d’Arthur aussi. Le dernier de ses amants. Dont elle avait réussi à se libérer il y a peu. Un rustre. Charmeur au début, attentionné, gentil. Mais le brillant avocat avait vite montré son vrai visage. Celui d’un jaloux pathologique. Violent.
Lui, ne lui avait jamais caressé la joue si tendrement, du dos de la main. Lui, il l’avait retournée sa main, pour la claquer brutalement sur son visage. Plusieurs fois. Souvent. Fermé ses poings aussi pour la battre comme plâtre. Arthur, un salaud intégral. Il avait fallu qu’elle fouille dans ses affaires, mette à jour ces malversations, ses coups tordus pour exercer finalement un chantage qui avait provoqué son départ.
Julia l’avait aidée dans cette triste affaire. Julia la douce, Julia la gentille gouine qui l’avait consolée.
Fermant les yeux, Camille se souvient de leur première fois. Tendre corps à corps. Comment s’était-elle retrouvée après la douche, abandonnée sur son lit, nue, elle ne savait plus trop. Un peu d’alcool. Trop sans doute. Un immense besoin de tendresse surtout après sa victoire définitive sur Arthur. Besoin de douceur patiente.

Les mains de Julia avaient parcouru son corps encore effrayé. L’avaient apaisé, doucement. Avaient éveillé des sensations irrépressibles. Chaudes. Exaltantes. Oui, elle se souvient de la bouche de Julia sur ses lèvres, comment elle lui avait volé son souffle pour la faire respirer d’elle, comment dans leurs bouches soudées, leurs langues avaient bataillé, s’étaient accommodées, amadouées, jusqu’à ce qu’elle se soumette avec délice à ces caresses chaudes et mouillées.
La bouche gourmande sur ses seins, la langue friponne qui avait fait dresser ses tétons, si fort, si durs, si exigeants, à appeler les suçons... d’une femme ! Expérience inédite, affolante, mais Camille avait fait voler ses réticences, ses pudeurs pusillanimes. Franchi la frontière, brisé les convenances.
Des larmes lui perlent aux coins des yeux à ces souvenirs brûlants. Dans l’angle d’un mur froid, ces réminiscences la réchauffent : la bouche de Julia sur son sexe, la langue qui farfouillait dans son petit trésor. Elle avait aimé cette langue douce, câline, qui déployait les frisettes intimes de son sexe, les titillait précautionneusement. Mettait le feu à sa chatte, avide et impatiente.
Quand des doigts avaient glissé dans son chenal brûlant, elle avait senti que ses attentes allaient être comblées. Le tremblement de ses muscles l’avait abasourdie, les minuscules crépitements électriques que provoquaient ses phalanges indiscrètes dans son vagin n’avaient rien de comparable avec les petites sensations qu’elle s’offrait en solitaire. Ou quand son ex, possessif et brutal, fourrageait dans son antre.
Une onde sourde s’était installée, charnelle et continue, une vibration voluptueuse était née entre ses cuisses, un fourmillement qui pulsait dans son bas-ventre et se propageait comme une rumeur dans tout son corps. Elle s’était sentie partir, s’envoler vers les cimes éblouissantes du Mont Parnasse, la terre des dieux. Prête à basculer dans le vide ascensionnel, elle avait tremblé de rater la dernière marche !Mais une langue maligne avait accroché son clitoris douloureusement ankylosé : la pointe de cette langue avait frôlé son bouton sensible avec une précision presque cruelle.
Les transes fabuleuses l’avaient tourneboulée quand la bouche avait affolé sa perle de joie pour la faire fuser dans l’extase. L’avait transbordée dans un monde parallèle de lumières aveuglantes et parfums doucereux.
Elle se souvint comment elle, après cet orgasme ravageur, s’était acharnée à son tour sur le delta de la blonde, sur ses seins pamplemousses aussi, comment elle avait érigé les petits boutons roses des tétons délicieux. Elle avait dominé sa compagne, honteusement, brutalement, en lui enfonçant sa main presqu’entière dans le gouffre brûlant de sa conque. Comment elle avait bu le miellat à la fontaine chaude. Lui avait partagé le sien en s’inversant sur le corps de Julia.
Les orgasmes s’étaient succédés, accumulés, jusqu’à les laisser pantelantes, épuisées, repues et si merveilleuse heureuses.
Camille avait un temps, le temps de ce film réconfortant, oblitéré les murs nus, le sol béton et froid de sa cellule. Son corps s’était réchauffé. Elle sentit son intimité trempée sous sa jupe mais n’osa glisser ses doigts dans son triangle sacré. Sa situation de captive lui était revenue à la fin de l’intermède. Lui avait éclaté au visage. Elle pleura de désespoir. De honte. De frustration. De peur aussi.
Elle se recroquevilla contre le mur, la couverture étalée sur son corps. Et attendit.
Elle ne savait pas combien de temps elle aurait à attendre.
Elle ne savait pas ce qui viendrait ensuite.
Mais elle savait une chose : Jonas allait revenir.
* * * *
La pluie martelait les vitres de la gendarmerie comme un tambour obstiné.
La capitaine Léa Dornier n’avait pas dormi depuis trente heures.
Ses yeux brûlaient, mais son esprit, lui, restait d’une clarté glaciale.
Sur le mur face à elle, les photos de Camille Marceau formaient une mosaïque silencieuse : son sourire, son sac à dos retrouvé dans un fourré avec cartes de crédits et papiers d’identité, la route où elle avait disparu, les traces de pneus partiellement effacées par la pluie.
Léa recula d’un pas, les bras croisés. Il était clair que le sac retrouvé abandonné prouvait que la jeune femme avait été enlevée.
— Il y a quelque chose qui nous échappe, murmura-t-elle.
Son adjoint, le lieutenant Morel, leva les yeux de son écran.
— On a ratissé toute la zone. Pas de témoin, pas de caméra, juste quelques traces de pneus. C’est comme si elle s’était volatilisée.
Léa secoua la tête.
— Personne ne disparaît sans laisser de trace. Personne.
Elle attrapa un dossier sur la table. L’enquête avait progressé. Les traces de pneus dans le bas-côté avait permis à la Scientifique de déterminer le modèle du véhicule qui s’était arrêté à l’endroit de rapt. Selon toutes vraisemblance, il s’agissait d’un utilitaire, un Unimog 401 d’après l’empattement. Un vieux modèle 4x4 datant des années cinquante. Plutôt rare.
Dans la recherche lancée sur les propriétaires de tels engins, un nom en particulier avait émergé : Jonas Renaud.
Un nom que Léa avait trouvé plus tôt déjà en compulsant les archives. Dans les affaires non résolues. Une femme assassinée dont on n’avait pas retrouvé le meurtrier. La femme de ce Jonas.
Elle reprit les éléments de l’époque :
Le rapport d’autopsie de Clothilde Renaud, morte quatre ans plus tôt.
Employée de Félicien Marceau, le père de Camille.
Troublant.
Une affaire classée trop vite. Une affaire qui, soudain, prenait un sens nouveau. Elle réouvrit le dossier. Dates. Photos.
Surprise : cette Clothilde ressemblait à Camille. Beaucoup. Trop pour que cela soit juste une coïncidence.
Une annotation griffonnée dans la marge par un enquêteur de l’époque :
Jonas Renaud — homme instable, comportement imprévisible.
Morel s’approcha.
— Vous pensez qu’il y a un lien ?
— Il est possible que Jonas Renaud n’ait jamais fait son deuil, répondit Léa. Et quand on ne fait pas son deuil… on cherche des remplaçants.
Elle referma le dossier d’un geste sec.
À midi, Léa se rendit chez les parents de Camille.
La maison était silencieuse, saturée d’angoisse.
La mère de Camille, les yeux rouges, lui tendit une tasse de thé qu’elle ne toucherait pas.
— Vous avez trouvé quelque chose ? demanda-t-elle d’une voix brisée.
Léa inspira profondément.
— Nous avons une piste. Une personne qui pourrait être impliquée.
Le père de Camille se redressa.
— Qui ? demanda-t-il avec brusquerie.
— Un homme qui vivait dans la région il y a quelques années. Il a un passé… compliqué. Un homme dont la femme a été assassinée.
La mère porta une main à sa bouche. Son mari, lui, avait vivement détourné la tête mais Léa avait perçu dans son regard une lueur de surprise. Effrayée. Contrariée.
— Vous pensez qu’il a… qu’il a pris Camille ?
Léa ne répondit pas. Elle ne voulait pas donner de faux espoirs. Ni de faux cauchemars.
— Nous vérifions toutes les possibilités, dit-elle finalement. Mais je vous promets une chose : je ne lâcherai pas cette affaire.
Le père hocha la tête, les yeux étrécis. Emplis de peur. De rage aussi. Surtout de rage.
— Trouvez-la ! aboya-t-il durement.
Léa sentit un poids se poser sur ses épaules.
Un poids qu’elle connaissait trop bien.
Celui de la responsabilité.
De retour au commissariat, elle lança une recherche approfondie sur Jonas mais également sur le père de Camille. L’homme ne lui plaisait pas beaucoup. Sa réaction, à la fois effrayée et supérieure l’avait choquée. Le type était déplaisant de toute façon : hautain, sec, brutal. Oui, il fallait creuser de ce côté. Mais elle revint au cas de Jonas Renaud.
Adresses anciennes.
Emplois temporaires.
Départ à l’étranger.
Signalements pour comportement étrange.
Puis un détail attira son attention. Dans les recherches cadastrales, ce nom de Renaud était également sorti. Ou plus exactement, Renaut, avec un T. Aucun lien a priori avec ce Jonas mais qu’un employé d’état civil ait fait un jour une erreur de calligraphie... C’était assez courant encore au début du XXe siècle. Si l’on pouvait relier Renaud et Renaut...
— Morel, il faut trouver des éléments sur Auguste Renaut, avec un T. Voire si on ne peut pas le relier à Renaud avec D. On a une experte en généalogie dans la commune...
Léa Dornier passa l’après-midi à creuser tous azimuts. À dix-huit heures, exténuée, elle décida de rentrer chez elle. Enfin, chez Julia. Son amie. Sa petite amie. Une petite amie qu’elle partageait précisément avec Camille.
Camille Marceau !
C’est dire si l’enlèvement de la brunette lui tenait à cœur ! Camille était venue par deux fois dîner chez Julia. Les trois femmes n’avaient d’ailleurs pas fait que dîner...
* * * *
Camille ne savait plus depuis combien de temps elle était éveillée. La lumière blanche de l’ampoule lui brûlait les yeux, mais elle n’osait pas les fermer trop longtemps. Chaque fois qu’elle sombrait dans un demi‑sommeil, elle rêvait de la route, de la pluie, du tissu sur son visage. Elle se réveillait en sursaut, le souffle court.
La porte finit par s’ouvrir. Au bout de combien de temps, elle n’aurait su le dire. Il y avait eu plusieurs plateau repas. Combien ? Elle ne savait plus. Jonas entra, un trousseau de clés à la main. Il ne portait plus son sweat gris, mais une chemise sombre, propre, repassée. Ce détail la frappa. Il avait pris le temps de s’habiller. Comme si sa vie, à lui, continuait normalement.
— Tu vas te lever, dit-il.
Elle hésita.
— Pourquoi ?
— Parce que je te le demande. Tu n’as pas le choix. Mais je ne te ferai pas de mal si tu restes calme.
Cette phrase, pourtant simple, la heurta. Elle ne savait pas si elle devait y voir une menace ou une promesse. Peut-être les deux.
Jonas s’approcha. Elle se raidit, prête à se débattre, mais il ne la toucha pas. Il se contenta d’ouvrir la porte en grand.
— Viens, répéta-t-il. Suis-moi.
Elle finit par avancer, le cœur battant à tout rompre.
Le couloir était étroit, éclairé par une seule ampoule. Le sol grinçait sous leurs pas. Camille tenta de repérer une sortie, une fenêtre, n’importe quoi. Rien. Juste des murs en bois, épais, solides.
Jonas ouvrit une porte sur la gauche.
La pièce était plus grande que la précédente. Une table. Deux chaises. Une petite étagère. Un matelas, des draps. Une couverture. Une fenêtre minuscule, placée si haut qu’elle ne laissait voir que le ciel. Le ciel ! Elle aurait donc un repère temporel désormais, ferait la différence entre jour et nuit. Pourrait compter ses jours de captivité.
Camille sentit un souffle d’air frais. Elle inspira profondément, comme si c’était la première fois depuis des jours.
— Assieds-toi, dit Jonas.
Elle obéit. Il s’assit en face d’elle, les mains posées sur la table. Il la regarda longuement, comme s’il cherchait quelque chose dans son visage.
— Il y a des règles, dit-il enfin.
Elle sentit sa gorge se serrer.
— Quelles règles ?
— Tu restes calme. Tu m’écoutes. Tu ne tentes pas de fuir. Si tu fais ça, si tu obéis, tout se passera bien.
Elle déglutit.
— Et… si je ne fais pas ça ?
Il ne répondit pas tout de suite. Il détourna le regard, comme si la question le mettait mal à l’aise.
— Je ne veux pas te blesser, dit-il. Mais je ne peux pas te laisser partir.
Elle sentit une vague de vertige.
— Pourquoi moi ? demanda-t-elle dans un souffle.
Jonas resta silencieux. Trop silencieux. Puis il finit par dire :
— Parce que c’était toi.
Cette réponse, absurde, la frappa comme une gifle. Elle sentit les larmes monter, mais elle les ravala. Elle ne voulait pas lui montrer sa peur.
Jonas se leva.
— Je vais te laisser ici un moment. Tu peux t’asseoir. Te coucher. Penser. Te reposer.
Il se dirigea vers la porte.
— Jonas ! lança-t-elle, sans même savoir pourquoi.
Il s’arrêta.
— Dis-moi, pourquoi moi précisément ? Tu dois me le dire !
Elle l’avait tutoyé. Non pour installer une forme de complicité mais juste pour se mettre à son niveau. Une sorte défi : elle voulait abandonner son statut de prisonnière obéissante.
Il la regarda, et pour la première fois, elle crut voir une hésitation, une fissure dans son masque.
— À cause de ton père. Et parce qu’en plus, tu ressembles à Clothilde.
Sa voix s’était brisée sur ces derniers mots.
— Clothilde ?
— Ma femme. Morte.
Puis il sortit brusquement. La porte se referma.
Et Camille, seule dans cette pièce un peu plus grande, un peu plus lumineuse, sentit quelque chose se déplacer en elle. Pas de la confiance. Pas de la résignation. Quelque chose de plus trouble, de plus dangereux : l’idée que Jonas n’était peut-être pas aussi prévisible qu’elle le croyait.
Et que comprendre ses failles pourrait devenir sa seule chance de survie.
* * * *
Quand ce soir-là, Léa entre chez Julia, celle-ci lui ouvre la porte en peignoir. Un peignoir qui s’affale très vite au sol, révélant le corps somptueux de l’italienne.
— Non chérie, pas ce soir, je suis claquée ! Pas dormi depuis presque deux jours !
— Va prendre une douche. Ensuite, je te ferai un massage profond.
— Surtout pas ! Je sais très bien comment cela finirait ton massage !
— Non promis, je serai sage !
Léa ne croit pas beaucoup à cette promesse ! Pas du tout en fait mais s’en accommode. Résignée... et impatiente en fait.

Quand, sortant de sa douche, elle s’allonge à plat ventre sur son lit, Julia verse l’huile sur son dos : coulées froides qui lui déclenchent la chair de poule. À califourchon sur ses cuisses, Julia entame son massage. Tant qu’elle masse le dos et les épaules, Léa ne craint rien. Au contraire : les pétrissages sont caresses douces et décontractantes, appuyées parfois sur certains nœuds musculaires. Pour les dénouer, les aplanir. Très vite, la gendarme plonge dans une agréable béatitude, les contractures de son cou disparaissent peu à peu, elle se détend. Julia est une experte. Normal, elle est kiné et reste très professionnelle. Pour l’instant du moins !
Quand elle parcourt ses flancs, des doigts effleurent les premiers contreforts de ses seins. À peine, mais c’est suffisant pour réveiller ses sens, provoquer un premier épanchement dans son triangle intime. Sa rose s’éveille.
La masseuse glisse vers le bas, pétrit le bas du dos, allège les lombaires. Quand elle glisse sur les fesses, Léa s’inquiète mais à tort car la kiné ripe rapidement vers le bas. C’est au tour des cuisses d’être décontractées. Les palpations sont puissantes, énergiques. Bienfaisantes.
C’est quand Julia change de position que Léa comprend que l’on se dirige droit vers une sismothérapie qui n’aura plus rien à voir avec l’art habituel de la professionnelle. Julia lui a en effet largement écarté les jambes pour s’agenouiller entre...
Car la gendarme a déjà abdiqué et s’abandonne à ce qui va suivre. Ma foi, un petit orgasme l’aidera plus sûrement que tout autre chose à plonger dans les bras de Morphée. Et tant pis pour Julia, elle n’aura que le bonheur de faire jouir sa maîtresse sans en tirer aucun bénéfice pour elle car Léa n’est décidément pas en état de plonger dans des folies partagées. Elle va prendre, sans rien donner cette fois.
Les mains de Julia se sont faites légères et caressent l’intérieur des cuisses, s’égarent dans cette zone où la peau est plus fine, plus réceptive. Longuement, remontant insensiblement vers le delta.
Léa s’est souvent demandée si la kiné ne faisait pas profiter certaines de ses clientes de ce type de massages tendancieux. À des femmes bien sûr, car homosexuelle exclusive, elle ne se risquerait pas à de telles provocations sur des hommes. Mais qu’un petit cul rondelet l’attire un peu trop et hop, ne s’aventure-t-elle jamais vers des contrées interdites ? L’italienne lui a juré que non, que ses patientes restent en slip de toute façon. La belle affaire ! Comme si un slip était le rempart absolu d’une intimité qu’elle aurait échauffé à force d’agaceries. Léa imagine bien que séance après séance, cette petite rouée est capable de tester la réceptivité éventuelle de certains deltas ? Que slip trempé, une de ses patientes ne veuille pas s’en défaire et lui ouvrir le passage à son canal des grâces ? Pour se faire masser en... profondeur !
Peu importe, là, à cet instant, Léa accepte la fouille qui se profile dans un horizon pas très lointain. Quand des doigts, par mégarde évidemment, frôle le petit fouillis de ses lèvres roses, elle est secouée par une transe, mord ses lèvres. Elle sait Léa, que son coquillage échauffé s’est entrebâillé, que ses nymphettes se sont déployées en repoussant les grandes lèvres de son olivette. Que son grain de maïs est chauffé à blanc. Les touchettes de Julia l’horripilent délicieusement. Léa gémit, fait tanguer son cul, projette sa moule vers les doigts inquisiteurs.
— Met-moi tes doigts Julia, branle-moi fort, fais-moi jouir ! S’il-te-plait !
L’experte masseuse est consciente de l’exaspération de sa victime et ne tergiverse pas : ses doigts plongent dans le chemin des dames, s’enfourraillent dans le canal alors que son pouce active la perle de joie. Elle sourit de la course précitée de sa chérie : il ne faudra pas longtemps avant qu’une puissante vague de mouille ne vienne inonder sa main. Qu’un tsunami n’emporte la jolie nana aux cheveux aile de corbeau.
Léa s’envole en criant sourdement, son bassin roule, son corps se tend et explose. Elle est satellisée la pauvrette, vogue dans les océans turquoises des îles parfumées.
Julia se retire doucement, glisse quelques poutous légers dans le cou de son amoureuse et quitte la chambre à pas légers. Sur le pas de la porte, se retournant, elle constate attendrie que Léa gît, à plat ventre, cuisses toujours écartées. Totalement impudique et si incroyablement désirable. Mais déjà endormie...








