Sophie
Le thé avait refroidi sans qu’elle y touche.
Sophie regardait la tasse posée sur la rambarde de bois, la vapeur depuis longtemps dissipée, et elle se demanda combien de fois ça s’était produit depuis un an. Des thés préparés avec soin, oubliés à mi-chemin. Des gestes de vie qu’elle entamait et ne finissait plus.
Dans le jardin, les roses avaient rendu les armes. Elles n’étaient plus vraiment là, encore accrochées à leurs tiges, mais déjà ailleurs. Des pétales avaient glissé sur la terre sombre, par deux, par trois, comme des mots qu’on lâche quand on n’a plus la force de les retenir. Sophie les contemplait depuis le seuil, les bras croisés sur la poitrine dans ce geste qui était devenu son armure, sans qu’elle l’ait vraiment décidé.
Le soleil descendait derrière les toits. Il teintait tout d’une lumière couleur de miel tiède, les pierres du muret, les carreaux de la cuisine à travers la porte vitrée, le visage de Sophie. Une lumière trop belle pour la douleur qu’elle contenait. Elle avait remarqué ça, ces derniers mois : le monde persistait à être beau aux mauvais moments.
Les rires des enfants du voisin traversèrent la haie. Un cri d’enthousiasme, une cavalcade sur le gravier. Sophie ferma les yeux une seconde. Elle ne les connaissait pas, ces enfants. Elle connaissait juste le son de leur joie, ce son qu’elle traversait tous les soirs comme on traverse un courant d’eau froide : vite, sans s’arrêter.
Avant, le jardin avait été leur espace à eux.
Alexandre aimait y prendre le café du dimanche matin, debout, en pyjama, pieds nus sur la pierre froide. Il disait que c’était la meilleure façon de se réveiller, le sol glacé, le café chaud, dans cet ordre précis. Sophie trouvait ça absurde et le lui disait, et il riait de ce rire un peu rauque du matin, celui qu’elle n’entendrait plus jamais, celui dont elle avait découvert l’irremplaçabilité trop tard. Elle aurait dû l’enregistrer. Elle n’avait pas su qu’il faudrait l’enregistrer.
Il avait planté les rosiers lui-même, un samedi d’avril, trois ans avant sa mort. Il avait passé la journée à creuser, à rater, à recommencer, à jurer doucement entre ses dents. Sophie l’observait depuis la fenêtre de la cuisine, une tasse à la main, chaude, celle-là, et elle pensait avec une tendresse banale : il est maladroit, il est têtu, je l’aime. Ce type de pensée qu’on a des centaines de fois dans une vie et à laquelle on n’accorde aucun poids particulier, parce qu’on croit qu’elle sera toujours disponible.
Les rosiers avaient poussé. Alexandre n’avait pas survécu à leur première floraison.
Emma et Thomas dormaient depuis vingt minutes.
Elle avait fait la tournée. C’était comme ça qu’elle pensait à ce rituel qu’elle ne s’était jamais dit être un rituel : la tournée. Vérifier les volets du couloir. Éteindre la veilleuse de la salle de bain, non, la laisser, Thomas avait encore peur. Éteindre celle du couloir. Pousser doucement la porte d’Emma, s’assurer que la couette ne s’était pas emmêlée dans ses jambes, que les cheveux ne couvraient pas son visage. Puis la chambre de Thomas, ses bras en croix, la bouche légèrement ouverte, comme si même endormi il avait quelque chose d’important à dire.
Elle s’était attardée un peu plus longtemps que d’habitude. La paume posée sur le montant de la porte, dans l’obscurité tiède qui sentait le shampoing aux fraises et quelque chose d’indéfinissable, cette odeur d’enfant endormi qui n’existait nulle part ailleurs. Elle avait pensé, comme elle pensait souvent dans ces moments-là : c’est là que je suis le plus entière. Ici, à les regarder.
Avant, ils faisaient ça ensemble. Alexandre prenait Emma, elle prenait Thomas, ou l’inverse, et ils se retrouvaient sur le palier après, dans le noir, et il y avait quelque chose dans ce moment-là, ce rendez-vous silencieux entre deux chambres d’enfants endormis, qui était peut-être la forme la plus pure de ce qu’ils avaient construit. Pas les grandes déclarations. Pas les vacances, pas les anniversaires. Juste ça : se retrouver dans le couloir après avoir bordé les enfants, dans l’obscurité, et n’avoir rien à se dire parce que tout était déjà dit.
Elle n’avait réalisé que c’était de l’amour qu’après.
En redescendant, elle avait éteint les lumières pièce par pièce. La cuisine d’abord, le plan de travail encore humide près de l’évier, un dessin de Thomas scotché en haut à gauche du réfrigérateur, un rond avec des bras et la mention maman en lettres approximatives. Elle s’y était arrêtée. Un souffle. Puis elle avait éteint.
Le salon ensuite. Le canapé qui portait encore, elle le savait, la forme de quelqu’un qui n’était plus là, ou peut-être qu’elle l’inventait, peut-être que le canapé ne portait rien et que c’était elle. Sur la commode, entre une bougie jamais allumée et un livre dont elle n’avait jamais dépassé la première page depuis un an, trônait une photo : eux deux. Un soir d’été, quelque part, une lumière pareille à celle de ce soir. Alexandre riait de quelque chose qui s’était perdu dans le temps. Sophie souriait à côté de lui de ce sourire qu’on a quand on ne sait pas encore qu’on sera un jour de l’autre côté de la photo, à regarder.
Elle avait posé deux doigts sur le cadre. Pas vraiment une caresse. Juste une prise de contact, comme on pose la main sur un mur pour savoir s’il est encore chaud.
Puis elle avait éteint.
À présent elle était assise dans le silence.
Le seul son, c’était la maison elle-même, ces craquements légers, ces respirations de bois et de plâtre qui la nuit prenaient une ampleur différente. Elle avait appris à les distinguer. Celui du radiateur dans l’entrée. Celui de la fenêtre de la cuisine qui ne fermait jamais parfaitement. Ces bruits qui avant faisaient partie du fond, et qui maintenant venaient au premier plan parce que le premier plan était vide.
La lune s’était levée sans qu’elle s’en aperçoive. Elle éclairait un carré du parquet, net, presque géométrique.
Sophie se demanda, pour la première fois depuis longtemps, à quoi ressemblerait une vie qui reprendrait. Pas une vie différente. Juste la sienne, à nouveau.
Le téléphone vibra sur la table basse.
Elle sursauta légèrement. Le nom de Paul s’afficha, avec en dessous un message bref, dans le style elliptique qu’il avait toujours eu : Garden party chez nous samedi. Les enfants bienvenus. Dis oui.
Sophie sourit malgré elle. Paul avait cette manière de formuler les invitations comme des faits accomplis, comme si le refus n’avait pas encore été inventé. Elle avait travaillé pour lui pendant trois ans, et il avait toujours été ainsi : une chaleur tranquille, une présence qui ne demandait rien mais s’arrangeait pour que les choses se fassent quand même.
Elle reposa le téléphone. Regarda le carré de lune sur le parquet.
Dis oui.
Ce n’était pas une grande décision. Une garden party dans un jardin qu’elle connaissait, avec des gens qui ne lui demanderaient pas comment elle allait avec cette voix particulière, cette voix d’avant. Juste une après-midi au soleil, les enfants qui couraient quelque part, un verre à la main, et peut-être l’impression d’appartenir encore au monde des vivants.
Elle prit une longue inspiration. L’air sentait le bois et, très légèrement, le jasmin qui venait du jardin par la fenêtre entrouverte.
Elle répondit : D’accord.
Puis elle éteignit la lampe du salon, la dernière, et monta se coucher dans l’obscurité douce de la maison enfin silencieuse.
Elle ne savait pas encore que quelqu’un, samedi, allait la regarder soigner un enfant qu’il ne connaissait pas et ne plus pouvoir regarder ailleurs.