Chapitre 1
Morana était couchée sur le sable humide, inconsciente, l’écume des vagues glaciales venant lui chatouiller la plante des pieds. Elle ne portait rien d’autre qu’une longue robe blanche.
La jeune femme se redressa lentement pour se lever. Elle tangua un moment avant de retrouver son équilibre.
Un bandage en tissu couvrait ses yeux. La jeune femme prit une profonde inspiration, laissant le parfum d’iode emplir ses narines. Le vent marin soufflait dans ses interminables boucles d’argents.
Après cet instant suspendu, Morana se baissa à la recherche de son grand bâton en bois blanc. Elle avança avec détermination, faisant fi des coquillages qui craquaient sous ses pieds et lui laissaient de petites coupures, cramponnée à son guide. Puis, des heures durant elle longea la roche abrupte et rugueuse d’une falaise à laquelle elle s’appuya d’une main sans lâcher sa canne de l’autre. L’asphalte était d’une chaleur à se piquer le bout des doigts.
Le terrain plat et sablonneux céda peu à peu sa place aux herbes hautes et fines qui s’étalaient en pente sur des kilomètres. Le vent gagnait en force avec l’altitude. L’aveugle grimpa sans grande difficulté, distraite par le chant perçant des mouettes rieuses. Elle ignorait où elle était et pourtant savait où aller et la raison qui la conduisait vers sa destination.
La vagabonde déambulait, sans autres repères que ce que ses pieds nus écrasaient et ce que son bâton blanc heurtait. Faisait-il jour ou nuit ?
Les heures semblaient durer une éternité et lorsque la fatigue gagna Morana, cette dernière se reposa au pied d’un arbre. Une forêt se dessinait sans qu’elle ne pût en voir les contours.
Elle s’endormit au son d’une chouette qui hululait mais fut tirée de ses rêves par le croassement d’un corbeau quelque part au-dessus de sa tête. D’aplomb et armée de sa longue branche d’arbre, Morana partit en quête d’un point d’eau où se désaltérer et se laver.
Elle arpentait les bois sombres en focalisant son ouïe sur les bruits environnants lorsqu’une voix rauque l’interpela dans son dos :
—Si tu es venue en quête de nouvelles terres, ne va pas plus loin et rentre chez toi !
Surprise, Morana faillit heurter un arbre. Elle se retourna :
—Je ne veux prendre aucune terre. Je viens apporter mon aide.
Des craquements de branches et le bruissement des hautes herbes indiquèrent à la voyageuse que l’homme se déplaçait dans sa direction.
—Je t’ai pris pour un énième éclaireur venu s’approprier nos terres.
—Je ferais un piètre éclaireur si tu veux mon avis.
L’autochtone sourit à sa remarque.
—Où vas-tu, étrangère ? demanda-t-il.
—Là où je pourrais me rafraîchir un peu.
—Il y a une rivière qui traverse une partie de cette forêt, à quelques lieues d’ici vers le nord.
—Je te remercie.
—Mais dans ta situation ce ne serait pas prudent d’y aller seule. Je peux t’y accompagner, si tu le souhaites.
—Puis-je au moins connaître ton nom, dans ce cas ?
Il sourit à nouveau.
—Lugh.
À sa voix grave et rauque, Morana tenta de se faire un portrait de cet homme : grand et bien bâti, des cheveux longs noués en tresses et une barbe épaisse, des grands yeux bruns impassibles et un nez aquilin.
—C’est très beau. Je suis Morana.
Lugh s’avança et prit sa main. À son contact, l’aveugle frissonna imperceptiblement.
Il lui proposa de laisser son bâton de côté mais elle refusa.
—Tu sembles tenir à ce vulgaire bout de bois autant qu’à ta propre vie ! se moqua Lugh.
—Probablement parce que sans lui je ne serais plus de ce monde! renchérit la voyageuse, un sourire au coin des lèvres.
Le reste du chemin jusqu’au fleuve se fit dans le silence.