Chapitre 1
Ana. Son nom résonnait dans sa tête engourdie par l’alcool fort qu’il ne cessait d’ingérer depuis des heures. Ils ne se connaissaient pas, ne s’étaient jamais vus, mais il avait senti sa présence dès qu’elle avait vu le jour. Ana, c’était le nom que ses parents avaient choisi pour sa partenaire.
Il avait maudit ce jour-là. Grant avait déjà vingt ans quand elle était née. Il avait été humilié de ne pas avoir trouvé sa partenaire pendant son adolescence, comme tous les autres. Il avait été bafoué en tant qu’Alpha de la meute parce que les dieux ne lui avaient pas confié de partenaire. Et alors qu’il commençait à peine à se remettre sur les rails d’une vie droite et honnête, il avait senti le lien se créer, la plus magique des sensations.
Il en avait rêvé. Il avait supplié et prié pour cela. Il s’était agenouillé devant le conseil pour pouvoir garder son titre d’alpha, insistant sur le fait que ce n’était que temporaire et qu’il trouverait bien son âme-sœur. Puis il s’était fait une raison. Les dieux ne voulaient pas de bonnes choses dans sa vie. Il ne méritait pas de bonnes choses.
Quand elle était née, Grant s’était retrouvé partagé entre l’euphorie et un profond désespoir. Il avait déjà vingt ans, elle n’était qu’un bébé. Il était déjà rouillé, et elle était un bébé. La vie avait un drôle de sens de l’humour.
Partagé entre l’envie de célébrer ce moment si particulier qu’il n’attendait plus et l’envie de noyer son esprit dans l’alcool, il s’était rendu dans le bar le plus miteux et avait bu à en oublier son nom.
C’était devenu une tradition pour lui, le maraudeur, le loup sans meute qui parcourait la terre : prendre toujours une journée de repos le jour de sa naissance, que ce soit pour célébrer ou oublier sa partenaire. Il se rendait alors dans le bar le plus miteux du coin où il se trouvait et s’envoyait autant de boissons qu’il pouvait - et Dieu sait qu’il avait une grande tolérance à l’alcool. Une fois, il avait même vidé les réserves d’un pauvre petit vieux au Pérou.
Cette fois-ci, il était en Irlande, bien loin de sa terre natale, mais c’était l’endroit rêvé pour un jour comme celui-ci. La terre regorgeait d’alcool, assez pour rendre alcoolique le Kraken. Sauf qu’il n’avait pas prévu, avec son sens de l’orientation négatif, qu’il se perdrait dans le seul petit village sans bar, supermarché ou autre fournisseur de liqueur. Sérieusement ? En Irlande ? pensa-t-il, dépité à la fois par le fait que le pays ne correspondait pas à ses stéréotypes, mais aussi par le fait qu’il avait réussi à trouver le seul village qui ne vendait pas d’alcool.
Il pouffa devant sa propre bêtise. Il avait hésité à demander l’avis des locaux, mais il s’était dirigé dans ce patelin parce qu’il sentait la joie de vivre à des kilomètres à la ronde. Comment peuvent-ils être tous si joyeux sans une goutte d’alcool ? Ça le dépassait. Faire la fête sans whisky n’était pas tolérable à ses yeux. Mais il se frotta la nuque avec sa grande main et offrit un sourire dépité à la femme qui le regardait bizarrement. Ils faisaient tous la fête pour X raisons, et lui était planté au milieu de la place, renfrogné. Il était normal qu’ils le regardent bizarrement.
Un homme s’approcha, bedonnant, les joues roses et coquettement habillé. Grant cligna des yeux, incrédule devant un tel spectacle. Le petit homme tenait sa bedaine déjà soutenue par deux bretelles reliées à son pantalon, un béret beige sur son front plein de sueur et une pipe à la bouche. Cet homme était le cliché parfait de l’Irlandais.
“Toi, tu n’es pas d’ici,” affirma le rouquin qui se tenait le ventre. “Tu as beau avoir les mêmes cheveux que moi, tu n’es pas d’ici, je le vois,” insista-t-il, les yeux pétillants d’espièglerie.
“Effectivement,” répondit Grant, dans le même dialecte que l’autochtone, bien qu’avec un accent moins prononcé. “Je me suis perdu et je cherchais un endroit pour me détendre dans un bar. J’ai parcouru beaucoup de chemin pour arriver jusqu’ici.”
L’homme hocha la tête, mais sa moue tordue ne faisait que confirmer ce qu’il savait déjà : il n’y avait pas une goutte d’alcool dans ce trou paumé. Pourquoi avait-il voulu venir ici déjà ?
“Nous n’avons pas de bar dans notre petit coin, mais une drôle de bibliothèque vient d’ouvrir à l’angle, à côté du poissonnier. Peut-être devrais-tu y faire un tour,” suggéra l’homme. Grant cligna des yeux, encore plus incrédule qu’au départ. Il voulait de l’alcool, alors pourquoi irait-il dans une bibliothèque ? “Moi, je n’y vais pas, les livres me donnent mal à la tête,” bougonna le rondouillet.
Désabusé, l’ancien Alpha soupira doucement et se frotta à nouveau la nuque, esquissant un sourire gêné.
“Où est le poissonnier ?” demanda-t-il, sa boussole intérieure complètement déréglée. Il ne trouverait même pas son propre pénis s’il n’était pas attaché. Il était sûrement déjà passé devant le poissonnier sans que son attention ne soit retenue. Il cherchait de l’alcool, pas du poisson, et encore moins des livres. Mais il allait tout de même tenter le coup. Il avait vraiment besoin d’un verre.
Le petit homme l’accompagna jusqu’au bout de la place animée du village, hochant la tête et humant la musique entre chaque morceau d’information historique qu’il donnait sur les bâtiments importants qu’ils croisaient.
Grant était à mi-chemin entre mourir d’ennui et mourir de déshydratation.
L’homme s’arrêta et indiqua le chemin à prendre avec ses mains. Grant hocha la tête et, en un clin d’œil, se retrouva loin des festivités. Toutes ces célébrations sans alcool n’étaient pas pour lui. Surtout pas un jour comme celui-ci.
Après plus d’une heure à tourner en rond, Grant se retrouva devant la vitrine de la fameuse bibliothèque, qui s’avéra en fait être un café vendant des livres. Seules les femmes peuvent être indécises à ce point sur le concept, mi-café, mi-librairie. Il roula des yeux, blasé. Au moins, il avait compris pourquoi le vieil homme l’avait envoyé ici. La carte du café était assez complexe, peut-être y avait-il de l’alcool dans le “refresha pink coconut” ? Quoi que cela veuille dire, cela sonnait comme un cocktail pour femmes.
Après une bonne dizaine de minutes à se demander ce qu’était un “Strawberry Waffle Cone Frappuccino”, Grant se décida à pousser la porte de l’établissement. À sa grande surprise, contrairement à ce que les noms de cocktails prétentieux suggéraient, le café n’était pas moderne du tout. Les meubles étaient en bois sombre et épais, dignes d’être chez une grand-mère, et ils étaient tous recouverts de livres, même les tables pour s’installer. La tapisserie était d’un vert forêt intense, mais comportait des taches d’humidité à certains endroits. Le carrelage blanc était froid et contrastait avec le comptoir en bois presque noir, tant il était sombre.
Son regard se posa finalement sur la personne derrière le comptoir. Une toute petite silhouette était perchée sur un tabouret, si petite que même debout, la femme n’aurait pas dépassé ses pectoraux. Elle était courbée, complètement absorbée par le livre posé sur le comptoir. Depuis son arrivée, elle n’avait pas levé les yeux de sa lecture, on aurait dit qu’elle n’avait même pas entendu la petite cloche sonner lorsque Grant était entré.
Il finit par se racler la gorge, essayant d’attirer l’attention de la petite femme derrière le comptoir. Cela ne fonctionna pas, elle était complètement hypnotisée par le contenu de son livre. Par politesse, il se racla la gorge une seconde fois, et cette fois, elle leva simplement son index dans sa direction.
“Une minute, s’il vous plaît, j’ai presque fini.”
Quel culot. Grant grogna légèrement, agacé d’être mis de côté à cause d’un livre. Aucune femme ne l’avait jamais fait attendre, même lorsqu’il avait perdu son titre d’Alpha de la meute. Il se racla la gorge une troisième fois, cette fois-ci ennuyé de devoir patienter. Il avait besoin de se saouler.
La femme roula des yeux, cela était visible à travers les épaises lunettes qu’elle portait. Elle soupira clairement agacée d’être interrompue à un moment si captivant de son livre. Quel culot. Grant émit un tsk, lui aussi agacé de devoir patienter. Décoration laide et service client laissant à désirer, marmonna-t-il dans sa barbe.
“Vous avez dit quelque chose ?” gronda la petite rouquine derrière le comptoir. Il était clair que la jeune femme avait un caractère fougueux. Cela fit sourire Grant d’un sourire en coin, un sourire qui ne présageait rien de bon. Il aimait les défis plus que tout au monde.
“Êtes-vous sûre que c’est une bonne stratégie commerciale de parler sur ce ton à vos clients ? Surtout lorsque votre commerce ne marche visiblement pas terriblement bien,” taquina l’Alpha, son sourire en coin toujours présent sur son visage.
“Et je suis sûre que vous n’auriez pas autant de cicatrices si vous n’aviez pas utilisé ce ton,” répliqua-t-elle. Touché. Grant jeta un coup d’œil à sa chemise légèrement remontée au niveau des bras, laissant apparaître quelques-unes de ses cicatrices.
“Toutes criaient mon nom,” ricana-t-il faussement. Il préférait utiliser l’humour plutôt que de se vexer. La petite femme avait un caractère explosif, il pouvait le sentir d’ici.
“D’horreur, sans aucun doute,” ajouta-t-elle avant de retourner à son livre. Grant plissa le nez, agacé. Il n’était pas très patient.
“Je veux juste savoir si vous vendez de l’alcool,” demanda-t-il, ennuyé. Même s’il aimait les défis, il avait d’autres choses à faire ce jour-là.
Incrédule, la petite femme leva les yeux de son livre, la bouche ouverte. Elle avait l’air ahurie. Elle finit par refermer la bouche et lui lança un regard par-dessus ses lunettes.
“Pourquoi diable aurais-je de l’alcool dans un café librairie ?” se moqua-t-elle. “Pourquoi diable ouvrir un café librairie à la base ?” rétorqua-t-il. Cette femme le provoquait depuis le début, et la voir plisser les yeux ne faisait qu’irriter Grant un peu plus. C’est dommage, elle était plutôt jolie si on oubliait son caractère de chien.
“Quel est le problème avec le concept ?” demanda-t-elle d’un ton bas et menaçant. Grant ricana, même s’il avait quarante ans, il n’était pas mature pour autant. “De toute évidence, ça ne marche pas,” répliqua-t-il d’un ton provocateur. La femme devait retourner à ses affaires et plus vite que ça. Il refusait d’être parlé sur un ton aussi impoli.
“Sortez de chez moi immédiatement !” brailla la rouquine en abattant son livre sur le comptoir. “Sortez !” hurla-t-elle de nouveau, pointant la porte du doigt. Son visage était aussi rouge que ses cheveux, et ses yeux brillants de colère poussèrent Grant à quitter rapidement la boutique. Ce n’était pas parce qu’elle lui faisait peur, non. C’était pour épargner ses délicates oreilles.