Au château

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Summary

Anette entre dans l'adolescence, voilà la seule certitude qu'elle ait, en tout et pour tout. Anette se sent constamment entravée, empêchée quant au fait de pouvoir communiquer normalement, simplement, avec son entourage. Elle est comme enfermée. Terriblement seule. Chaque année, la jeune fille passe ses vacances dans un château, chez des amis de ses parents; mais cet été ne sera définitivement pas comme les précédents, ni comme ceux qu'elle vivra ensuite, dans le futur. Anette ne connaîtra plus d'expérience comme celle qu'elle s'apprête à vivre. Des phénomènes inexplicables la mèneront vers une rencontre incroyable... le rendez-vous de sa vie. Ce basculement, le jeune fille va l'expérimenter dans sa chair: elle n'aurait jamais cru cela possible, personne ne pouvait imaginer... Une nuit, une seule suffira pour tout changer.

Status
Complete
Chapters
10
Rating
5.0 1 review
Age Rating
16+

Chapitre 1

Quel âge avait-elle le premier été où ils se sont rendus tous les trois, Papa, Maman et elle, au château? Pendant le trajet qui les y mène, Anette demande à Maman:

“C’était l’année où on a fêté mes deux ans? C’est ça? Hé oh!”

Maman répond sans lâcher la route du regard:

- De quoi parles-tu?

- Mes premières vacances là-bas, au château, notre première fois à tous les trois, c’était il y a combien de temps?

Mais sa mère ne répond plus, du moins pas immédiatement: elle est trop occupée à doubler des camions longs comme des immeubles allongés au sol, glissant sur l’autoroute comme de gros vers luisants, géants, trainants. Les grands trajets sont une aventure pour Papa, Maman et Anette. Rouler près d’engins qui font vingt ou trente fois la taille de leur minuscule véhicule provoque forcément des sensations ultrafortes. Anette lève la tête vers le rétroviseur et observe sa mère en train de bouger les lèvres. Les bras de Maman sont tendus comme des arcs, les mains crispées sur le volant. Son dos est raide comme un piquet. Difficile de communiquer dans des conditions pareilles. Une chose est sûre: ils ne sont pas venus au château l’été de la naissance d’Anette. Bien.

“Papa et moi y allons depuis toujours chaque année. Sauf quand tu es née. C’était l’année du mariage de Roma et Frédo...”

Maman a articulé tout ça par dessus le bruit du moteur saturé de leur mini-voiture, sans lâcher des yeux le semi-remorque qu’ils sont en train de doubler. Le regard d’Anette se fige sur la voiture d’à côté, que Maman a décidé de doubler dans la foulée... pouah: des pieds dégoutants dépassent de la voiture à droite (sa mère semble décidément avoir décidé de doubler absolument tout le monde sur cette fichue autoroute). On a bien envie d’être arrivés, c’est sûr: ça doit expliquer pourquoi sa mère conduit si vite...

Ses parents se connaissaient bien avant sa naissance: d’accord. Depuis quand déjà? Quelle année? Anette pense à eux, à cette époque où papa et maman n’avaient même pas encore eu l’idée d’avoir un bébé. Elle voudrait pouvoir leur dire que ça fait un vide bizarre dans sa tête de penser qu’elle n’a pas toujours existé, ou pire, qu’ils ont peut-être (même) été heureux sans elle. Ce serait bien de pouvoir discuter de tout ça, là-maintenant. Mais Maman est définitivement trop concentrée sur sa conduite (un peu trop sportive, il faut le dire).

Papa, lui, fait plus ou moins semblant de dormir. En tous cas, il ne veut visiblement pas qu’on lui parle. Papa ne conduit pas. Il n’a jamais voulu apprendre. Il se contente de boucler sa ceinture au début du trajet et de regarder la route, droit devant, la main accrochée à la poignée fixée au plafond de l’habitacle. C’est tout. Pas de sommeil de tout le trajet (il fait juste semblant à chaque fois: tout le monde le sait), pas un mot ne sort de sa bouche, jamais, et c’est comme ça dès qu’ils prennent la voiture. Ça lui arrive souvent, à Anette, d’avoir envie de parler des pensées qui trottent dans sa caboche, quand ils sont tous les trois dans la voiture. Mais elle ne se lance pas. Ce n’est jamais vraiment le moment. Elle ne sait pas comment dire, comment exprimer avec précision ce qui lui pose question, dans la vie. Elle aurait peur de ne pas être comprise, de devoir s’expliquer inutilement ou trop longtemps. Et puis... cette peur d’inquiéter ses parents, toujours, la ronge. Ils n’ont pas besoin de ça. Vraiment pas. Elle voit bien qu’ils se font souvent un sang d’encre pour elle. Imaginer finir une conversation avec eux par un “laissez tomber” n’est pas envisageable. Elle n’imagine pas ce genre de situation. Non. Impossible. Toutes les raisons de ne rien dire finissent toujours pas prendre le dessus. “Taire ce qu’on ressent au fond de soi, c’est quand même beaucoup plus simple...” Se taire. Toujours.

Anette fêtera son anniversaire dans quelques jours, au mois d’août. Chriss dit toujours : “Le château, on sait quand on y arrive, on ne sait jamais quand on en repart.“. Chriss, c’est la tante de Roma. Ce château, c’est le sien. Certains étés, Anette et ses parents y passent dix jours, d’autres fois, plus de trois semaines. C’est même arrivé une fois que la petite famille s’installe pour un mois et demi! Ça dépend de la présence de Chriss et Roma là-bas ou du travail de ses parents. Anette ne sait jamais combien de temps elle restera. C’est un endroit magique, où “on perd complètement la notion du temps”, comme dit Papa. La petite... la jeune fille regarde dehors. Elle se dit qu’elle a hâte de revoir tout le monde, de “revivre au château“. Le paysage lui apparaît soudain comme étant plus familier. La voiture a quitté l’autoroute; les champs sont vallonnés, il y a des couleurs, du orange, du marron... un peu de bleu, du vert clair... partout... et puis des bois, du vert foncé à tout va, des arbres touffus... ça sent bon... on traverse une forêt sombre pendant de longues minutes, et puis, et puis... mais comme... qu’est-ce que ça sent bon dehors! Papa ouvre la fenêtre: une odeur fraiche, parfaite, douce et verte, pénètre dans l’habitacle, remplissant leurs six narines d’un coup. Il a plu. L’orage a nettoyé la campagne, laissant derrière lui une odeur chaude et végétale, comme un parfum frais qui viendrait se glisser au creux du cou ou sur la lèvre supérieure, sous le nez, une odeur magique, aux notes de gazon, fraiche et incroyablement tendre. Anette croise les doigts: elle espère que, cette année, elle se trouvera toujours au château au moment de fêter son anniversaire, contrairement à l’année dernière. Çe devrait être le cas, ce n’est que dans quelques jours...