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L'homme sur le dolmen

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Résumé

Alice, illustratrice de livres, vit dans un petit village paisible en Bretagne. Son quotidien bien rangé se retrouve soudain bouleversé quand la vision d'un homme excessivement étrange interrompt l'une de ses promenades dans un champ de menhirs.

Genre :
Mystery
Auteur :
Marfa_SLOBODAN
Statut :
Terminé
Chapitres :
16
Rating
n/a
Classification par âge :
13+

Chapitre un - Alice au pays des merveilles

La fenêtre s’ouvrait sur un jardin, bordé de murets, sur lesquels s’appuyaient de gros massifs d’hortensias encore dépourvus de fleurs.

Une grande bouffée d’air frais et humide pénétra dans la pièce, soulevant ses cheveux. Elle ferma les yeux et laissa le soleil printanier lui chauffer le visage. Elle savoura ce mélange de douceurs vivifiantes. Sous sa main, un crâne soyeux se nicha ; elle sourit, accentua sa caresse : « Oui, mon bonhomme, je sais, c’est l’heure. »

Elle baissa les yeux sur le grand chien s’appuyant contre sa jambe.

« Oui, je sais, on va sortir. »

Elle referma la fenêtre, ramassa son manteau posé sur une chaise, et se dirigea vers la porte.

Dehors, le vent l’enveloppa de fraîcheur. Suivie de près par le chien, elle emprunta l’allée caillouteuse, ouvrit un portillon de bois peint en bleu, traversa la petite route, et tous les deux s’engagèrent dans le sentier pentu qui menait à la mer.

Un an, un an déjà, qu’elle avait emménagé ici. Elle était arrivée le corps et le cœur sérieusement meurtris. La mer et cette petite maison avaient bien fait leur travail. Elle commençait à se sentir plus forte ; les nuits étaient plus souvent sereines, et les longues promenades avec Byron finirent peu à peu par adoucir des souvenirs douloureux.

Il fallait un peu marcher dans les dunes pour arriver sur une longue bande de plage. À cette heure, c’était marée basse. Le sable humide était tout à eux et aux mouettes criardes que le chien s’amusait à pourchasser. C’était un grand lévrier gris, distant et réservé. Mais lui aussi, la plage l’enivrait. Il s’élança vers les oiseaux, son long corps tout à la joie de la course et de la vitesse. C’était un plaisir dont elle ne se lassait pas, de voir comme cet endroit faisait revivre l’animal qu’elle avait adopté, prostré et indifférent, dans le refuge local. Sa grande taille et sa fourrure hirsute décourageaient les éventuels adoptants.

Elle alla s’asseoir sur un rocher, laissant son regard voyager sur le paysage : l’étendue de sable où frissonnaient de longues flaques argentées, et au loin, la courbe de la petite baie, soulignée par la silhouette d’un quai.

Le ciel était maintenant d’un bleu éclatant, à peine troublé par quelques nuages qui filaient à grande vitesse. L’air humide dégageait de fraîches odeurs de varechs, et la pénétrante senteur salée des flots.

« Allez, on rentre. »

Byron revint près d’elle, les yeux brillants, et une gueule ouverte sur un large sourire canin. Elle caressa de nouveau sa longue face, maintenant toute mouillée. Sa queue s’agita deux ou trois fois en signe d’acquiescement, et ils ne furent bientôt plus que deux silhouettes qui se découpaient sur la plage, maintenant complètement dégagée.

Ils longèrent de nouveau les dunes empruntant le sentier qui menait à la maison, une petite habitation de briques roses patinées par le temps et les embruns, au toit biscornu, à plusieurs niveaux, avec des fenêtres qui s’ouvraient un peu comme au hasard sur la façade où s’accrochait un grand rosier qui, l’été venu, embaumerait le jardin. Portes et volets peints en bleu lui donnait néanmoins un petit air pimpant.

À l’intérieur, une grande pièce en rez de chaussée, une vaste cheminée au linteau de granit, patiné par des décennies de flambées, un long canapé bleu garni de plaids et de coussins, une table basse un peu encombrée, posée sur un tapis chinois aux tons passés, les accueillirent.

Devant la baie en encorbellement : son bureau, des pots de peintures, des tubes de couleurs, des boîtes, des piles de papiers, son ordinateur, toutes sortes de menus objets et beaucoup, beaucoup de livres, l’attendaient.

Après un rapide déjeuner, elle alla s’y installer et s’immerger dans un petit monde de fantaisie, peuplé d’animaux qui parlaient de fées et de lutins. Elle était illustratrice de livres, surtout de livres pour enfants. Sa nature fantasque et rêveuse, son goût pour le dessin et la peinture, s’accommodant très bien de cette tâche délicate d’amuser, et peut-être aussi d’instruire, les tout petits.

Elle jeta un coup d’œil au chien qui avait pris sa place dans un angle du canapé. Il savait qu’elle ne bougerait plus avant la fin de l’après-midi. Dans un silence paisible, Alice se laissa couler dans le monde magique qui n’attendait que ses pinceaux pour se dévoiler.


Le lendemain, à la fin de son après-midi de travail, Alice prévint Byron : « Je vais faire un tour chez Élisabeth. »

Le chien se recoucha avec un soupir et la couva d’un regard mélancolique.

« Sois sage, tu sais bien que je ne peux pas t’emmener. En rentrant, nous irons nous promener un peu. »

La maison d’Élisabeth n’était pas très loin, cachée sous une épaisse vigne vierge. Un jardin, fouillis bigarré de toutes sortes de plantes, l’entourait. Lorsqu’elle poussa le portillon un peu vermoulu, des froissements de végétation se firent entendre. Elle sourit à la fuite des chats.

Parce qu’Élisabeth avait des chats, beaucoup de chats ! C’est ainsi qu’elles avaient fait connaissance. Alice avait découvert dans son abri à bois une chatte et ses petits. À tout hasard, elle s’était rendue chez sa voisine pour lui parler de l’animal.

« Mais bien sûr ! C’est Madame Bovary ! Elle s’est encore cachée pour nous faire ses bébés. Entrez, entrez ! » dit-elle en tendant la main, « J’irai les chercher tout à l’heure. Je vais faire du thé ! »

Le thé et les chats : les péchés mignons de cette femme toute en rondeurs, cultivée, solitaire, ouverte et curieuse de tout. Elle habitait cette petite maison depuis plus de dix ans, peu à peu envahie par les plantes et les chats. De chez elle, elle traduisait en anglais et en allemand des documents pour divers ministères.

Sa bibliothèque avait laissé Alice sans voix. Des livres débordaient des rayonnages, envahissant tout l’espace, en-dessous, au-dessus, sur et sous les moindres meubles, créant un fascinant désordre dans lequel elle évoluait avec aisance, parmi des chats postés dans des recoins laissés vides, sans doute pour eux.

Alice s’était rapidement prise d’amitié pour cette charmante originale. Elle lui rendait visite plusieurs fois par semaine, entretenant de longues discussions interrompues uniquement par de généreuses libations de thé. Byron n’était pas le bienvenu dans ce havre félin. Il aurait semé la panique sans aucun endroit pour loger son grand corps.

Elle sonna et entra.

« Bonjour Élisabeth, comment allez-vous ? »

« Bonjour Alice, ravie de vous voir ! Venez, le thé est prêt. »

Sur la table basse, débarrassée d’objets pour l’occasion, trônait un ravissant service de tasses et d’assiettes de sablés dorés.

« Louise a fait des gâteaux, » s’exclama l’hôtesse. « Si vous voulez, nous pourrions aller en chercher demain. »

Louise, la propriétaire de l’auberge du hameau, soignait ses moments de dépression par la confection compulsive de pâtisseries. Toute sa boutique et les environs embaumaient la vanille et le beurre durant plusieurs jours. La périodicité et la durée du phénomène étant complètement aléatoires, aux premières bouffées odorantes, les amateurs, et ils étaient nombreux, arrivaient les uns après les autres, porteurs de diverses boîtes qu’ils remplissaient de biscuits. Chacun faisait ses provisions en attendant le prochain retour de la furie pâtissière de Louise.

« Roger m’a dit qu’elle n’avait acheté chez Laurent que trois kilos de beurre. Il faut se dépêcher, trois kilos, c’est peu. »


Le lendemain matin, les deux femmes attendaient sur la terrasse du Bout du Monde, en compagnie de quelques habitants munis de divers récipients. Louise, enfin, ouvrit sa porte ; une délicieuse odeur s’en échappa. Elle y passa son ample silhouette tout de noir vêtue, un gros chignon roux d’où s’échappaient de longues mèches, un pâle visage parsemé d’une multitude de taches de rousseurs, dépourvu de son habituel grand sourire.

« Venez, » soupira-t-elle, « Je viens de finir la première tournée. »

Un murmure de satisfaction lui répondit, et les premiers clients se glissèrent dans la salle commune. Par égard pour son moment de dépression, de discrètes salutations flottèrent jusqu’au comptoir du bar où, sur des plateaux, attendaient des monceaux de sablés croustillants encore tièdes. L’arôme beurré faisait venir l’eau à la bouche.

Les achats commencèrent dans le calme, tout juste troublé par de petits soupirs de satisfaction et par le cliquetis du tiroir-caisse. Chacun repartait, serrant contre lui des boîtes pleines de promesses de savoureuses dégustations.

Les deux amies ne purent résister. Sitôt sorties, assises sur le muret bordant le quai où quelques barques tiraient sur leurs attaches dans le sourd halètement des vagues et les cris des mouettes, elles piochèrent dans leurs sacs de papier et purent savourer les symptômes des états d’âme de Louise. Byron partagea leur plaisir.

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