Chapitre 1 : Un gamin indésirable.
Raphaël Le juste, n’était rien de moins qu’un gamin des rues turbulent et agressif. Personne n’aurait remarqué sa disparition soudaine et quand bien même, pas une âme ne l’aurait pleuré.
Avant même de sortir de l’enfance, ce garçon s’était endurci le corps et l’esprit au point que même les adultes l’envisageaient avec méfiance.
Mais Raphaël, n’avait eu d’autre choix que de s’adapter.
Oui! S’adapter, signifiait survivre et le jeune garçon était prêt à tout pour y parvenir.
Ainsi, il pouvait lire dans une foule, le comportement de chaque individu.
Aussi discret qu’une ombre et agile qu’un chat, il pouvait délester de pauvres bougres de leurs bourses ou plus simplement chiper quelque chose sur une étable, sans même attirer l’attention des commerçants les plus attentifs, avant de disparaître tel un fantôme, une rumeur tout au plus…
De cette manière, il n’avait jamais eu d’autre étiquette que celle d’un malheureux gosse du bas peuple voué à la misère et non celle d’un petit voleur sans vergogne, ni éducation.
Mais comme pour beaucoup de monde, vient un temps où la chance finit par surgir, c’était cette fois-ci, au tour de Raphaël d’en récolter les fruits.
Pourtant, quand cette fameuse bonne étoile que l’on nomme « fortune » avait finalement décidé d’éclairer le sommet de sa tête, il lui avait plutôt semblé que c’est sa sœur, l’infortune qui tentait à nouveau de lui tendre une embuscade…
Il faisait terriblement froid, la neige ne tarderait pas à tomber et l’auberge abandonnée dans laquelle il s’abritait durant cette saison hostile chaque année, avait brûlé quelques semaines auparavant.
Il avait songé à se réfugier dans la forge à l’autre bout du village, le vieil homme qui y travaillait traînait difficilement la patte et ses difficultés à communiquer s’accroissaient considérablement, dû à sa surdité qui prenait de l’ampleur.
Au moins, il le laisserait dormir près du four, à condition qu’il le soulage de quelques besognes désagréables.
Malheureusement l’artisan avait apparemment disparu et à sa place se trouvait un obscur neveu sortit des oubliettes, qui semblait écœuré par la simple présence de Raphaël.
Voilà comment arrivé à mi-décembre, le garçon s’accrochait comme un fou à la vie malgré le givre qui le recouvrait durant la nuit. Même la paille et le foin qu’il trouvait dans les champs des environs ne suffisaient pas à maintenir sa chaleur corporelle.
Il pensait que sa dernière heure était venue quand un homme aux petites lunettes, vêtu d’un grand manteau noir se pencha au-dessus de son corps transi de froid. L’inconnu l’aida à se relever et le guida vers la maison de Dieu.
Raphaël n’y avait jamais mis les pieds, tout d’abord par ce que les hommes d’Église qui y vivaient, le lui avaient formellement interdit. Et deuxièmement, par ce que Raphaël était intimement persuadé que Dieu le détestait, plus encore que tous les autres gamins dans son genre: battus par leur père et dont la mère était morte en faisant l’aumône, piétinée par une calèche qui passait là…
S’il avait été encore conscient, il aurait sans doute préféré dormir dehors, mais il ne l’était plus, la fatigue, le froid et la faim avaient eu raison de l’endurance d’un si jeune garçon.
Cette rude nuit d’hiver aurait sans doute été sa dernière, compte tenu de la très grande fièvre qui le fit délirer et le cloua au lit le lendemain.
L’homme d’Église persévérait à prendre soin de l’orphelin. Il le soigna, le nourri, lui laissa son lit et prenait immanquablement sa défense devant l’hostilité de ses confrères. Prônant la tolérance et la pitié. Un discours de plus en plus rare à une époque où la maison de Dieu abritait des hommes de moins en moins charitables et de plus en plus intéressés.
Presque une semaine plus tard, l’abbé fut rassuré d’apprendre que ce jeune garçon était sorti d’affaire.
Et Raphaël se retrouva avec une nouvelle difficulté à laquelle il n’avait jamais été confronté auparavant: la reconnaissance.
Jamais il n’avait ressenti ce genre de sentiment et il ne fut pas enthousiaste d’en faire l’expérience.
L’abbé avait insisté pour le loger et avait continué à veiller sur lui sans rien exiger en retour et cela bien après que tout symptôme de fièvre et de fatigue eurent définitivement disparus.
Le jeune garçon avait réellement songé à quitter les lieux le plus vite possible, mais le froid et le givre atteignaient son paroxysme à l’extérieur. Mourir dehors n’atténuerait certainement pas cette impression qu’il avait de devoir rembourser sa dette.
Il accepta donc la proposition de l’homme de Dieu, à condition qu’il le laisse se mettre à son service.
C’est ainsi que Raphaël se mit à œuvrer pour l’abbé Willibert De Godwin.
Le prêtre en charge de l’Église n’avait pas accueilli cette nouvelle de la meilleure des manières. Au contraire, il était allé jusqu’à menacer son abbé de l’excommunier.
Après tout, comment avait-il pu faire entrer un vaurien qui n’était même pas baptisé et dont les parents n’avaient versé aucune dîme au fil des années!
Mais le religieux, était un homme d’une gentillesse remarquable, sa douceur et son intelligence poussaient l’être le plus méprisable au pardon et à la tolérance.
Ainsi, après avoir promis au prêtre de parfaire lui-même l’éducation du jeune homme et de le baptiser de sa main, il obtenait le consentement de son supérieur.
L’abbé De Godwin avait tenu parole et bien plus que cela, puisqu’il n’avait pas qu’enseigné la voix du Seigneur à Raphaël. Il avait aussi pris sur lui de lui apprendre, le latin; le français; l’anglais; les mathématiques; les sciences et les quelques notions de médecine qu’il possédait.
Au fil des années, Raphaël qui était pourtant destiné à mourir très jeune dans la misère, avait vu en une nuit sa vie se transformer. À dix-sept ans il était un jeune homme de grande stature, plus grand que n’importe qui et il possédait un très beau visage. L’éducation qu’il avait reçu et son physique avantageux faisaient de ce jeune homme le centre de toutes les attentions.
Raphaël avait reconsidéré son avis sur Dieu et avait fait un retour à la foi. Il a même songé à suivre l’exemple de son bienfaiteur et rentrer dans les ordres.
Mais Willibert De Godwin qui avait été promu à la place de prêtre, l’en avait dissuadé.
Raphaël était d’après lui, un caractère bien trop fougueux et rude pour amener les âmes des pêcheurs à se repentir.
Le père De Godwin reprit contact avec un vieil ami, qui se trouvait être conseiller du Roi en personne et le sollicita de prendre son protégé sous son aile. Il insista sur sa bonne éducation et ses grandes capacités à s’adapter et à apprendre.
Le conseiller, qui avait pourtant insisté dans un énième pli, qu’il n’était pas en mesure de prendre un apprenti ces derniers temps, avait tout de même finalement promis de chercher une orientation au sein de la cours pour Raphaël.
Plusieurs semaines passèrent sans que le père De Godwin ne reçût la moindre réponse. Puis, un soir alors qu’il récitait un passage de l’ancien Testament pour une messe du lendemain, il fut interrompu par quelques éclats de voix provenant de l’extérieur.
Le père Willibert sortit, attirait par les éclats de voix.
Une jeune femme noble était victime d’un larcin, un garde apparemment responsable de sa sécurité gisait au sol dans une mare de sang, une fourche plantée dans son dos laissait entrevoir ce qui s’était passé…
La femme qui s’était déjà délaissée de tous ses biens, protégeait avec acharnement un objet sur son cœur.
_Je vous en prie, prenez le reste, mais laissez-moi ce bijou, il appartenait à ma défunte et bien aimée maman! S’égosilla-t-elle d’une voix suppliante.
Le père Willibert, n’était pas le genre de chrétien à brandir l’épée, mais il était tout aussi incapable de fermer les yeux face à une agression.
Sans réfléchir, il s’élança vers la victime et son agresseur.
_Reprenez-vous mon enfant, ne vous laissez pas dominer par la voix de l’ennemi, laissait dont cette femme tranquille et je promets de vous aider! Le somma-t-il.
Le mendiant ne pouvait lutter à la fois contre sa victime et contre le père De Godwin. Il repoussa violemment la jeune noble qui s’effondra sur le sol. Puis, il brandit une serpette en direction du père Willibert.
_Vous dites que vous allez m’aider mon père, mais regardez donc ma figure, c’est celle d’un misérable que dieu a abandonné et livré à celui que vous appelez l’ennemi.
Le mendiant pointait son visage de son index crasseux et décharné. Sa face quant à elle était blafarde, creuse et des taches noires gagnées du terrain sur sa surface. Il était évident que l’homme était victime du pire des fléaux: « La mort noire. »
_Ne blasphémait point mon fils, il n’est pas d’homme que notre seigneur envoie dans les ténèbres, ce sont les hommes qui choisissent de s’y rendre.
_Vous osez dire que j’ai choisi de souffrir?! S’indigna avec fureur le pauvre gueux, dont les yeux brûlaient de rage.
_Je dis que les maux dont vous souffrez ne sont pas à reprocher à notre Seigneur, mais à son contraire. Repris calmement le père Willibert. Mon enfant repentez-vous, votre âme vaut bien plus que tous les maux dont vous pourriez souffrir…
Mais le malheureux n’était pas disposé à écouter, la douleur de sa triste maladie le rendait sourd et aveugle, tel un taureau enragé, il commença à battre l’air de sa serpette en direction du prêtre.
_Priez St Sébastien! Priez St Roch, mon fils! Priez la Très Sainte Vierge, qu’elle vous soulage de vos maux! Supplia le père De Godwin, tout en reculant pour éviter l’outil qui menaçait de le blesser fatalement.
_Que la peste vous emporte, vous et tous vos Saints, Dieu ne m’aime pas, alors je ne l’aime pas plus! Hurla le mendiant, il leva une dernière fois l’outil au-dessus de sa tête pour achever le père Willibert.
_Gare à toi! S’écria Raphaël qui venait de revenir d’une course où son bienfaiteur l’avait envoyé.
Il s’était muni de la fourche, plantée auparavant dans le dos du garde et pointait le manche en direction du pestiféré.
_Je te le dis, je me fiche que tu te repentes, mais je n’hésiterai pas à te faire violence si tu importunes encore qui que ce soit, avertis Raphaël qui venait à présent de se placer entre l’agresseur et le père De Godwin.
_Toi, tu n’es pas un homme de Dieu. Constata le misérable d’un œil appréciateur.
_Non, seulement un de ses enfants.
_Si tu es un enfant du Seigneur, tu ne dois pas pêcher et par conséquent, tu ne dois pas me faire du mal! Argua le mendiant avec défiance.
_S’il le faut, je serais puni, mais je protégerai jusqu’au bout les innocents que tu menaces! S’écria Raphaël avec fougue, il s’avança un peu plus près et même sans pointer l’extrémité où se situent les piques, il était suffisamment impressionnant pour faire douter son assaillant.
_Dans ce cas, on se reverra en enfer! Conclus le malappris, en s’en retournant d’un pas précipité.
Raphaël lâcha son arme de fortune pour se précipiter auprès du prêtre, auprès du quel il s’enquit de sa santé. Le père Willibert qui n’était plus tout jeune se tenait la poitrine et semblait avoir du mal à respirer mais ne semblait pas blessé.
_Tout va bien mon fils! Le rassura-t-il.
_Vous êtes certain?
_Oui, je t’en prie va t’enquérir de cette pauvre enfant, je ne sais s’il lui a fait du mal. Intima-t-il et Raphaël obéit.
Il s’approcha de la jeune dame, qui toujours clouée au sol continuait de fixer le cadavre de son serviteur.
_Dame, allez-vous bien?
_Nous ne faisions pourtant qu’une halte dans cette ville… Se lamenta-t-elle.
_Avez-vous entendu?
_Comment cela a-t-il pu se produire, nous ne faisions que marcher, Monsieur Edward me disait qu’il ne fallait justement pas traîner et il…, oh ciel, Monsieur Edward est…
_Madame, permettez-moi de vous escorter à l’intérieur, je ne peux vous aider autrement! Raphaël désigna d’un geste du menton, le monument religieux derrière lui.
Finalement, la jeune femme acquiesça, toujours sous le choc, elle se laissa porter dans le sanctuaire.
Tous les trois traversèrent la nef, pour prendre une place dans l’une des petites chapelles désertes.
_Dame, comment vous nommez-vous? Reprit Raphaël en lui tendant un gobelet de cervoise.
_Je me nomme Théodora de la Maison de Flandre.