L’œuf sous la montagne
La forêt s’était tue.
Kaël s’en aperçut au détour d’un sentier, alors qu’il vérifiait les repères tracés sur sa carte. D’ordinaire, les bois du Nord bruissaient même sous la neige : un oiseau lançait son cri entre les pins, des branches craquaient sous le passage d’un chevreuil, et le vent glissait dans les cimes. Ce matin-là, il n’entendait que le frottement de sa manche contre le cuir de sa sacoche.
Il s’arrêta.
Devant lui, la montagne de Veyr se dressait sous un ciel couleur d’étain. Une brume épaisse en masquait les sommets, et les rochers sombres semblaient émerger d’une mer de nuages. Kaël consulta sa carte une nouvelle fois. Le sentier devait longer un ruisseau jusqu’à un ancien poste de chasse. Or le ruisseau avait disparu.
À sa place, une crevasse coupait le chemin.
La roche fraîchement brisée jonchait la mousse. Kaël s’accroupit, effleura les éclats du bout des doigts et examina la pente. Un éboulement avait ouvert l’accès à une cavité jusque-là enfouie sous la montagne. Il nota l’emplacement dans son carnet, par habitude autant que par prudence.
Son maître lui avait appris qu’une carte n’était jamais une vérité définitive. Elle était la trace des découvertes et des erreurs de ceux qui l’avaient dessinée. Les rivières changeaient de cours, les chemins disparaissaient, et parfois des villages entiers s’effaçaient des registres sans que personne ne puisse expliquer pourquoi.
« Le monde ne change pas sans raison », répétait le vieux cartographe. « Il faut apprendre à poser les bonnes questions. »
Kaël aurait préféré que son maître soit là pour lui dire quelle question poser à une montagne.
Un souffle tiède monta de la crevasse. Il portait une odeur de pierre humide et de métal, avec une note âcre qui rappelait les braises d’un feu éteint.
Kaël aurait pu rebrousser chemin. Il n’était ni soldat ni chasseur de monstres, seulement un apprenti cartographe de dix-sept ans qui savait lire le terrain, mesurer des distances et se défendre assez bien pour décourager un brigand ordinaire. Rien dans son apprentissage ne l’obligeait à explorer un trou inconnu.
Puis il aperçut un symbole gravé sur la paroi : sept traits disposés autour d’une entaille verticale.
Il le connaissait.
Ou croyait le connaître. Il avait peut-être vu ce signe dans un manuscrit, parmi les cartes anciennes que son maître gardait sous clef. Pourtant, le souvenir lui échappait. À sa place revenait une image fugitive : une lumière bleue, un grondement sous la terre et une voix prononçant son nom.
Il secoua la tête, contrarié par cette impression absurde.
Après avoir attaché une corde à un pin solide, il descendit dans la crevasse. La roche était glissante, mais des fissures offraient des prises suffisantes. Plus bas, la lumière du jour se réduisit à une bande pâle, puis disparut derrière un coude de pierre. Kaël alluma sa lanterne et posa enfin les bottes sur un sol stable.
La cavité débouchait sur une galerie naturelle. Des racines traversaient le plafond, épaisses comme des doigts noueux. Une couche de poussière recouvrait le sol, sauf au centre, où la pierre était lisse, comme si des passages répétés l’avaient polie. Il n’y avait ni empreintes récentes ni traces d’animaux.
Au bout de la galerie se dressait une porte noire.
Aucune poignée, aucune charnière. Sept étoiles entouraient un cercle vide, gravés avec une précision qui défiait les outils ordinaires. Kaël approcha la lanterne. Les marques lui rappelèrent le symbole de la crevasse, mais ici, les étoiles semblaient presque flotter dans la pierre.
Il posa les doigts sur le cercle.
La porte vibra.
Kaël retira la main. Une lueur bleue s’alluma dans les rainures, puis se répandit d’une étoile à l’autre. Un grondement sourd résonna derrière la pierre. La porte se fendit au milieu et ses deux moitiés glissèrent silencieusement dans les murs.
Derrière s’ouvrait une salle circulaire.
Au centre reposait un œuf, posé sur un socle de pierre sombre. Il était presque aussi grand que le torse de Kaël. Sa coquille, d’un bleu profond, absorbait la lumière de la lanterne ; de fines veines argentées y dessinaient des motifs semblables aux cours d’eau d’une carte.
Kaël demeura sur le seuil, incapable de décider s’il devait s’approcher ou fuir.
Il avait vu des illustrations de dragons dans les manuscrits de son maître. Des bêtes immenses, aux ailes capables de couvrir une tour, aux mâchoires assez puissantes pour broyer les armures. On disait qu’elles avaient disparu pendant la Guerre des Cendres, trois siècles plus tôt, avec les Cavaliers qui les chevauchaient. Le royaume enseignait que ces créatures n’étaient plus que des légendes.
Pourtant, l’objet devant lui n’avait rien d’une sculpture. Une pulsation lente traversait sa surface, comme un cœur assoupi.
Kaël fit le tour du socle. Des inscriptions couraient sur la pierre, mais le temps en avait effacé plusieurs. Il sortit son carnet, puis le rangea presque aussitôt. Il ne voulait pas réduire cette découverte à quelques lignes de relevé avant même de comprendre ce qu’il avait trouvé.
La coquille était tiède.
Lorsqu’il approcha la main, les veines argentées s’illuminèrent. Kaël hésita, puis posa la paume contre la surface.
Une voix résonna dans son esprit.
Enfin.
Il recula si brusquement qu’il heurta le socle. Sa lanterne roula sur le sol et projeta des ombres tremblantes contre les murs. Il dégaina son couteau.
— Qui est là ?
Aucune réponse ne vint de la salle.
Puis la voix reprit, sèche et parfaitement distincte.
Si tu comptes continuer à crier, préviens-moi. J’aimerais pouvoir me préparer.
Kaël se figea. Il regarda l’œuf.
Un craquement fendit le silence. Une ligne apparut sur la coquille, suivie d’une seconde. Un fragment tomba sur le socle. Quelque chose bougea à l’intérieur.
Une petite tête écailleuse se glissa par l’ouverture. Deux yeux dorés clignèrent dans la pénombre. La créature observa la salle, puis fixa Kaël avec une curiosité qui ressemblait à du mépris.
Tu es beaucoup moins impressionnant que je l’espérais.
Kaël ne trouva rien à répondre.
La créature poussa un morceau de coquille du museau, dégagea une aile encore humide et tenta de sortir. Elle glissa, s’accrocha au bord de l’œuf et finit par tomber sur le socle avec un bruit de griffes.
Ne ris pas.
— Je ne ris pas.
Tu y as pensé.
— Je viens de découvrir un œuf qui parle dans ma tête. Je ne sais même pas ce que je suis censé penser.
La créature le dévisagea, vexée, puis parvint à se redresser. Son corps était fin, couvert d’écailles bleu nuit aux reflets argentés. Ses ailes paraissaient trop grandes pour elle, et une pointe cornée terminait sa longue queue.
Elle examina ses griffes avec gravité.
Je m’appelle Seryth.
Kaël abaissa lentement son couteau.
— Un dragon.
Tu es perspicace.
— Mais les dragons ont disparu.
À ces mots, l’expression de Seryth changea. Son ironie s’effaça, remplacée par une attention soudaine.
Qui t’a raconté cela ?
— Tout le monde le sait. Ils sont morts pendant la Guerre des Cendres. Les Cavaliers aussi.
La dragonne regarda les inscriptions du socle, puis la porte ouverte.
Alors ils ont réussi.
— Qui ?
Seryth déploya ses ailes. Une chaleur étrange traversa la salle, assez forte pour faire vaciller la flamme de la lanterne.
Les meurtriers de mon peuple.
Un bruit de pierre écrasée retentit dans la galerie. Puis un autre, plus proche. Des voix d’hommes se mêlèrent au tintement d’armes et au halètement d’animaux.
Kaël se précipita vers l’entrée. Des lumières tremblaient au bout du passage. Il reconnut les uniformes noirs et les manteaux gris des soldats du Régent. Sur leurs épaules brillait l’emblème royal : une couronne transpercée par une lance.
Ils n’avaient aucune raison de se trouver là.
À moins qu’ils ne soient venus pour l’œuf.
Kaël se retourna vers Seryth.
— Il faut partir.
La dragonne fixait les lumières sans bouger.
Ils m’ont retrouvée.
— Comment peuvent-ils savoir que vous êtes ici ?
Quelqu’un les a conduits jusqu’à nous.
Les pas se rapprochaient. Un chien se mit à gronder dans le couloir. Kaël ramassa sa lanterne et chercha une autre sortie. Derrière le socle, presque cachée par les racines, une fissure s’ouvrait dans la roche. Elle était étroite, mais il pourrait s’y glisser de côté.
Seryth bondit sur son épaule. Son poids le surprit et il dut s’appuyer contre le mur pour garder l’équilibre.
Ne me fais pas tomber.
— Vous pesez plus lourd que vous en avez l’air.
Et toi, tu parles trop.
Kaël se glissa dans la fissure. À cet instant, les premiers soldats entrèrent dans la salle.
— Ne touchez pas à l’œuf, ordonna une voix calme.
Kaël s’arrêta dans l’ombre. Un homme vêtu d’une longue robe sombre venait de rejoindre les soldats. Ses cheveux blancs étaient attachés à la nuque et une broche d’argent fermait son col. Il tenait un bâton couvert de signes qui ressemblaient à ceux gravés sur le socle.
L’homme contempla la coquille brisée.
Un sourire lent étira ses lèvres.
— Ainsi, le dernier dragon est né.
Sur l’épaule de Kaël, Seryth se raidit.
Ne bouge plus, souffla-t-elle dans son esprit.
L’homme leva la tête vers la fissure. Son regard se posa directement sur Kaël, malgré l’obscurité.
— Quant au garçon, ajouta-t-il, prenez-le vivant.
Les soldats dégainèrent leurs armes.
Kaël recula dans le passage, le cœur battant si fort qu’il craignit qu’on l’entende. Il ignorait qui était cet homme, pourquoi il voulait le capturer ou comment il avait su qu’un dragon allait naître sous la montagne. Il ne savait même pas ce qu’était réellement Seryth.
Mais une certitude s’imposa à lui : sa vie venait de basculer, et le chemin du retour ne serait plus jamais aussi simple.
Derrière lui, la fissure s’enfonçait dans les entrailles de Veyr.
Devant lui, les soldats approchaient.
Et sur son épaule, le dernier dragon du monde retenait son souffle.









Tu voulais des avis alors je te donne le mien !
C’est très bien écrit, on comprend rapidement l’histoire, donc continue ainsi.
Peux-tu juste mettre les pensées de Seryth en italique ? On comprendra plus facilement que ce sont des paroles ou des pensées.
Ce n’est pas le genre que je lis habituellement mais je prendrai plaisir à lire ton premier livre.
🌹