BJÖRSARION - LA TERRE DES GÉANTS (MxM)

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Summary

Les géants ont bonne mémoire. Ils se souviennent toujours des vieilles convoitises de leurs ancêtres, de tous ceux qui les ont précédés. Alors lorsque leurs yeux se posent sur les jusquiames noires, joyaux de la couronne humaine, leurs vieux désirs se réveillent. Lorsque la cité des hommes se voit proposer une offre d'alliance avec les géants, promettant ainsi de laisser les vieilles rancœurs du passé et de s'allier face à l'ennemi commun, ceux-ci acceptent. Pour ce faire, Adiel, prince de la cité des hommes, sera promis à Arjen, grand Einherjar de sa terre. Ce dernier naviguera jusqu'à la terre d'Adiel : le berceau des jusquiames noires. Contenue mature. © LeenFeuerwisp, 2023. Tous droits réservés.

Status
Ongoing
Chapters
29
Rating
5.0 2 reviews
Age Rating
18+

Chapitre 1 - Les pas des géants

Adiel


Maman éteignit les lumières de la chambre ne laissant que le chandelier éclairer la grande pièce. La douce lueur de la flamme qui dansait au rythme de ses pas éclairait juste assez son visage pour que je puisse discerner son doux sourire. Elle s’assit près de moi, au bord du lit, et remonta ma couverture jusqu’à ce que mes bras soient convenablement couverts et protégés de la fraîcheur ambiante en ce soir d’hiver. Ne restant plus que mon visage découvert, je lui offris un grand sourire.

C’était le moment ou jamais de lui demander ! J’avais encore en tête ce que j’avais vu chez l’antiquaire. J’étais certain de ne pas pouvoir fermer l’œil avant de savoir ce que c’était. J’étais pourtant très fatigué par ma journée, mais je ne pouvais en démordre. J’étais même prêt à abandonner mon histoire du soir pour avoir réponse à ma question. Alors, triturant mes doigts sous ma couverture, j’osai le demander à maman. J’étais certain d’être assez grand pour le savoir !

— Maman, en sortant avec Ingvar aujourd’hui, j’ai vu quelque chose dans une des boutiques. Il y avait une épée immense qui valait bien dix des nôtres. Je me souviens que grand-père avait la même exposé dans son bureau, mais comment l’un de nos soldats pourrait-il soulever une telle épée ?

J’avais mimé la grandeur de la lame avec mes mains, mais la couverture ne forma qu’un mont difforme. Maman s’en amusa et tapota mes doigts pour me signifier de rester calme. Je déposai vivement mes bras sur le lit. Si j’étais sage, maman me dirait tout ! Je gonflai les joues, la bouche en avant, afin de me taire. Elle déposa le chandelier sur la table de chevet et je vis la lueur malicieuse dans ses yeux rieurs. Je trépignai d’impatience !

— Ça n’est pas une épée que les hommes peuvent porter mon petit prince.

— Alors, ce sont des victuailles d’une autre race ? Qui donc ? Les sirènes ? Non, elles sauvent les marins et ne se battent pas. Alors les agarthains ? Hum... je ne pense pas. Qui donc maman ?

Je repris mon souffle en une longue bouffée excitée. Les doigts de maman vinrent titiller mon nez et je fronçai ce dernier en ricanant. Je m’échappai de son toucher en tournant la tête, espérant ainsi qu’elle focalise son attention sur la réponse que j’attendais tant.

— Il y a une race plus à l’est avec qui nous avions des conflits à l’époque de ton grand-père. Un seul d’entre eux valait bien cent hommes de notre cité. Ce sont des géants.

— Des géants ?

Elle se redressa et posa l’un de ses longs doigts délicats sur son menton. Prise dans une profonde réflexion, ses sourcils se froncèrent et, aussi loin de la lueur des bougies, ses yeux bleus devinrent presque aussi sombres que la nuit.

— Ton grand-père avait une vieille tapisserie qui parlait de cela. Je tenterais de la retrouver demain, mais pour ce soir... l’histoire dit que les géants furent les premiers enfants de la Terre, bien avant les agarthains.

Oui ! J’allais avoir droit à ma réponse et à une histoire ! Je m’enfonçai confortablement dans mon coussin, les yeux déjà pleins d’étoiles, plus encore que le ciel, à l’entente du récit que me contait maman.

— Ils furent créés pour garder la terre et ses merveilles. La Terre fit alors ses premiers enfants plus puissant et grand que les suivants, suffisamment pour porter le monde à bout de bras, dit-on.

— Ils doivent être immenses ! m’émerveillai-je. Alors c’était une de leurs armes ? Oh, maman, pourrais-je en voir un ?

— Ils vivent à Björsarion, le royaume des Géants, mais les étrangers n’ont pas le droit d’y aller. Pourtant, fut un temps, les océans en étaient gorgés. Notre cité et la leur se sont battues pour des joyaux durant de longues années et c’est ton grand-père qui a mis fin à ce conflit. Les géants ont alors regagné leur terre.

Je soupirai, déçu. On ne pouvait pas voir les sirènes puisqu’elles ne sauvaient que les marins ; on ne pouvait pas voir les agarthains puisque leur île était entourée de courant puissant ; on ne pouvait pas voir les géants parce que leur terre était fermée à tous. C’était injuste ! Tous ceux que je rêvais de rencontrer m’étaient interdits ! Et je ne pouvais même pas prendre les océans ! Si les pirates qui contrôlaient la mer s’en venaient à me capturer, nous serions dans de terribles conditions et puis... je n’aimais pas les pirates. Ils étaient terrifiants ! Je... je n’en avais jamais vu, mais les histoires sur eux étaient toujours si sanglante et méchante ! C’était horrible !

— L’épée que tu as vue date de cette époque. Les géants la portent à une main tant ils sont immenses et leurs pas font trembler la terre. Lorsque leurs bateaux traversent l’océan, des ras de marée bouleverse les royaumes côtiers et lorsqu’ils soufflent, des tempêtes frappent les mers et les terres, me conta maman.

— Grand-père se battait contre eux ? Sont-ils aussi cruels que les pirates ?

Je déglutis. J’espérais que non. Au même titre que les agarthains et les géants, les hommes étaient les enfants de la terre, mais les pirates, eux, n’étaient les petits ni de l’Océan ni de la Terre. Ingvar disait qu’ils étaient les enfants du Vent, mais maman soutenait que non. S’ils n’étaient la progéniture d’aucune divinité, alors ils ne pouvaient pas être bons ! Mais si la Terre avait fait des géants ses bambins, alors j’aimais penser qu’ils ne devaient pas être aussi mauvais !

— Ce sont de redoutables guerriers, mais je ne dirais pas barbares. Ils obéissent à leurs cultures et ne pillent pas impunément comme les pirates.

— Maman, tu pourrais devenir ami avec eux ! Tu es la reine ! Je suis certaine que leur roi t’écouterait ! Papa disait toujours que tu savais faire porter ta voix.

Maman pouffa. Pensait-elle à une blague ?! J’étais pourtant très sérieux !

— Les géants n’ont pas de roi. Ils ont un seul et unique chef et son peuple l’appelle « Einherjar » qui signifie « l’homme qui en vaut mille ».

Elle tapota ma tête et glissa sur ma joue en une caresse.

— Malheureusement, je crains que nos voisins de l’est ne veuillent pas entretenir de relation avec nous. Il est encore trop tôt pour que les rancœurs s’apaisent.

Je me rembrunis. Elle se releva avec le chandelier dans sa main et ramena les flammes face à ses lèvres. Je sus ce que cela signifiait et la fatigue me gagna aussitôt au point où mes yeux en vinrent à me brûler. La première bougie fut éteinte tandis que j’étais repu des réponses qui m’avaient été apportées. J’étais encore trop petit pour que maman me parle des géants à cœur ouvert, sinon, si ce sujet n’avait pas été brutal, elle m’en aurait parlé avant !

La seconde petite flamme fut soufflée.

— Demain, je retrouverais la tapisserie. Elle sera l’un de tes nombreux cadeaux pour ton septième anniversaire.

La troisième disparut, ne laissant qu’une faible lueur que les deux dernières tenaient encore. Je bâillai et me tournai confortablement pour me rouler en boule. Demain... demain, j’allais en apprendre plus sur les géants. Leurs épées étaient si grandes !

— Que tes rêves soient riches. Bonne nuit mon petit prince.

Et, plongé dans l’obscurité, je sombrai dans mes songes qui, comme l’avait dit maman, furent riches de bien des façons.



Quatorze ans plus tard.


Mes doigts glissèrent sur la tapisserie. Sa rugosité et la poussière dues à sa vieillesse demeurèrent sur mes doigts. Dégoûté, je retirai ma main et la secouai. Les dessins commençaient à s’effacer et les coutures à se défaire. Sa beauté passée n’était plus qu’un vague souvenir et l’émerveillement que j’avais ressenti à la contempler la première fois s’étiolait aussi bien que ce vieux conte. Je retirai sans regret mon regard de celle-ci et formai un point avec ma main pour réprimer toute envie de la regarder ou la toucher à nouveau.

Je me détournai entièrement et mon regard sur posa sur l’extérieur. À travers ma fenêtre, je pouvais voir le port. Les bateaux se déplaçaient afin d’assurer une place à nos invités. L’agitation de la cité était à son comble. Le brouhaha ambiant était plus fort aujourd’hui qu’à l’accoutumée. Je m’avançai vers les vantaux dans le but de les refermer, mais la porte de ma chambre s’ouvrit violemment. J’y portai mon attention, renonçant à me couper du bruit.

— Adiel ! s’enthousiasma Ingvar. C’est le grand jour ! Et je vois que tu es prêt. Regarde donc cette tenue ! T’ai-je dit que j’ai fait venir les meilleurs tissus par des marchands qui ont vogué au contre coin des mers ?

— Au moins une dizaine une fois, grinçai-je. Nos invités ne sont pas encore là. Que veux-tu ?

Il s’arrêta devant la vieille tapisserie, l’histoire des géants inscrits à même les tissus et eut un moment d’immobilité.

— Il s’agissait du présent de mère. Tu... tu l’as ressorti.

Son air chagriné ne dura que quelques secondes avant que son sourire ne mange à nouveau tout son visage. Les mains sobrement croisées dans mon dos, j’avançai de quelques pas vers lui.

— Enfin qu’importe ! Je vois que tu as hâte d’accueillir nos invités. Je me demande ce que ces derniers vont offrir au royaume pour prouver leur bonne volonté.

Je retins un soupir. Ingvar aimait tant les trésors que cela en devenait désolant. J’avais naïvement espéré passer la mâtinée seul, dans mes pensées, et peut-être m’autoriser à rêver, mais Ingvar parvenait toujours à piétiner tout cela. Il n’hésita d’ailleurs pas à gâcher mon matin aujourd’hui aussi. Il s’approcha et son sourire se fana. Son visage fut plus sombre, plus patibulaire. Habitué à cela, je soutins son regard et un rictus, certainement amusé, remonta le coin de sa lèvre.

— N’oublie pas ton rôle. Tâche de ne rien faire échouer Adiel, tu entends ?

D’un geste sec, je dégageai mon visage de sa prise. Son ton comminatoire avait le don de m’agacer, mais j’étouffai ma colère. Ingvar était mon roi avant d’être mon frère. Je n’étais que trop bien conscient de lui devoir allégeance comme n’importe quelle personne de la cité. Il n’attendait pas de réponse. Il ordonnait, menaçait, et celui qui se trouvait en face de lui se devait de comprendre, de ne pas poser de question et de s’exécuter. Je me murais alors dans le silence.

Il me bouscula un peu pour atteindre la fenêtre. Je grinçai des dents et inspirai silencieusement pour retrouver mon calme. Lorsque je lui fis face, mon visage n’affichait aucune colère.

— Le niveau de l’océan grimpe. Elle touche le sol du port. Regarde, petit frère. Le bateau de nos invités est à l’horizon et c’est comme mère nous le racontait.

Curieux, je regardai la ligne d’horizon. Ingvar avait raison. Un bateau immense approchait et la mer déversait ses vagues sur les dalles. Les marins se précipitaient dans les hauteurs de la cité pour ne pas se faire prendre. Si, encore aussi loin, leur navire était si titanesque, qu’en serait-il lorsqu’il serait là ? Mère racontait que leur pas faisait gronder la terre. Allaient-ils la briser en y marchant ? Et si le palais s’écroulait sous leurs pas ?

— Le niveau de la mer grimpe, poursuivit Ingvar. Leur navire est déjà si imposant d’ici. Avec une telle envergure, ils doivent transporter des centaines et des centaines de trésors, tu ne penses pas ?

Si le château en venait à s’écrouler sous leur pas, je souhaitais qu’Ingvar y soit engouffré. Si notre demeure devait se faire immerger par un tsunami, j’espérais qu’Ingvar y périsse. Si notre foyer devait se faire terrasser par une tempête, je désirais qu’Ingvar y meure. Nos invités allaient arriver et je déplorais devoir les accueillir sous le joug d’un roi aussi peut honorable que mon frère aîné. Malheureusement, l’heure approchait. Je ramenai le voile que je portais sur mon visage, dissimulant ainsi ma face à tout manant.

— Il est de ton devoir de faire ce que j’attends de toi Adiel. Si ton futur époux est à ton goût, tâche de ne pas te noyer dans ses beaux yeux où je les ferais arracher.

Il se recula et se tourna les talons. Avant d’atteindre la porte pour quitter mes quartiers, il ajouta :

— Tiens-toi prêt. Les géants arrivent.