Les pleurs du temps

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Summary

Nilrem est un vieillard vivant dans une cabane au fond d'une forêt. Malgré sa mémoire défaillante, Nilrem possède une intelligence hors norme et mène, depuis des années, ses recherches sur le temps dans le sous-sol de sa cabane. Un jeune homme discret et avare en parole raconte alors sa vie avec lui, depuis qu'il l'a rejoint il y a quelques mois dans des circonstances mystérieuses.

Status
Complete
Chapters
1
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n/a
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16+

Les pleurs du temps

Nilrem vivait au fond d’une forêt. Une cabane — ce qui en restait — plongée dans une mer de cèdres. Elle provoquait cette sensation de bout du monde, d’isolement total qui lui conférait cette aura si particulière. Une pile de troncs en décomposition, un chalet parasité de mousse, une bicoque de bois et d’ardoise. Si je ne m’étais pas suffisamment approché la première fois, si les miroitements hétéroclites des vitres poussiéreuses ne m’avaient pas attiré le regard, qui sait où je serais allé mourir.

Aujourd’hui encore, je rentre du village. J’arpente l’unique chemin menant à sa maison. Je contemple les écorces, les teintes de vert, les cours d’eau, les taches de ciels entre les feuillages, l’obscurité qui avale l’horizon. Ou plutôt, je m’oblige à le contempler, pour celui que j’étais autrefois.

En vérité, je n’ai nulle part où aller. Son hospitalité est profitable.

Je parcours une heure ce long chemin de terre et je reconnais les traces des pas que je suis : les miens. Ils s’estompent jour après jour sous la pluie et le vent.

La cabane m’apparait enfin. Elle se détache sur un fond féérique, malgré le crépuscule qui l’étouffe sous un voile de ténèbres. Je vois d’ici les cernes des troncs qui la composent, le territoire de la mousse qui s’est à nouveau étendu, je sens cette odeur de poussières, de sèves et de vieux qui me réchauffe presque le cœur.

Je rentre alors, après une énième hésitation. J’abaisse cette lourde poignée, je pousse cette porte qui gémit. Je la salue aussi, dans mon cœur. Le portemanteau grince sous le poids de ma veste, le plancher s’affaisse sous chacun de mes pas alors que je me dirige vers le sous-sol. Je descends, sans émotion apparente, et plonge dans l’obscurité.

Il est là, dos courbé et retourné. Concentré sur ses fioles et ses tubes, cerné par la profusion de livres ouverts, éparpillé à la fois de manière méthodique et chaotique sur la surface de ses établis. Je ne sais s’il m’a entendu car les ébullitions de ses expériences couvrent le grincement des marches lorsque je m’assois sur l’une d’elles.

— C’est toi ? grommèle-t-il.

— Oui. Tu te souviens ?

Son regard fixe encore les liquides agités. Tandis qu’une de ses mains consigne des formules sur une page, l’autre se tend et pointe, tremblante, vers un journal entreposé sur un bureau, en évidence sous la lampe. Mon front se plisse. Nilrem se tourne enfin, par à-coups, comme si ma présence le surprenait.

— J’écris tout.

— Je sais.

— Je me porte de mieux en mieux. Je suis à deux doigts de trouver quelque chose.

— Vraiment ?

Je mens, bien évidemment. Aujourd’hui encore, il me racontera avec passion les déductions qui émergeront de son esprit si prodigieux, de ses expériences si précises. Ensuite, il me demandera de lui tendre le journal des expériences, il l’ouvrira, lira la dernière page, puis il y consignera ses avancées, certain que le lendemain sera le bon. Alors, il m’expliquera ses nouvelles théories. Il racontera avec un sourire coupable qu’une énergie tire le monde dans une seule direction et il comparera ça à un troupeau et son berger. Il regardera ses résultats avec réticence, heureux de s’approcher de la vérité, triste de comprendre ce qu’elle représente. Ensuite, il nous fera à manger, il me posera des questions sur mon travail et je ne répondrai pas. Je noterai pour lui ses souvenirs de la journée dans un carnet. Je le glisserai sur la table de chevet, dans le salon, où il attendra jusqu’au lendemain. Puis, lorsque la nuit aura pleinement envahi le ciel, que les reflets de la lune traverseront péniblement ses fenêtres maculées et que le feu émettra ses derniers crépitements, il ira se coucher et oubliera peut-être, à nouveau.

— C’est comme si tous les éléments de ce monde, malgré leur chaos, comme s’ils obéissaient à une force supérieure ! Comme s’ils étaient tirés par l’avenir. Et je ne te parle pas des règles ! Non, ces règles scientifiques, elles sont logiques. Là, il s’agit de comportement, de destin ! C’est comme un troupeau de…

Je regarde ses yeux brumeux s’humidifier, scintiller avec les sursauts de la flamme de la lampe à huile. Il enfonce ses lunettes sur son nez, elles frottent sur sa peau fripée. Sous son autre main, l’encre s’éparpille sur le papier, dispersée par une larme.

— Je… Je te l’ai déjà expliqué n’est-ce pas ?

— Oui.

— Bien…

Il essuie ses yeux avec un vieux mouchoir, marche péniblement jusqu’à la lampe à huile et l’éteint d’un souffle faible, mais concis. Il ramasse, seul, son journal, m’observe puis, après avoir vu l’état de mes mains, se plonge dans ses notes.

— Qu’est-ce que… ho… Lave-toi les mains s’il te plait. Tu vas salir la maison avec tout ce…

— Pardon.

Ici, l’aurore me fascinait chaque matin. Ses teintes orangées traversaient les rideaux de ma chambre — celle que j’empruntais — jusqu’à mes paupières. Elle m’arrachait doucement à mon sommeil, me faisait prendre conscience à nouveau de la poussière qui m’entourait, de tous ces bruits encore nouveaux pour moi, qu’il s’agisse des oiseaux matinaux qui allaient et venaient autour de la cabane ou bien des loups que j’entendais détaler au loin à chaque coup de hache.

Alors, ce matin aussi, je me lève avec la vision troublée, le pas hasardeux, les mains endolories et je regarde — par ma fenêtre — Nilrem clopiner et ramener le bois fraichement découpé.

L’escalier qui m’amène au rez-de-chaussée geint à mon passage. Tandis que Nilrem fait mine de ne pas m’apercevoir de l’autre côté des fenêtres, je glisse entre les ombres et saisis ma tenue, fraichement lavée, prodigieusement débarrassée des taches vermeilles qui la recouvrait à l’aube.

Comme tous les matins, je regarde, hésitant, le petit-déjeuner qu’il m’a laissé sur la table à manger. Il est composé de fruits que je n’aurais jamais imaginé connaitre, de viandes que je n’ai cessé de fantasmer et de lait, cette curieuse boisson. Comme si une main invisible m’arrachait à mes pensées, je secoue mon corps et me dirige vers la porte.

Je saisis mon épée, mon fourreau et ouvre la porte en silence. Je suis recouvert de la lumière du soleil, celle dont j’ai toujours rêvé et pourtant, je ne ressens rien de particulier. L’enfant en moi fond en larme.

— Tu pars, fils ?

Alors que je m’apprêtais à franchir le portail, ses paroles m’ont figé sur place. Une voix en moi hurle. Elle m’ordonne de l’ignorer, de le laisser dans son ignorance, de ne pas le blesser à nouveau. L’autre me supplie de me retourner, d’affronter son regard, encore. Alors, soit je le verrais se décomposer lorsqu’il réalisera, soit je le verrais s’enfoncer dans son déni.

Enfin, une dernière voix réprimande les autres. Elle s’indigne de l’importance qu’elles accordent à ce vieillard, elle me susurre ce matin aussi de ne plus revenir, de le laisser. J’aimerais l’écouter, mais je me retourne.

Je l’affronte du regard, la dureté de mon visage l’intimide.

— N’y va pas, Raruth, me supplie-t-il.

— Je ne suis pas…

— Ne pars pas te battre, je t’en supplie…

Une bourrasque de vent agite les branches et sa main tremblante, tendue vers moi. Je devine dans son regard qu’il peine à me reconnaitre, qu’il me confond encore. Pourtant, je discerne dans les gestes légers de ses doigts, qu’il n’espère pas me retenir, qu’il sait au fond de son cœur qu’il est trop tard, que Raruth s’en est déjà allé et que je suivrais, inéluctablement, ses pas.

Je ne sais pas qui il est, je ne sais pas où il est allé ni où il se situe désormais, mais, dans un geste brusque, je me tourne vers le sentier de terre et grommèle à Nilrem :

— Je ne suis pas Raruth. Je vais y aller.

J’entends les plis de ses vieux vêtements dans mon dos. Il recule en silence, se faufile dans sa maison et ferme la porte. Je m’en vais, incertain de l’émotion qui me saisit. Il oubliera, surement.

Depuis mon arrivée, il y a quelques mois maintenant, son état n’a cessé de s’aggraver. C’était comme si, tout autour de lui, s’était arrêtée et attendait son inévitable décadence. Comme si son cabanon attendait le jour de son départ pour s’écrouler, que la forêt patientait pour envahir le jardin, que les bêtes guettaient chaque matin si le jour opportun était arrivé. Pourtant, Nilrem tient.

Tandis que le nombre de ses crises augmente exponentiellement, il continue, inépuisable, de résoudre les mystères du monde, de remplir ses centaines de carnets, de les relire pour se remémorer. « Il ne me reste plus beaucoup de temps. », me répète-t-il souvent. « Les réponses m’attendent, je le sais. Elles sont là, l’univers m’appelle ».

Moi, je me remémore tout le long de mes journées ses théories qui ne cessent de s’affiner miraculeusement, en dépit de son état.

Ainsi, tous les soirs, j’hésite à y retourner, à profiter à nouveau de son hospitalité. Je ne sais plus pourquoi j’hésite. Peut-être que les remords me retiennent, peut-être que je ne désire pas être celui pour qui il me confond, que je ne désire plus être celui qu’il n’a plus, que je déteste combler le vide que Raruth a laissé. Peut-être que je ne souhaite plus ignorer ses questions, que je me suis lassé de douter de son honnêteté lorsqu’il voit les taches sur mes tenues et qu’il fait mine de ne pas comprendre.

Je déteste ce que ce vieillard ressuscite en moi. Il me rappelle ce que j’aurais voulu être, ce que j’aurais pu être. Pourtant, tous les soirs, je parcours le même sentier que la veille, j’observe les mêmes arbres sans émotion, le même ciel qui se teinte de roux, j’hésite sur le pas de la porte et j’entre.

Deux mois sont passés.

Je me trouve, encore une fois, assis sur les marches du sous-sol. Je le regarde griffonner l’un des livres, observer ses fioles avec le même sourire et le même enthousiasme qu’au premier jour lorsque la dernière goutte percute le dépôt. Mon expression terne n’a pas changé non plus.

Je le vois saisir sa plume avec vivacité et écrire, vite.

Tout à coup, il bondit de son tabouret, une fiole à la main, et la tend vers la lampe à huile.

— Incroyable !

Je m’approche discrètement, je feins à moitié mon intérêt. Je prétexte de vouloir le redresser pour regarder par-dessus son épaule le contenu de la feuille qu’il marque de son encre noire. Les formules s’enchainent frénétiquement au bout de sa plume, je vois l’étincelle dans son regard s’alimenter des éclats de la lampe à huile qui sursaute.

Il s’arrête et se tourne vers moi.

— Il ne me reste plus qu’un pas…

Je ne réponds pas. Ce n’est pas la première fois qu’il me semble proche de la vérité, mais cette fois, la conviction profonde dans le ton de sa voix perturbe mes émotions. Je suis presque heureux pour lui.

— Ce que je risque de trouver, murmure-t-il, je ne sais pas si je devrais…

Je le rassois sur son tabouret en ignorant son regard pesant qui me bouscule. Je comprends de mieux en mieux, depuis plusieurs semaines, la place de ses recherches dans sa vie. Elles l’alimentent, elles le rassurent. Il y cherche une règle universelle, il se reconnait dans l’univers qui comme lui, si sa théorie se confirme, se précipite inévitablement vers un avenir unique. Il compatit avec l’univers, il lui tend la main, voit dans le destin qui se dessine devant lui une nécessité, un prix pour accéder à la vérité.

Pourtant, il semble hésiter. C’est comme s’il refusait de condamner l’univers.

— Plus qu’un troupeau, reprend-il, c’est comme si le temps coulait dans un entonnoir… Que tout se dirigeait vers un seul point et que, plus on se rapproche, plus le temps… s’agite…

Il sourit et tremble à la fois. Derrière les reflets de ses lunettes, son regard s’est accroché sur moi. Je suis debout, immobile. Je ne comprends pas où il souhaite m’amener, mais, à la façon dont il serre sa mâchoire, je devine l’effort que cela lui coûte.

— Je connais ce regard, finit-il par me dire.

— Je ne suis pas…

— Je sais.

Sa main tremblante se saisit de l’un des livres qui nous encerclent. Il enfonce ses lunettes sur son nez et lit.

— Je ne m’en souviens pas, mais je sais qu’il avait le même regard que toi, le jour où il est parti…

— Quel regard ?

— La vengeance, la haine…

Un frisson parcourt mon échine. Je n’entends plus que les remous des dernières préparations qui décantent et la flamme de la lampe qui frétille dans le froid de la nuit. Dehors, la pluie pianote sur le toit.

— Tu ne sais…

— Qui es-tu ? me demande-t-il.

— Tu en sais déjà assez, je pense.

— Je ne sais rien, je note tout.

Il saisit un autre livre, le feuillète frénétiquement et me pointe un page. Une affiche y est collée, mon visage y est dessiné. Quelqu’un a dû la lui apporter.

— Ils sont venus te chercher… Pourquoi est-ce que tu continus de…

— Pourquoi tu ne me dénonces pas ?

Ma voix s’est emportée brièvement. Je fronce les sourcils, reprends appuis et adopte, à nouveau, un visage impassible.

— Je ne veux pas te laisser partir… Pas encore…

— Je ne suis pas ton fils.

Difficilement, il se dresse de son tabouret, se rapproche de moi et plonge son regard dans le mien.

— Pourquoi y retournes-tu ? Tu perdras tout…

— J’ai déjà tout perdu.

— Tu peux reconstruire, ici.

— Tu parles comme si ma vie était ici. Je fais ce qu’on me demande de faire, c’est tout. Je m’endurcis, je deviens plus fort. C’est la seule chose qui importe.

Il ne me quitte pas des yeux. Il espère provoquer une fracture dans mon attitude, un brin d’humanité. Je ne lui en concède aucun.

J’entends son souffle, les poutres qui craquent au rythme de la pluie, le toit secoué par les bourrasques et mon cœur qui s’agite, inexplicablement. Il ne m’en veut pas, il est profondément triste.

Alors, il s’éloigne de moi, saisit un nouveau livre, dresse sa plume et me regarde. Un long échange silencieux a lieu : il vaut plus que la longue discussion qui l’a précédé. Je perçois ses doutes et l’idée qui lui traverse l’esprit lorsqu’il se résigne. Il dépose le livre sans y inscrire un mot. Il choisit d’oublier.

— Montons.

Les jours qui ont suivi se sont écoulés comme de longues nuits d’hiver. Les tempêtes déchiraient le ciel, fracassaient les arbres les uns contre les autres et bousculaient le cabanon. Plusieurs fois, j’ai douté de la capacité de ces parois de bois miteuses à tenir une journée de plus et pourtant, elles résistaient tant bien que mal au flot grenelé des bourrasques. Ainsi, contraint par les caprices du ciel, j’ai passé mes journées en sa compagnie.

Le lendemain de notre discussion, dès mon réveil, il avait saisi le livre de la veille, avait lu ses dernières notes et s’était adressé à moi comme n’importe quel jour auparavant. Pour lui, cette soirée n’avait jamais eu lieu. J’alternais alors entre tâches ménagères, réparations, discussions et préparations, pour le jour où l’on aurait à nouveau besoin de moi là dehors.

J’astiquais, avec l’eau de l’extérieur — si abondante… —, méticuleusement chacune de mes tenues dont le sang corrodait l’apparence. Nilrem, lui, ne sortait que rarement du sous-sol. Avec une régularité étonnante, il apparaissait de temps à autre dans le coin de ma vision, toisait mes tenues étendues dans le séjour, feuilletait son carnet, haussait les épaules et repartait.

Ainsi, quelques jours plus tard, je me lève de bon matin. Je me réjouis premièrement de l’arrêt de la tempête et des rayons du soleil qui réveillent peu à peu la nature qui nous entoure. Puis, je m’étonne de ne pas apercevoir Nilrem dans le jardin, de ne pas entendre le bois craqueler sous les coups de sa hache.

Je me précipite — bien plus vite que je ne suis près de l’admettre — au sous-sol et le trouve allongé sur la table. Ses ronflements malmènent les feuilles du livre sur lequel il est allongé, des effluves de cendres et de vieux papier envahissent cette pièce si calme.

Je décide de le laisser ici et de me charger de son bois.

Alors que je le ramène devant le porche, tronçon après tronçon, je m’arrête et contemple les alentours. Je réalise que je n’ai jamais rien vu de la forêt qui nous entoure, ni même de son jardin.

Je ne connais rien de son monde, il ne connait rien du mien et pourtant, je cède à l’appel du sien.

Attiré par un chemin derrière le jardin, je passe une première barrière qui mène dans un renfoncement de la forêt. Je marche quelques mètres dans la broussaille qui se densifie. Je suis tant bien que mal le chemin de pierres que je distingue sous l’herbe et les fleurs. J’arrive enfin, après quelques minutes devant une stèle. Je discerne ses formes et les inscriptions qui la remplissent sous la mousse et devine, à moitié, ce qu’elle cache. Je frotte alors tendrement la pierre avec la désagréable sensation de ne pas être là où je devrais être.

Raruth Amelot

Mort au combat.

Lorsque j’étais au village, j’avais entendu parler d’une guerre, de la destruction qu’avait apporté le camp ennemi, des forces qui s’étaient rassemblées parmi les survivants pour rejoindre les troupes alliées, pour contrattaquer.

À vrai dire, je ne suis pas étonné. Je sais au fond de moi, depuis le début, que je ne dois cette hospitalité qu’à sa mort. Pourtant, la découverte de cette stèle me bouleverse. Sa découverte ou le fait qu’il n’y ait aucune trace de passage, que la tombe semble abandonnée depuis des années… Je ne sais pas vraiment.

Peut-être que Nilrem attend toujours son retour, qu’il a volontairement oublié.

Près de la tombe, j’aperçois une autre pierre, à quelques pas. Je n’ose pas m’approcher, je m’oblige à ne pas comprendre même si tout semble prendre un sens nouveau.

« La vengeance, la haine… »

Sans hésiter, je rebrousse chemin. J’ignore les sifflements des oiseaux, les plantes nouvelles que j’aperçois dans ma vision périphérique, les arbres couchés par la tempête qui perturbent les alentours. Je file parmi les hautes herbes, je rejoins le cabanon, saisis mon épée, un manteau sec et me dirige vers la sortie.

Alors que je l’entends grommeler depuis les profondeurs de la maison, ma jambe s’enfonce et refuse d’avancer. Je suis comme ces cerfs autour, qui lorsque j’arrive dans les sentiers, s’immobilisent et me regardent d’un œil discret.

— Tu es là ? entends-je.

Le son infime des pages d’un livre qui se tournent captent mon attention.

— Tu es là ? répète-t-il avec ferveur.

D’ordinaire, je serais déjà sorti. Je serais sur le chemin du village, je regarderais la forêt se réveiller, l’aube effacer la rosée sur les plaines qui nous séparent du village. Aujourd’hui, je ne sais vraiment pourquoi, j’hésite.

J’hésite.

Je dépose mon épée et ma veste sans un bruit et mes poumons se remplissent doucement.

— Je suis là.

— Descends ! Viens voir !

Son sourire, lorsque je le rejoins dans le sous-sol, illumine la pièce. Il tend vers moi l’un de ses livres. Il est ouvert sur une page qui déborde d’équations. Les lettres tremblent en symbioses avec ses mains, sa mâchoire et ses lunettes. Ses larmes coulent abondamment, incontrôlables. Elles pianotent sur le sol une mélodie émouvante.

Il ne m’a toujours rien dit, mais je comprends. Je suis à la fois heureux et triste pour lui.

— J’ai… J’ai trouvé !

— Bravo.

— J’avais raison ! Depuis le début !

Je suis étonné du fait qu’il me reconnaisse encore. Ces derniers jours, sa mémoire fluctuait chaotiquement. Elle s’échappait de temps à autre, revenait partiellement parfois. Je ne sais pas s’il me reconnait totalement ou si, comme souvent, il ne sait qui je suis seulement grâce à ses notes. Le fait qu’il ne soit pas blessé par mon manque de réaction me réconforte. Je me demande pour combien de temps encore il se souviendra de moi.

Dans un mouvement discontinu, il retourne le livre et le lit à nouveau. Son sourire oscille vacille tandis que son regard parcourt la formule finale.

— Ainsi… Même le temps…

— Qu’as-tu découvert ?

— Tout… Tout prend fin… Le temps s’arrêtera lui aussi…

Je ne sais pas si je le crois. Je n’arrive pas à comprendre comment il a pu, dans son état, découvrir quelque chose d’aussi complexe. Je n’imagine pas le nombre d’expériences qu’il a dû refaire, par oubli, le nombre de résultats dont il ne se souvient plus ou encore le nombre de conclusions erronées qu’il a suivi. L’honnêteté de son regard me convainc de ne pas lui faire part de mes doutes.

Je le vois hésiter, osciller entre l’allégresse et la crainte. Il me rappelle ces enfants qui, emportés par le souffle de leur innocence, s’aventurent là où ils n’auraient jamais dû aller.

— Je n’aurais jamais dû…

La culpabilité le ronge un moment puis, lorsqu’il ferme le livre, il fond en larme en le serrant contre son cœur. Il est heureux, pour la première fois depuis que je le connais. Je décide de le laisser seul.

Comme je le craignais, une fois son objectif atteint, sa condition s’est empirée de jour en jour. Les premiers matins, je le trouvais en train de se diriger péniblement vers son bureau, pour s’atteler comme à son habitude à ses recherches. Alors, je lui tendais son dernier carnet qu’il lisait avec stupeur puis son sourire scindait son visage en deux lorsqu’il découvrait, à nouveau, qu’il avait accompli sa mission.

Souvent, il me demandait qui j’étais. Plus que d’habitude, à vrai dire. Je restais donc près de lui, lui rappelais régulièrement qui il était, où il entreposait ses carnets et surtout, ce qu’il avait accompli.

Avant que je ne le réalise, deux semaines étaient passées. Je n’avais pas quitté la maison depuis que je m’étais attelé à chaque tâche qui occupait, il fut un temps, ses journées. Nilrem, en revanche, se réveillait de plus en plus tard. Ses jambes commençaient à ne plus supporter le poids de son corps vieillissant si bien qu’au bout de quelques jours après, il ne quittait plus son lit.

Les cernes creusaient les contours de ses yeux et ses cheveux tombaient tous peu à peu. Il se dégarnissait comme les arbres à l’approche de l’automne et pourtant, je ne voyais jamais son sourire quitter son visage.

Aujourd’hui, je le trouve particulièrement fatigué. Il peine à relever la tête pour observer, à travers la fenêtre, son jardin qui se faire engloutir par la nuit. Je m’approche de lui pour remonter le drap qui couvre son corps tremblotant. Il ne fait pas si froid pourtant.

Son petit corps se distingue peu sous les épaisseurs de draps. Je ne sais pas si c’est l’immensité du lit par rapport à la petitesse de son corps qui lui donne cette aura si fragile, mais je ne peux m’empêcher de sentir mon cœur s’alourdir.

Lorsqu’il m’aperçoit, qu’il croise mon regard taciturne, sa main saisit mollement le carnet posé sur la lampe de chevet, près du portrait d’une femme.

Je repense à cette autre tombe tandis qu’il lit la dernière page, pour la deuxième fois en une heure.

— J’ai… J’ai cru que tu étais Raruth…

— Non, Nilrem.

— Je n’ai pas réussi à trouver ton nom dans mes livres… Est-ce que… Me l’as-tu déjà dit ?

Je n’ose pas répondre. Les ombres du soleil couvrent petit à petit mon visage de noir, elles me donnent l’impression de me cacher. Je me tiens immobile devant lui, quelques secondes — minutes peut-être —, un torchon à la main, le regard plongé dans le sien. Il est si fatigué. Doucement, il se tourne vers la fenêtre et voit le jour disparaitre sous l’horizon des cèdres. Le coussin s’humidifie sous sa joue.

— Il… Il ne me reste plus longtemps… Je vais bientôt la rejoindre, murmure-t-il.

— La guerre ? demandé-je simplement.

La poussière se détache du portrait lorsqu’il le saisit et le rapproche près de son visage. Son doigt parcourt la vitre en diagonale, doucement, plusieurs fois.

— L’une des premières victimes… Je ne me souviens plus comment, mais… c’est comme si je le ressentais encore. Quand notre fils a appris la nouvelle… Ce regard…

Dehors, les hiboux célèbrent la montée de la lune. La nuit s’abat violemment, elle couvre le ciel avec une vitesse surprenante. Nilrem dépose doucement le portrait, il épouse parfaitement la délimitation de poussière qu’il avait laissée. C’est comme s’il n’avait jamais été déplacé.

Moi, je ne bouge toujours pas. Mon attention se raccroche à ce qu’elle peut. Mon esprit s’oblige à capturer chacune de mes sensations. Je ne veux pas oublier cette soirée.

— J’ai… J’ai relu mes notes sur toi…, finit-il par dire. Qui es-tu ?

Mes jambes se dirigent instinctivement vers la porte. Elles s’arrêtent peu après, lorsque je l’entends se retourner dans son grand lit.

Mon regard s’attarde sur la chaise posée près de la porte, mon cœur s’affole dans ma poitrine et mon esprit se perd dans les tracés du bois qui me fait face. Je saisis le dossier de la chaise, peu déterminé, et l’amène près de lui.

Il a oublié la plupart de nos échanges et de mes attitudes, il ne se souvient que de ses notes. Je vois pourtant la surprise saisir son visage, comme si au plus profond de son âme, dans un livre dont il était le seul à pouvoir y accéder, y était écrit que jamais je ne me serais ouvert à lui.

C’est ce que je croyais aussi. Pourtant, je m’entends prononcer les premiers mots. Les phrases s’enchainent naturellement, mes pensées et mes souvenirs débordent en syllabes incontrôlables. Je lui raconte tout, sans rien oublier. Je ne sais pas tant si je le fais pour lui, mais je sens mon cœur s’alléger au fur et à mesure que j’avance dans mes souvenirs. Je lui raconte ce jour qui a bouleversé ma vie, je le vois compatir, sincèrement.

« La vengeance, la haine… »

Je lui raconte ce qui croupit au fond de mon âme, ce que je fais à l’extérieur de la forêt et surtout, pourquoi je le fais. C’est inespéré, mais je ne discerne en lui aucun jugement. Il me regarde avec des yeux pétillants, perlants de larmes, de joie — ou de peine, je ne sais pas vraiment.

J’ai l’impression qu’il me voit pour la première fois et qu’à la fois il me reconnait, qu’il me prend pour un autre — cet autre surement…

Lorsque je finis mon récit, mes mains tremblent. Mes épaules semblent lourdes sur mon corps endolori.

Tendrement, il tend ses mains vers moi, il attrape les miennes.

Je ne comprends pas, comment un homme passionné par des mystères si complexes me regarde avec autant d’intérêt. Je retrouve cette sensation de chaleur dans la paume de ses mains asséchées.

— N’y va plus, s’il te plait.

— Je ne suis pas…

Je discerne, dans le ton de sa voix et l’intensité de son regard, son esprit avec une clarté qui me bouleverse. Je ne l’ai jamais senti aussi fort, aussi présent. Il s’adresse uniquement à moi, il est pleinement lui-même, pour quelques instants.

— Merci pour tout ce que tu as fait.

Inanimées, mes mains retombent le long de mon corps lorsqu’il me les lâche. Je le regarde essuyer ses larmes et sourire. J’ai la sensation de me fissurer de l’intérieur.

— Je n’ai aucun regret, murmure-t-il. Il est temps que je dorme.

Je me lève sans un mot. Je suis touché par la pureté avec laquelle il observe le plafond. Je me baisse alors vers lui — ce qui le surprend — et approche mes lèvres de son oreille. Je lui chuchote mon prénom. Je ne sais pas pourquoi je l’ai fait, mon corps agit de lui-même.

Je vois une nouvelle larme couler le long de son visage. Il me regarde, regarde le carnet sur la table de nuit et, après un temps d’hésitation, renonce.

— Merci, dit-il simplement. Merci.

— Bonne nuit, Nilrem.

— Bonne nuit.

Je n’ai pas dormi de toute la nuit. Je regardais, depuis mon lit, les détails de cette chambre que je savais voir pour la dernière fois.

Nilrem ne s’est plus jamais réveillé.

Le lendemain, je l’ai amené près de son fils, pour la première fois depuis je ne sais combien d’années. Il y était heureux, j’en avais la conviction. Je l’ai enterré entre les deux tombes, à mi-distance, comme il l’aurait — j’en suis sûr — souhaité.

Je repense, en regardant le cabanon une dernière fois, à tout ce qui dormira à jamais au fond de ce sentier, à ces mystères de l’univers qui ne seront sans doute jamais redécouverts et à cet homme qui, dans sa cave, pleurait avec le temps.

Je quitte le sentier, je salue la nature qui l’envahira bientôt.

Je pars, ailleurs.