Prologue
PROLOGUE
LA DERNIÈRE BERCEUSE
Vingt-trois ans plus tôt
MAËLYS
La huitième berceuse s’interrompt derrière la vitre.
Le silence qui suit me glace davantage que le métal sous mon dos. Mes poignets tirent sur les sangles chaque fois que mon ventre se contracte, mais le cuir ne cède pas. Il mord ma peau humide et comprime mes veines jusqu’à engourdir mes doigts. Autour de moi, personne ne parle.
De l’autre côté de la vitre, plusieurs silhouettes observent.
Leurs visages disparaissent sous la lumière blanche du laboratoire, pourtant je le reconnais immédiatement parmi elles. Ses mains sont croisées dans son dos. Son costume ne porte aucun pli, aucune trace de précipitation, comme si la naissance de mon enfant n’était qu’une étape ordinaire parmi les prélèvements et les rituels qu’ils m’imposent depuis des mois.
Une nouvelle douleur s’enfonce dans mon ventre. Mon bassin se soulève malgré moi et un gémissement m’échappe avant que je parvienne à le retenir. Personne ne vient essuyer la sueur qui coule contre mes tempes ni desserrer les liens autour de mes poignets.
— Vous aviez promis…
Ma voix se brise contre la vitre.
L’homme incline légèrement la tête. À travers mon propre reflet, je distingue son regard posé sur mon ventre plutôt que sur mon visage. Il m’a juré que je survivrais à cette nuit. Il l’a répété chaque fois que les aiguilles pénétraient dans mes veines, chaque fois que je me réveillais avec de nouveaux symboles tracés sur la peau.
Mais il n’a jamais promis que mon enfant survivrait à mes côtés.
Un déclic résonne au-dessus de ma tête. Les huit écrans fixés au mur s’allument les uns après les autres, répandant une lueur maladive dans la pièce. Sept montrent une ligne immobile. Sur le dernier, des symboles rouges apparaissent et s’entrelacent autour d’un battement irrégulier.
Mes yeux glissent vers la paroi à ma gauche.
Derrière elle, quelque chose se balance doucement dans l’obscurité. Ce que j’ai pris pour du matériel recouvert de draps prend peu à peu la forme de huit berceaux alignés. Les mêmes berceaux que j’entends grincer certaines nuits, lorsque les soigneurs pensent que les calmants m’ont plongée dans l’inconscience.
Ils ne sont pas vides.
Mon souffle se bloque. Les berceuses murmurées derrière les murs, les pleurs étouffés et les petites voix qui disparaissent au lever du jour se rejoignent enfin dans mon esprit. Toutes ces femmes ont été conduites dans cette salle avant moi. Tous ces enfants ont disparu sans que personne n’ait jamais prononcé leur nom.
Je ne suis pas une patiente.
Je suis la neuvième tentative.
— Non…
Les sangles grincent lorsque je tire de toutes mes forces. Une brûlure fend mes poignets, puis quelque chose de chaud se met à couler le long de mes paumes. La soigneuse près de moi baisse les yeux, mais ses doigts restent serrés autour de ses instruments.
— Libérez-moi !
Elle ne bouge pas.
— Je vous en supplie… Elle n’a rien fait !
La femme relève enfin la tête. Une peur muette traverse son regard avant qu’elle ne le détourne vers la vitre. Elle attend un ordre. Ici, ils en attendent tous un, même lorsqu’une mère les supplie de ne pas arracher son enfant de son ventre.
Un plateau roule jusqu’à la table. Les instruments s’entrechoquent dans un tintement sec, tandis qu’une lame ornée de symboles s’approche de moi. Sa pointe reflète la lumière rouge des écrans.
Mon bébé se débat.
Son mouvement déforme brutalement mon ventre. Ce n’est pas un simple coup. Elle se retourne comme si elle sentait la lame, comme si elle cherchait déjà un endroit où se cacher en moi.
— Ne la touchez pas !
La vitre se fissure.
Le bruit est si léger que je crois d’abord l’avoir imaginé. Une fine ligne apparaît pourtant devant le visage de l’homme, descend entre ses yeux et se divise lentement le long de toute la paroi. Pour la première fois, son calme se fend avec elle.
Derrière le mur, une voix d’enfant reprend la berceuse.
Une deuxième la rejoint, puis une troisième. Les huit voix s’élèvent bientôt ensemble, fragiles et désaccordées, comme si chacune provenait d’un endroit différent. La mélodie s’insinue sous ma peau et fait vibrer les sangles et les instruments jusqu’aux os de ma poitrine.
Une chaleur inconnue s’éveille au creux de mon ventre.
Elle remonte le long de mes veines, plus vive à chaque battement de cœur. Des lignes rouges apparaissent sous ma peau et s’étendent jusqu’à mes poignets. La douleur devrait m’arracher un cri, pourtant quelque chose en moi s’y accroche et la pousse plus loin.
Les huit écrans explosent.
La pièce bascule dans l’obscurité. Des éclats de verre retombent autour de la table, mêlés aux cris des soigneurs et au hurlement des alarmes. La lame rituelle disparaît de mon champ de vision tandis qu’une dernière contraction me déchire.
Puis un cri neuf s’élève au-dessus du chaos.
Celui de ma fille.
On la dépose contre ma poitrine avant même que je comprenne qu’elle vient de naître. Son corps minuscule tremble contre le mien, chaud et glissant, et sa bouche cherche l’air entre deux pleurs. Lorsque ses paupières se soulèvent, de fines marques s’illuminent autour de ses poignets.
Les mêmes lignes que sous ma peau.
La soigneuse les voit. Son visage perd le peu de couleur qui lui reste, puis son regard se tourne vers la vitre fissurée. Des coups résonnent déjà contre la porte de sécurité.
— Prenez-la, murmure-t-elle.
Ses mains tremblent lorsqu’elle ouvre les sangles. Le sang revient brutalement dans mes doigts, accompagné de milliers de piqûres, mais je ramène aussitôt mon enfant contre moi. Son cœur bat si vite sous ma paume que j’ai peur qu’il s’arrête.
— Pourquoi m’aider ?
La soigneuse désigne une porte étroite dissimulée derrière une armoire métallique.
— L’escalier mène à un ancien tunnel. Ne vous arrêtez pas.
Quelque chose heurte la porte principale. Les verrous vibrent.
Je me redresse malgré la douleur qui coupe mon corps en deux. Mes jambes refusent d’abord de me porter et le sol se dérobe sous mes pieds, mais la soigneuse passe mon bras autour de ses épaules. Ensemble, nous atteignons l’ouverture au moment où les premiers verrous cèdent.
— Ils nous retrouveront.
— Pas si vous leur donnez une raison de croire qu’elle est morte.
La porte se referme derrière moi.
L’escalier plonge sous le laboratoire, avalé par une obscurité épaisse. À chaque marche, une nouvelle douleur s’arrache à mon ventre et le sang chaud coule le long de mes jambes. Je resserre pourtant mon étreinte autour de ma fille, attentive au moindre mouvement de sa poitrine.
Au-dessus de nous, les portes de sécurité éclatent.
Des pas s’engagent dans l’escalier. Ils ne se précipitent pas. Ils descendent à un rythme régulier, presque tranquille, parce que l’homme sait que je suis blessée et que je ne pourrai pas courir éternellement.
Le tunnel s’ouvre enfin devant moi.
L’air y est froid, chargé de terre et de métal humide. Sous mes pieds nus, le sol vibre faiblement. Au début, je crois que mes jambes tremblent, mais la secousse vient de plus loin, de sous les pierres et les fondations de la ville.
Quelque chose d’immense vient de se remuer.
Ma fille cesse de pleurer. Ses doigts se referment autour de mon index avec une force impossible pour un nouveau-né, tandis que les marques rouges entourant ses poignets palpitent une dernière fois. Dans les profondeurs, la présence répond à cette lumière.
Le monde vient de reconnaître ce qu’il a créé.
Un sanglot brûle ma gorge, mais je l’avale. L’Ordre la cherchera. Il arrachera chaque pierre, ouvrira chaque ventre et détruira tous ceux qui tenteront de la cacher. Je ne pourrai pas empêcher cette traque.
Je pourrai seulement lui apprendre à ignorer ce qu’elle porte.
À le craindre.
À le tenir assez longtemps enfermé pour que ses ennemis croient que la neuvième tentative a échoué.
Je dépose un baiser sur son front humide. Derrière nous, les pas atteignent la dernière marche.
— Je vous retrouverai.
Sa voix traverse le tunnel sans qu’il ait besoin de crier.
Les marques de ma fille s’éteignent. L’obscurité recule pourtant devant nous, dévoilant un passage que je ne distinguais pas une seconde plus tôt. Je rassemble ce qu’il me reste de force et m’y enfonce sans regarder derrière moi.
Pour la première fois depuis le début de cette nuit, mon enfant ne pleure plus.








