La scission des mondes

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Summary

Lorsqu'une armée de créatures maléfiques attaque les siens, Théolanne, jeune guerrière au service du Roi, n'a d'autre choix que de partir chercher de l'aide à l'est, sur les terres défendues des Enchanteurs. Un voyage long et périlleux qui la forcera à affronter un passé qu'elle pensait avoir laissé à jamais derrière elle.

Status
Complete
Chapters
10
Rating
4.0 1 review
Age Rating
16+

Siège

La plainte lugubre du vent balaya la plaine jonchée des cadavres que la fureur aveugle de la bataille avait laissée derrière elle. Tapie au fond de sa cachette, Théolanne tendit l’oreille, mais ne perçut nul autre bruit que le sifflement rauque de l’air s’insinuant dans la cavité sombre et humide, vicié par l’odeur du sang. Combien de soldats étaient-ils tombés aujourd’hui ? Combien de veuves et d’orphelins les pleureraient devant l’âtre ce soir, réfugiés dans la Grande Citadelle, pris au piège d’un siège que la paix qui régnait sur le royaume depuis des décennies ne leur avait pas permis de préparer ? Combien de temps tiendraient-ils ?

Lorsqu’au petit matin, les troupes ennemies s’étaient massées devant les murailles de la forteresse, ses compagnons d’armes et elle avaient donné l’assaut, se battant avec courage et détermination pour protéger leur cité, leur peuple et leur Roi. Mais la partie ennemie, bien trop féroce et inhumaine, les avait trop vite submergés, les contraignant au repli. Bien que la Grande Citadelle soit conçue pour tenir de longs sièges, elle craignait que cela ne suffise pour lui laisser le temps d’aller chercher de l’aide.

Elle décida de se reposer jusqu’à ce que la tombée de la nuit lui permette de camoufler sa fuite. Un long voyage l’attendait. Il lui faudrait une semaine de marche pour traverser les plaines fertiles d’Oroër et parvenir aux Monts du Bord, et quelques jours supplémentaires pour franchir les cols afin d’arriver sur les hauts plateaux, et sur la terre des Enchanteurs.

Ses mains engourdies par les longues heures passées à manier l’épée se crispèrent sur le tissu chatoyant de la cape d’Alaric. Lorsque la retraite avait sonné, la jeune guerrière lui avait fait part de son intention de partir trouver de l’aide à l’est. Il l’avait retenue, disant que c’était folie et qu’elle devait venir se mettre à l’abri avec lui. Elle l’avait pourtant convaincu que c’était la seule solution pour sauver l’Oroër, et que là où elle se rendait, elle ne pouvait aller que seule. Les traits déformés par l’inquiétude, le jeune prince avait alors détaché sa cape et lui avait offert afin qu’elle soit protégée du froid durant son périple. La roulant en boule, elle s’en servit comme oreiller et ferma les paupières sur un sommeil sans rêves.

À la nuit tombée, Théolanne s’extirpa du trou dans lequel elle s’était précipitée dans l’agitation de la bataille, formé par une souche et un rocher. Au loin, brûlaient les feux du campement de l’armée ennemie. Une armée cauchemardesque.

Trolls, orques, gobelins et harpies avaient traversé l’océan occidental, voilà un peu moins d’une lune, et s’étaient massés sur la côte. Les Roëriens avaient tout juste eu le temps de rassembler leurs troupes et de mettre les civils à l’abri. Avec leur superstition coutumière, les paysans prétendaient que cet essaim avait été tout entier vomi par les entrailles de l’enfer. Théolanne savait, elle, qu’il n’en était rien. Les êtres magiques, bénéfiques ou maléfiques, faisaient partie intégrante de ce monde depuis la nuit des temps. Si d’habitude la plupart d’entre aux restaient soigneusement à l’écart des Sans-Magie, ceux-là faisaient preuve d’un inquiétant esprit de conquête.

Elle déposa son armure et son casque dans le trou dont elle venait de sortir, mais garda son bouclier fixé sur son dos ainsi que l’épée encore souillée du sang de l’ennemi, qu’elle chérissait plus que sa propre vie. Lourde et majestueuse, son pommeau incrusté de pierres précieuses et sa garde en argent, elle lui avait été offerte par le Roi lui-même lorsqu’elle lui avait porté allégeance. Bien qu’étant une étrangère, le Roi d’Oroër et son peuple l’avait accueillie sans réserve, et elle s’était vite sentie chez elle parmi eux.

Soudain tenaillée par l’angoisse de perdre ceux qu’elle aimait, elle posa la cape sur ses épaules et partit vers l’est d’un pas alerte.