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Entrave - La nuit des ténèbres

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Résumé

Depuis des siècles, les Seryn règnent sur les humains qui vivent dans l'ombre de leur puissance. Chaque fin d'été, la Nuit des Ténèbres plonge le royaume dans l'obscurité. C'est l'heure de la Moisson, une cérémonie durant laquelle de jeunes humains sont choisis pour servir la Couronne. Pour certains, être choisi est un honneur. Pour d'autres, une condamnation. À vingt et un ans, Raylia n'aspire qu'à une existence tranquille, entre les remèdes qu'elle prépare à l'herboristerie. Mais depuis plusieurs mois, une étrange lumière se manifeste au creux de ses mains. Un don qu'elle ne comprend pas et qu'elle s'efforce de dissimuler. Lorsque la Moisson la désigne, Raylia est arrachée à son quotidien et conduite au cœur de la Cour royale. Derrière les murs du palais, les Maisons se disputent les faveurs d'une Reine impitoyable. Les alliances se font et se défont, les secrets se monnaient et l'obéissance n'est pas toujours une question de choix. Pendant ce temps, un homme prépare depuis des siècles la chute de cette même Cour. Il a attendu longtemps pour laisser quiconque se mettre en travers de son chemin. Et Raylia, qui ne souhaite qu'une chose - retrouver sa liberté - pourrait bien devenir le plus imprévisible des obstacles. Dans un Empire où chacun porte ses chaînes, certaines rencontres pourraient tout faire basculer.

Genre :
Fantasy,Romance
Auteur :
Chemsb
Statut :
il y a 8 heures
Chapitres :
1
Rating
n/a
Classification par âge :
16+

Les Dernières Lueurs


Je suis en retard.


Encore.


Jensar va m'en faire voire de toutes les couleurs et va me resservir son discours sur les jeunes d'aujourd'hui incapable de se lever avant les premières lueurs de l'aube.


Il exagère. Il adore simplement m'en faire voir de toutes les couleurs et j'adore lui rendre l'appareil.


Je repousse les couvertures avec regret, les rayons du soleil filtre à travers la fenêtre. J'ai dû éteindre ma lampe bien après minuit, absorbé par le vieux traité de botanique que j'ai emprunter à la boutique quelques jours auparavant.


Je passe rapidement de l'eau sur mon visage et rassemble mes longs cheveux noirs en une queue-de-cheval. Quelques mèches ondulées s'échappent aussitôt autour de mes tempes. Je tente de les discipliner, sans grand succès.


Tant pis. Jensar m'attend.


Dehors, le marché est déjà bien animé. En cette fin d'été, les commerçants rivalisent d'imagination pour attirer les clients. Des tissus aux couleurs chatoyantes débordent des étals, des tapisseries sont suspendues aux façades et des bijoux scintillent sur les tables.

Je ralentis devant un magnifique bracelet serti de pierres bleues. Le vendeur déroule son discours à un couple de jeune parents et m'ignore complément.


Puis j'aperçois le prix.

Je reprends ma route.


Je me demande parfois pourquoi les marchands exposent de telles merveilles ici. Personne dans notre quartier ne pourrait se permettre de dépenser autant pour un simple bijou.

Sans doute espèrent-ils attirer l'attention d'un Seryn de passage.


Certains commerçants feraient n'importe quoi pour obtenir l'attention de l'un d'entre eux. Un noble qui s'intéresse à votre échoppe peut vous assurer de belles affaires pendant plusieurs mois.

Encore faut-il que ce noble estime nécessaire de vous payer.


Je secoue la tête.


Personnellement, je préfère qu'ils m'ignorent.

Je n'ai jamais beaucoup aimé les Seryn, et ce n'est certainement pas depuis quelques mois que les choses se sont arrangées.

Je baisse instinctivement les yeux lorsqu'un garde traverse la rue devant moi.

Sa tunique sombre porte les couleurs de la Couronne. Les passants s'écartent aussitôt pour le laisser passer.

Je fais de même.

Il poursuit son chemin sans m'accorder la moindre attention.


Parfait.


Moins ils me remarquent, mieux je me porte.

Surtout depuis que cette étrange chose a commencé à m'arriver.

Je regarde brièvement mes mains.


Rien.


Je préfère ne pas y penser maintenant. Jensar prétend déjà que je m'inquiète pour tout et n'importe quoi. Il n'a pas besoin de me voir arriver avec une nouvelle question à laquelle aucun de nous ne sait répondre.


Je reprends mon chemin.


L'odeur de viande grillée se mêle à celle des épices et du pain chaud. Mon ventre se contracte aussitôt.


Je grimace.


À bien y réfléchir, je n'ai rien avalé depuis hier matin.

J'ai passé la majeure partie de la journée précédente à préparer des remèdes et j'ai fini par m'endormir sur mes notes, sans même prendre la peine de dîner.

Jensar me répète souvent que je finirai par mourir de faim au milieu de mes plantes.

Il n'a peut-être pas entièrement tort.

Une nouvelle odeur de pain me parvient.


Je tourne la tête.


Odile.


Derrière son comptoir, la boulangère s'affaire auprès d'une poignée de clients. Ses joues sont rougies par la chaleur du four et une mèche de cheveux s'échappe du foulard qu'elle porte sur la tête.


Je souris.


Je connais Odile depuis toujours. Et si cette femme possède une qualité, au-delà de son incontestable talent pour la boulangerie, c'est bien son incapacité à me refuser quoi que ce soit.

Profitant du fait qu'elle tourne le dos pour rendre la monnaie à un client, je m'approche de son étal.

Un panier déborde de petits pains dorés.

Je tends la main.

Une tape sèche sur les doigts m'arrête aussitôt.


— Pas touche, petite voleuse !


Je relève la tête et lui adresse mon sourire le plus innocent.


— Bonjour à toi aussi, Odile.

— Tu comptes me saluer un jour avant de me dévaliser.

— Je ne vois absolument pas de quoi tu parles.


Elle arque un sourcil.


— Vraiment ?

— Je vérifiais simplement la cuisson.

— Avec tes doigts ?

— Je suis une femme consciencieuse.


Elle laisse échapper un petit rire avant de secouer la tête.


— Une femme affamée, surtout. Tu as mangé ce matin ?


Je détourne les yeux.

Mauvaise idée.


— Raylia.


Je soupire.


— Pas encore.

— Et hier soir ?


Je fais mine de m'intéresser aux pâtisseries disposées derrière elle.


— Il me semble que ces brioches sont nouvelles...

— Raylia !

— Hier matin, admets-je enfin.


Odile pose bruyamment ses mains sur le comptoir.


— Depuis hier matin ? Par tous les anciens, mais qu'est-ce que Jensar t'apprend dans cette boutique ? À reconnaître cent espèces de mauvaises herbes, mais pas à te nourrir ?

— Cent vingt-trois, pour être exacte.


Elle lève les yeux au ciel.


Je ne peux retenir mon rire.

Sans ajouter un mot, elle attrape deux petits pains, les enveloppe dans un morceau de tissu propre et me les tend.


— Tiens. Et mange-les avant qu'ils ne refroidissent.

— Combien je te dois ?

— Ta disparition de mon comptoir avant que les clients ne pensent que je nourris tous les vauriens de la ville.


J'attrape le paquet et dépose rapidement un baiser sur sa joue.


— Tu es merveilleuse.

— Je sais. Maintenant, file !


Je m'éloigne en riant, mais sa voix me rattrape presque aussitôt.


— Raylia ?


Je me retourne.


Son sourire a disparu.


— Que les anciens veillent sur toi demain soir, ma petite. Je prierai pour qu'ils ne te choisissent pas.


Mon sourire s'efface à mon tour.


La Moisson.


Ces petits pains chauds avaient presque réussi à me la faire oublier.


Presque.


— Une prière de plus ne pourra pas faire de mal, je lui réponds.


Odile me regarde avec une tendresse qui me serre légèrement la poitrine.


— Fais attention à toi.


Je lui adresse un dernier sourire avant de reprendre mon chemin.

À quelques pas, une femme ajuste le col de la tunique de son fils. Il doit avoir dix-sept ou dix-huit ans, à peine l'âge de participer à sa première Moisson.


— Peut-être qu'ils me choisiront pour les écuries royales, dit-il avec enthousiasme.


Sa mère lui sourit, mais ses mains tremblent lorsqu'elle lisse une dernière fois sa tunique.

Je détourne les yeux.

Certains passent des années à espérer être sélectionnés.

Servir au palais signifie des vêtements propres, des repas réguliers et parfois même une petite somme envoyée à la famille.

Pour ceux qui ont du mal à nourrir leurs enfants, c'est une perspective difficile à refuser.

Je peux le comprendre.

Mais je n'échangerais ma place pour rien au monde.

J'aime ma vie telle qu'elle est. Mes habitudes, mon travail, les disputes avec Jensar et même les sermons d'Odile.

Et depuis quelques mois, j'ai une raison supplémentaire de vouloir rester loin de la Cour.

Il me suffit de regarder mes mains pour m'en souvenir.


Lorsque j'arrive enfin devant l'herboristerie, les volets sont déjà ouverts.


Évidemment.


Je pousse la porte et la petite clochette tinte au-dessus de ma tête.

L'odeur familière des plantes séchées m'accueille aussitôt.

De longues étagères occupent les murs, chargées de bocaux et de fioles. Des bouquets de lavande pendent des poutres, et plusieurs paniers remplis de racines attendent encore d'être triés.

C'est probablement l'endroit que je préfère au monde.


— Tu es en retard.


Je souris.


— Bonjour, Jensar.

— Il est presque huit heures.

— Et il reste encore toute une journée devant nous.


Un grognement me parvient de l'arrière-boutique.


Je le rejoins.


Jensar est penché sur sa grande table de travail, ses cheveux grisonnants plus désordonnés que jamais. Il porte sa vieille tunique brune dont les manches retroussées laissent apparaître plusieurs petites brûlures.


— Tu as encore oublié de fermer les fenêtres cette nuit, lui fais-je remarquer.

— Et toi, tu as encore oublié de déjeuner.


Je m'arrête net.

Il relève la tête.


— Odile ?


Il pousse un soupir.


— Cette femme parle beaucoup trop.

— Tu viens littéralement de le deviner.

— Elle t'a donné du pain ?


Je lui montre mon paquet.

Un sourire discret apparaît sous sa barbe.


— Bien. Mange avant de toucher à quoi que ce soit.

J'obéis, tout en m'approchant de la table.

Une plante attire immédiatement mon attention.

Ses feuilles sont presque transparentes, parcourues de fines nervures argentées.


— Attends... Ce n'est pas du saule de verre ?


Jensar redresse légèrement les épaules.


— Je savais que tu le reconnaîtrais.


Je pose mon pain.


— Où as-tu trouvé ça ?

— Un marchand venu des provinces du Nord. Il prétend en avoir découvert une petite quantité près des anciennes carrières.


Je prends délicatement une feuille entre mes doigts.

Je n'en ai jamais vu autrement que dans les livres. Le saule de verre est extrêmement rare, et je donnerais cher pour comprendre toutes ses propriétés.


— Tu te rends compte de ce qu'on pourrait en faire ?

— Je me rends surtout compte que tu vas passer la journée à me poser des questions.

— Tu l'as payé combien ?

— Trop cher.

— Jensar !

— Mange ton pain, Raylia.


Je lui adresse un regard faussement contrarié, auquel il répond par un grognement satisfait.

Jensar a toujours eu un caractère difficile. Il n'aime pas les bavardages et encore moins les clients qui posent trop de questions.

Je crois que c'est précisément pour cette raison que j'aime tant le tourmenter.

Il m'a appris presque tout ce que je sais sur les plantes et les remèdes. Lorsque ma mère est morte, c'est lui qui s'est occupé de moi.

Il avait essayé de la sauver, pourtant.

Pendant des jours, il était resté à son chevet, préparant remède après remède.

Mais la maladie avait été plus forte.

J'avais douze ans.

Je me souviens surtout des semaines qui ont suivi. Jensar venait régulièrement m'apporter de quoi manger. Puis il a commencé à me demander de l'aider à la boutique.

Au début, je ne faisais que ranger les bocaux et balayer le sol.

Aujourd'hui, je prépare moi-même une bonne partie de ses commandes.

Je ne sais pas s'il avait prévu que je reste aussi longtemps.

En tout cas, il ne m'a jamais demandé de partir.


— Raylia !


Je relève la tête.


— Quoi ?

— Tu m'écoutes ?

— Bien sûr.


Il plisse les yeux.


— Qu'est-ce que je viens de dire ?


Mince.


— Quelque chose de passionnant, sans aucun doute.

Il secoue la tête.


— Les onguents pour madame Elwen. Tu les as terminés ?

— Hier soir.

— Et les préparations pour le quartier des Tisserands ?

— Sur l'étagère du fond. Tu comptes vérifier chacune de mes commandes ?

— J'y réfléchis sérieusement.


Je lui tire la langue.


Il retourne à son mortier.

Je reprends mon pain avant de m'installer devant les feuilles de saule de verre. J'aimerais essayer d'en prélever une toute petite partie pour l'observer de plus près.


— N'y pense même pas, lance Jensar sans lever les yeux.


Je soupire.


Cet homme me connaît beaucoup trop bien.


La matinée s'écoule tranquillement.

Enfin, aussi tranquillement qu'une matinée peut se dérouler dans une boutique où Jensar trouve toujours quelque chose à me reprocher.

Je termine de préparer plusieurs fioles lorsque la clochette de l'entrée retentit.


— Je m'en occupe ! je lance.


Mais Jensar apparaît aussitôt dans l'encadrement de la porte.


— Non. Reste ici.


Je fronce les sourcils.


— Pourquoi ?


Il jette un regard vers la boutique.

Je tends l'oreille.

Une voix masculine, grave et autoritaire, demande si le propriétaire est présent.

Je n'ai pas besoin d'en entendre davantage pour comprendre.


Un Seryn.


Jensar me fait signe de ne pas bouger avant de disparaître derrière le rideau qui sépare les deux pièces.

Je pose lentement la fiole que je tiens.

Depuis quelque temps, il préfère me garder à l'arrière-boutique lorsque des Seryn viennent passer commande.

Il prétend que je travaille plus vite lorsqu'on ne me dérange pas.

Je ne suis pas idiote.

Il a peur.

Et je dois bien reconnaître qu'il n'est pas le seul.

Je m'approche discrètement du rideau, suffisamment pour entendre la conversation sans être vue.


— Il nous faut six pots de votre onguent pour les brûlures, annonce l'inconnu.

— Six ? répète Jensar. Je crains de ne pas en avoir autant en réserve.

— Alors vous allez les préparer.

— Il me faudra plusieurs jours. Certaines plantes doivent encore...

— Demain, l'interrompt le Seryn. Avant la tombée de la nuit.


Un silence suit.


Je serre les dents.


Je connais la préparation qu'il réclame. Elle demande plusieurs heures de travail et nous n'avons pas suffisamment d'ingrédients pour en produire autant.


— J'ai déjà des commandes en attente pour plusieurs habitants du quartier, tente Jensar.


— Elles attendront.


Je me rapproche légèrement de l'ouverture.

L'homme est grand, vêtu d'une tunique sombre aux broderies dorées. Un jeune serviteur humain se tient derrière lui, les bras chargés de paquets.

Le Seryn examine les étagères d'un air distrait.


— La Cour vous accorde l'honneur de contribuer aux préparatifs de la cérémonie. J'espère que vous mesurez votre chance.


Je lève les yeux au ciel

.

Quelle générosité.


Jensar incline légèrement la tête.


— Naturellement, monseigneur.


Le Seryn se dirige vers le comptoir et ramasse l'un des pots que j'ai préparés la veille.


— Ceux-ci feront l'affaire.

— Ils sont destinés à une femme qui s'est gravement brûlé la main, explique Jensar. Elle doit venir les chercher cet après-midi.

— Vous lui en préparerez d'autres.


Je sens la colère monter.


Cette femme attend son traitement depuis plusieurs jours. Nous avons eu du mal à trouver certaines plantes nécessaires, et il nous faudrait probablement une semaine pour en obtenir davantage.


Tout ça pour quoi ?


Pour satisfaire les exigences d'un noble qui ne prend même pas la peine de regarder Jensar lorsqu'il lui parle ?


Je fais un pas en avant.

Puis m'arrête.

Non.

Ce n'est vraiment pas le moment.

Le Seryn tend les pots au jeune serviteur qui l'accompagne.


— Les autres seront prêts demain.


Il ne pose pas la question.


— Oui, monseigneur, répond Jensar.


Je serre les poings.


Une chaleur soudaine me traverse les doigts.

Je baisse immédiatement les yeux.


Pas ça.


J'enfonce mes mains dans les poches de ma robe et prends une profonde inspiration.


Depuis quelques mois, cette sensation apparaît sans prévenir. Une chaleur douce, parfois accompagnée de picotements, qui remonte le long de mes bras avant de se concentrer dans mes paumes.


La première fois, j'avais cru avoir rêvé.


J'étais justement dans cette pièce, occupée à feuilleter un livre, lorsque j'avais aperçu une étrange lueur blanche au creux de ma main.


Je ne sais toujours pas ce qui l'avait provoquée.

Et je préfère éviter de découvrir ce qui se passerait si un Seryn la voyait.


De l'autre côté du rideau, j'entends des pas.


— Il n'y a personne d'autre dans cette boutique ? demande l'homme.


Mon cœur se serre.


— Mon apprentie travaille à l'arrière, répond Jensar.


Je retiens ma respiration.

Un silence.


— Qu'elle prépare les onguents, alors. Et veillez à ce que tout soit prêt.


La clochette tinte de nouveau.

J'attends quelques secondes avant d'oser ressortir.

Jensar se tient derrière son comptoir, observant les places vides laissées sur l'étagère.


— Il a pris les commandes de madame Elwen ?

— Une partie.

— Mais elle en a besoin !

— Je sais.

— Et tu l'as laissé faire ?


Il tourne lentement la tête vers moi.


— Qu'aurais-tu voulu que je fasse, Raylia ?


Je reste silencieuse.

Il a raison, évidemment.

C'est bien ce qui m'agace.


— Ils auraient au moins pu payer, je marmonne.

— Tu devrais être contente. Il nous a fait l'honneur de sa visite.


Je relève les yeux vers lui.

Un sourire ironique apparaît sur son visage.

Je ne peux m'empêcher de rire.


— Très drôle.

— Je fais de mon mieux.


Il contourne le comptoir et retourne dans l'arrière-boutique.

Je le suis.


— On n'aura jamais le temps de préparer tout ça pour demain.

— Nous ferons ce que nous pourrons.

— Et madame Elwen ?

— Je lui préparerai une autre pommade. Ce ne sera pas aussi efficace, mais elle ne repartira pas les mains vides.


Je hoche la tête.


C'est bien ce que j'aime chez lui.

Il grogne, se plaint et prétend ne supporter personne, mais il trouvera toujours une solution pour aider ses patients.

Je commence à rassembler les ingrédients nécessaires lorsque Jensar s'immobilise devant moi.

Son regard descend vers mes mains.

Je réalise alors qu'elles sont toujours cachées dans mes poches.


— Raylia ?


Je relève la tête.


— Oui ?


Il hésite.


— Tout va bien ?

— Bien sûr.


Il me regarde quelques secondes de plus.

J'ai l'impression qu'il voudrait ajouter quelque chose.

Depuis ce fameux jour, il lui arrive de m'observer ainsi, surtout lorsque je me retrouve à proximité des Seryn.

Je n'ai jamais vraiment su ce qu'il avait aperçu ce matin-là, lorsqu'il était revenu dans l'arrière-boutique.

Et, à vrai dire, je n'ai jamais osé lui demander.

Finalement, il détourne les yeux.


— Alors, au travail. Nous avons des commandes à terminer.


Je laisse échapper le souffle que je retenais.


— À vos ordres, grand maître des herbes.

— Un peu de respect pour tes aînés, jeune insolente.


Je souris et attrape mon mortier.


Lorsque nous terminons enfin les dernières préparations, le soleil commence déjà à décliner.

J'ai les épaules douloureuses et les doigts engourdis à force de broyer des plantes.

Jensar ferme les bocaux pendant que je nettoie la table.

— Tu crois qu'ils vont vraiment utiliser tout ça demain ? je demande.

— Je n'en sais rien.

— Six pots pour une seule journée, c'est beaucoup.

— Raylia...


Je lève les mains.


— D'accord. Je me tais.


Il me regarde d'un air peu convaincu.

Je lui souris.


— Pour cinq minutes au moins.


Il pousse un soupir.

Je termine de ranger les dernières fioles avant de rejoindre la boutique.

Dehors, les commerçants commencent à fermer leurs étals. Plusieurs habitants se dirigent vers la grande place, où des ouvriers installent les dernières décorations pour la cérémonie.

Des gardes surveillent les travaux.

Demain soir, nous serons tous rassemblés devant le palais.

Tous les jeunes humains âgés de dix-sept à vingt-quatre ans devront se présenter à la Moisson.

J'en ai vingt et un.

J'ai déjà vu des amis et des voisins quitter notre quartier pour rejoindre la Cour. Certains ont écrit à leurs familles. D'autres ne sont jamais revenus.

Je ne sais pas ce que je trouverais de si terrible à servir une grande Maison, si ma situation était différente.

Après tout, je pourrais peut-être travailler auprès d'un guérisseur royal. Je découvrirais des plantes que Jensar lui-même n'a jamais vues.

L'idée devrait me plaire.

Mais elle ne me plaît pas.

Pas du tout.

Parce qu'au palais, je serais entourée de Seryn.

Et qu'il me suffirait d'un seul instant d'inattention pour que cette étrange lumière apparaisse devant l'un d'eux.

J'ignore ce qu'elle signifie.

Je ne sais même pas si d'autres humains ont déjà vécu la même chose.

Mais quelque chose me dit que les Seryn ne me laisseraient pas tranquillement rentrer chez moi après une pareille découverte.


— Tu es bien silencieuse, remarque Jensar.


Je me retourne.

Il vient de me rejoindre devant la porte.


— Je réfléchissais.

— Voilà qui m'inquiète.


Je lui donne un petit coup de coude.

Il sourit, puis son regard se porte vers les gardes qui traversent la rue.


— Demain, reste près de moi pendant la cérémonie.

— Je sais, Jensar.

— Je suis sérieux.

— Moi aussi.


Il passe une main sur sa barbe.


— Les gardes ont fait le tour des quartiers ce matin. Il paraît que la Cour réclamera davantage de jeunes cette année.


Je fronce les sourcils.


— Pourquoi ?

— Personne ne le sait.


Je regarde les habitants qui s'affairent autour de la place.


— Peut-être qu'ils manquent de serviteurs.

Jensar ne répond pas.

— Quoi ?

— Rien.


Je déteste quand il fait ça.


— Tu sais quelque chose que j'ignore ?

— Je sais seulement que je préférerais te voir ici demain soir, à te plaindre de la quantité de travail, plutôt qu'au palais.


Je sens ma gorge se serrer.


Pour une fois, je ne trouve rien à répondre.

Jensar pose doucement sa main sur mon épaule.

— J'ai fait une promesse à ta mère, Raylia. Et je compte bien la tenir.

Je baisse les yeux.

Je sais de quelle promesse il parle.

Il me l'a répétée suffisamment de fois au cours des dix dernières années.

Veiller sur moi.

Me garder loin des ennuis.

Ce qui, selon lui, relève parfois de l'impossible.

Je relève la tête et lui adresse mon plus beau sourire.

— Alors, tu ferais mieux de préparer beaucoup de remèdes. Parce que je compte bien continuer à te donner du travail pendant encore de longues années.


Il laisse échapper un rire.


— Pauvre de moi.


Je l'embrasse rapidement sur la joue avant de récupérer mon sac.


— À demain, Jensar.

— Et essaie d'arriver à l'heure !

— Je ne promets rien !


Je m'éloigne en riant.

Mais lorsque je tourne au coin de la rue, mon sourire disparaît peu à peu.


Demain.


La Nuit des Ténèbres.


Je n'ai jamais été très croyante, contrairement à Odile, qui prie les anciens pour la moindre contrariété.

Pourtant, ce soir, en regardant les hautes tours du palais se découper dans le ciel, je me surprends à espérer qu'elle ait raison.

Qu'il existe réellement quelqu'un, quelque part, capable de veiller sur nous.

Je glisse les mains dans les poches de ma robe.

Une légère chaleur persiste encore au bout de mes doigts.

Je serre les poings.

Demain, je serai entourée de Seryn.

Et Jensar ne pourra pas me cacher dans son arrière-boutique.

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