Chapitre 1
Les terres d’Ostru étaient autrefois fertiles et vivantes, nourries par l’Essens qui coulait librement parmi les hommes. Mais ces jours sont révolus, balayés par la dévastation qu’a engendrée cette même magie. Aujourd’hui, Ostru n’est plus qu’un désert stérile, où même l’air semble chargé d’une rancune sourde. Les cités, jadis éclatantes de vie, sont maintenant des forteresses imprenables, leurs murs protégeant les rares survivants de la folie de l’extérieur. Et dans ce chaos, une nouvelle figure s’est dressée : un royaume dirigé par un simple homme, défiant les forces anciennes, tandis que les Rodeurs comme John Rock explorent les ruines du passé pour assurer un avenir, aussi incertain soit-il.
John Rock se souvient de ce temps, il avait environ 22 ans lorsque la guerre éclata. Contrairement aux récits d’apocalypse qui dépeignent des catastrophes soudaines, cette guerre ne fut pas un éclair dans un ciel serein. Pendant cinq longues années, les tensions avaient grondé entre les différents royaumes de l’ancien temps, une tempête silencieuse prête à éclater. John était alors père et mari, un homme simple et apprécié, connu pour sa gentillesse et sa dévotion envers sa famille. Ce fut précisément cette simplicité qui le sauva. Lorsque le désastre frappa, il fut le seul survivant de sa petite ville mondaine. L’Essens ne coulait pas abondamment dans ses veines, contrairement à la plupart de ses concitoyens. Sa magie, discrète et modeste, fut son salut.
Peu après la catastrophe, les rares utilisateurs d’Essens encore vivants furent rassemblés dans les ruines d’un château qui avait miraculeusement survécu. C’est là, dans cette salle obscure et silencieuse, qu’Angun, le nouveau dirigeant, posa à chacun d’eux une question cruciale : que faire de leur vie dans ce monde dévasté ? Abandonner tout espoir et errer dans ce désert impitoyable, ou accepter l’offre du nouveau gouvernement en place et devenir Rodeur ?
John n’hésita pas longtemps. Devenir Rodeur était peut-être sa seule chance de donner un sens à ce monde brisé. Sa première mission ne fut pas la plus simple. En tant que l’un des premiers Rodeurs envoyés en mission, il dut affronter les mutants et les âmes à l’agonie qui erraient dans les terres désolées. Sa tâche était claire, mais terrifiante : trouver d’autres survivants, en particulier des utilisateurs d’Essens, et les convaincre de rejoindre les rangs des Rodeurs. C’était une quête à la fois de rédemption et de survie, un chemin sombre et solitaire qu’il devait emprunter pour sauver ce qui restait du monde.
Vingt-cinq ans plus tard, John se retrouve dans cette fameuse pièce, désormais aménagée. Le château, autrefois en ruines, est devenu un lieu de repos pour les Rodeurs. Le nouveau gouvernement s’est installé dans un palais encore plus grandiose, loin de ces murs austères. John observe les alentours, silencieux comme à son habitude depuis l’apocalypse. Il a perdu toute envie de sourire, de parler, et surtout de faire connaissance avec autrui depuis qu’il a tout perdu, tout ce qui lui était cher. John a commencé en tant que Rodeur solitaire, exécutant de nombreuses missions, parfois en équipe, mais souvent seul. Au fil des années, il est devenu une figure emblématique des Rodeurs. Malgré son pouvoir toujours simple, il a réussi à obtenir la confiance des plus grands.
Maintenant, il observe en silence sa nouvelle équipe. Cela fait un an qu’ils s’entraînent ensemble, et ils commencent à bien se connaître.
« Pourquoi faut-il toujours que tu nous racontes les mêmes choses, Dona ? On est à quelques jours de notre mission, et ça fait un an qu’on écoute encore et toujours les mêmes consignes. On les connaît par cœur ! » proteste la plus jeune de l’équipe, avec une pointe d’impatience.
Itani est une jeune femme fougueuse, née après l’apocalypse, et à peine âgée de 19 ans. L’une des rares orphelines à avoir été recrutée comme Rodeur en raison de sa capacité à contrôler l’Essens. C’est une chance pour elle, car les orphelins non recrutés par le gouvernement sont généralement retrouvés morts, victimes de ce monde impitoyable. Itani, et son esprit curieux et inventif la pousse à remettre en question tout ce qu’elle apprend, cherchant toujours à comprendre le pourquoi des choses. Sa nature sociable et son aisance à débattre font d’elle une personne appréciée, mais parfois difficile à canaliser.
Cette remarque fait soupirer les deux membres les plus expérimentés de l’équipe : John et Dona. John, fidèle à lui-même, reste impassible. Dona, en revanche, secoue légèrement la tête, partagée entre l’agacement et l’affection. À 37 ans, Dona est une vétérane qui a, elle aussi, connu l’ancien monde. Elle a été recrutée par John lui-même, des années auparavant. Elle croit fermement en la discipline et en l’importance des règles. C’est cette conviction qui la pousse à répéter inlassablement les consignes à Itani. Pour Dona, il est crucial que la première mission d’Itani soit parfaite. Connaissant l’impatience naturelle de la jeune femme, elle insiste chaque jour sur les dix règles essentielles d’un Rodeur, cherchant à inculquer à Itani la discipline nécessaire pour survivre.
Dona croise les bras, son regard perçant fixé sur Itani. « Ce n’est pas parce que tu les as entendues cent fois que tu les as bien comprises, Itani. Sur le terrain, la moindre erreur peut te coûter la vie, ou pire, celle de ton équipe. » Sa voix est ferme, dénuée de douceur, mais pleine d’une autorité bienveillante.
Itani lève les yeux au ciel, mais un léger sourire en coin trahit son respect pour Dona, malgré son esprit frondeur. Elle sait que Dona a raison, même si elle déteste l’admettre. John, toujours en retrait, observe l’échange avec un mélange de fierté et de mélancolie. Il voit en Itani un reflet de l’espoir que ce monde peut encore produire des combattants passionnés, mais il sait aussi que cet enthousiasme doit être tempéré par l’expérience. Le temps viendra où Itani comprendra pourquoi Dona insiste tant, mais pour l’instant, il laisse les choses se dérouler.
John tourna finalement son regard vers le dernier de l’équipe, Nim Tanari. Bien qu’il ne soit pas à sa première mission, Nim reste un jeune homme marqué par l’époque dans laquelle il est né. Il avait à peine quelques mois lors de l’apocalypse, il y a 25 ans. Dès son plus jeune âge, le gouvernement avait repéré en lui un potentiel fulgurant, un talent naturel pour maîtriser l’Essens. John sait que Nim, avec ses capacités exceptionnelles, ira très loin. Cette deuxième mission est cruciale pour lui, l’occasion de prouver aux puissants qu’il est prêt à monter d’un échelon. Nim a longtemps été en retrait pour s’entraîner, sa première mission ne s’étant pas déroulée comme prévu. L’échec l’avait marqué, rendant difficile la décision de repartir en mission. Mais aujourd’hui, il est de retour, prêt à affronter de nouveaux défis.
Itani tourne son regard vers Nim, puis s’approche pour poser une main sur son épaule. Le geste fait instinctivement tourner la tête de Nim vers elle, et il soupire déjà, anticipant ce qu’elle pourrait bien dire.
« Dona, voyons, il ne faut pas stresser comme ça ! On a quand même Nim Tanari avec nous. C’est rare d’avoir un élémentaire aussi puissant que lui. Le futur conteur de nos exploits, n’est-ce pas ? » dit-elle avec un sourire ironique, taquinant Nim.
Entre eux, c’est souvent comme chien et chat. Leur différence d’âge plus réduite par rapport aux deux aînés du groupe les rapproche dans leurs échanges, mais les oppose aussi fréquemment. Nim, fidèle à lui-même, hausse les épaules, un sourire en coin se dessinant sous son masque noir. Il aime jouer avec les situations, jamais vraiment désarçonné par les remarques d’Itani.« Fais attention, Itani. C’est toi qui risques d’avoir besoin de mes talents, pas l’inverse. Mais je t’accorderai un peu de ma gloire, si ça peut te rassurer. » Sa voix, teintée de sarcasme, révèle une confiance qui frôle l’arrogance, mais qui est solidement ancrée dans ses capacités.
Nim porte toujours son fameux masque, couvrant son visage presque entièrement. Il n’aime pas montrer son visage, préférant garder ses émotions et ses intentions cachées, tout en restant une énigme pour ceux qui l’entourent. Seuls ses cheveux blonds dépassent du masque, contrastant avec le noir du tissu.
Il n’est pas le seul à porter un masque. Dona, pragmatique et prévoyante, a toujours de quoi se protéger de l’air extérieur, avec un demi-masque couvrant la moitié de son visage. Ses yeux verts, perçants, ressortent d’autant plus sous ses longs cheveux noirs. Quant à John, il porte également un masque qui couvre la totalité de son visage, mais lorsqu’il est en repos, il préfère le retirer, laissant apparaître son visage marqué par le temps. Sa barbe soigneusement taillée encadre des yeux marron, assortis à son teint foncé, lui donnant un air à la fois sage et impassible.
Itani, quant à elle, est la seule à ne pas porter de masque. Grâce à sa résistance accrue due à son Essens, l’air extérieur ne la menace pas. Elle affiche fièrement un visage jeune et élégant, ses cheveux bruns encadrant une légère frange en rideau. Ses yeux bleus, vifs et pleins de vie, se démarquent sur un visage parsemé de taches de rousseur, contrastant délicatement avec son teint métissé. Son apparence juvénile dissimule cependant une force intérieure qui n’a rien à envier à ses aînés.
Dona finit par soupirer à la réaction des deux jeunes, avant de se tourner vers John. Son regard sévère, mais rempli de bonnes intentions, trahit son souci constant de perfection.
« Demain, on récupère nos affaires, c’est bien cela ? Nos chevaux et notre bateau ? » demanda-t-elle, cherchant à obtenir toutes les informations possibles pour la mission à venir.
Dona n’a jamais raté une seule mission. En réalité, depuis l’apocalypse, elle n’a jamais échoué dans quoi que ce soit. Toujours préparée, anticipant chaque éventualité, elle incarne la rigueur même. Mais elle n’a pas toujours été ainsi. La perte de toute sa famille lors de l’apocalypse a transformé l’adolescente de 15 ans qu’elle était. Cette tragédie l’a forcée à grandir plus vite que les autres, à se forger une place en tant que Rodeur redoutée et respectée. Sa détermination à ne plus jamais être prise au dépourvu est devenue une seconde nature, un bouclier contre les incertitudes d’un monde cruel.
John acquiesça de la tête, sa présence imposante se manifestant même dans ce simple geste. Sa voix grave, marquée par les années et les épreuves, s’éleva avec calme et autorité. « Demain, nous irons voir un Counter. Il nous expliquera les détails de la mission et nous remettra les papiers d’identité correspondants. » Ses mots étaient mesurés, chaque syllabe chargée du poids de son expérience.
Il est vrai qu’un Rodeur ne part jamais sans une fiche explicative de sa mission, mais aussi sans un papier d’identité temporaire. Ce document est essentiel, car il leur permet d’accéder à des logements et des repas gratuits dans tout le royaume. Pour Dona, ce n’était qu’une formalité, un détail parmi tant d’autres à prendre en compte. Mais pour l’équipe, c’était une sécurité, une preuve que, même dans ce monde brisé, certaines choses fonctionnaient encore.
Dona acquiesça, satisfaite de la réponse, et jeta un dernier regard aux deux plus jeunes. Elle savait que cette mission serait cruciale, non seulement pour eux, mais pour elle aussi. Elle était résolue à s’assurer que tout se déroule sans accroc, comme toujours.
Dona finit par se tourner vers les deux jeunes, toujours en train de se chamailler. « Bien, j’espère que toutes vos affaires sont prêtes. Je propose que demain, après avoir vu le Counter, nous partions directement, sans perdre de temps. Cela nous permettra de prendre de l’avance, » déclara-t-elle, jetant un regard déterminé à John pour valider sa proposition. Ce dernier acquiesça, non sans soupirer légèrement à l’initiative de Dona.
John était habitué à ce genre de dynamique. Ce n’était pas la première mission qu’ils faisaient ensemble, et il savait que la présence de Dona dans l’équipe était à la fois un atout et une source de soulagement. Avec elle aux commandes des détails, John pouvait se permettre de lâcher un soupir, certain que tout serait en ordre.
« Oui, madame, » répondit Itani avec son habituelle dose de sarcasme. « Mes affaires sont prêtes depuis que je suis née, » ajouta-t-elle, un sourire en coin. L’impatience d’Itani pour sa première mission était palpable. Depuis qu’elle était toute jeune, elle attendait ce moment avec une impatience fébrile, se préparant avec l’énergie et l’enthousiasme de n’importe quel orphelin recruté pour devenir Rodeur.
« Bien, je me rappellerai de ça quand tu viendras me dire que tu as oublié quelque chose en pleine mission, » répliqua Dona en soupirant, toujours agacée par la légèreté apparente de la jeune fille. Elle connaissait assez bien Itani pour savoir que son enthousiasme débordant pouvait parfois l’amener à négliger des détails importants.
John décida alors de prendre la parole. Bien qu’il laisse souvent Dona gérer les aspects pratiques, c’était lui qui avait été nommé chef du groupe. Son expérience de Rodeur, accumulée au fil des années passées à arpenter le monde extérieur, faisait de lui une figure d’autorité naturelle. « Aujourd’hui, vous avez quartier libre. Évitez les entraînements, » dit-il en insistant particulièrement du regard sur Nim, sachant que ce dernier avait tendance à s’entraîner sans relâche. « Demain commence la vraie mission, et je ne veux pas d’une équipe fatiguée. À partir du moment où nous mettrons les pieds à l’extérieur, tout sera différent, et aucune erreur ne sera pardonnée. » Ses mots étaient fermes, presque tranchants, alors qu’il voulait s’assurer que chacun comprenne bien la gravité de la situation. Il fixa ensuite son regard sur Itani, devinant que la jeune femme pourrait être tentée de profiter de sa dernière soirée pour faire la fête. Il lui lança un regard d’avertissement, insistant une nouvelle fois sur le fait qu’aucune erreur ne serait tolérée.
« On se retrouve ici demain matin, au lever du jour. Ne soyez pas en retard, un Counter nous attendra, » conclut-il avec autorité.
Les trois autres membres de l’équipe acquiescèrent en silence avant que les deux jeunes ne partent vaquer à leurs occupations. Dona, quant à elle, resta près de John, son esprit déjà concentré sur les préparatifs de la mission à venir. Elle observa les jeunes s’éloigner, puis se tourna vers John avec une expression à la fois résolue et pensive.
« Ils sont jeunes, » dit-elle finalement, sa voix plus douce, presque introspective. « Mais ils ont du potentiel. Il faudra juste veiller à ce qu’ils ne fassent pas de bêtises demain. »
John hocha la tête en signe d’accord. « Oui, ils ont du potentiel. Mais le potentiel ne suffit pas. C’est notre expérience qui les guidera. Il faut juste espérer qu’ils soient prêts à écouter. »
Dona acquiesça une dernière fois, sachant que, malgré toutes les précautions prises, une mission comportait toujours des imprévus.
Les deux terminèrent leur discussion et retournèrent chacun dans leurs habitations respectives après s’être dit au revoir. John, fidèle à son caractère calme et introspectif, avait décidé de passer sa dernière soirée en toute tranquillité. Il profita de son lit pour faire une bonne sieste, se reposant en prévision de la mission à venir, et passa le reste de la soirée à lire un livre, savourant un moment de paix avant la tempête.
De son côté, Dona avait choisi de faire le point sur la mission à venir. Elle révisa minutieusement ses affaires, ajustant chaque détail, et rédigea des notes sur chaque membre de son équipe, analysant leurs qualités et leurs défauts. Pour Dona, chaque éventualité devait être anticipée.
Pendant ce temps, les deux jeunes membres de l’équipe, Nim et Itani, poursuivaient leurs propres activités. Nim se rendit dans l’espace d’entraînement, un lieu vaste et animé, probablement la salle la plus grande du château, avec un accès direct à l’extérieur pour des entraînements divers et variés. Il observa à distance d’autres Rodeurs s’entraîner, seuls ou en groupe. Bien que la plupart des Rodeurs préfèrent s’exercer à l’extérieur pour éviter de causer des désastres avec l’Essens au sein du château, l’espace d’entraînement restait un lieu central pour perfectionner leurs compétences.
Un jeune Rodeur, remarquant Nim seul en train d’observer les autres, vint s’asseoir près de lui. « Alors, bientôt le grand jour ? » lança-t-il avec un sourire chaleureux. Le jeune homme, qui ne semblait pas beaucoup plus âgé que Nim, arborait de longues tresses brunes qui encadraient son visage mystérieux, contrastant avec son sourire généreux.
« Ronu, devine quoi ? Dona veut qu’on parte plus tôt, » répondit Nim en riant légèrement. Ronu le rejoignit dans son rire, ni l’un ni l’autre n’étant surpris. Tout le monde connaissait le perfectionnisme légendaire de Dona.
« Quand tu reviendras, j’espère te voir en tant que Counter, » dit Ronu avec une note d’admiration.
Cette idée fit sourire Nim encore plus largement. Devenir un Counter était le rêve ultime de chaque Rodeur. Les Counters étaient des maîtres de l’Essens, capables de la manipuler avec une perfection telle qu’ils étaient directement au service des plus puissants. Respectés mais aussi redoutés, les Counters n’étaient appelés que pour gérer des problèmes majeurs, souvent causés par des Rodeurs libres, des traîtres que Nim méprisait profondément. Être Rodeur était une chance, un privilège que ces rebelles gâchaient en se révoltant pour des raisons que Nim jugeait sans valeur.
« J’espère aussi, mec. En tout cas, je ferai tout pour y arriver. J’ai le potentiel pour ça, je le sais. Peu d’élémentaires maîtrisent aussi bien leurs éléments que moi. Je fais corps avec mon pouvoir, » affirma-t-il, sa voix empreinte d’une confiance qui frôlait l’arrogance, mais qui n’était que le reflet de sa certitude.
« Je n’en doute pas. Ce serait une erreur de laisser un tel potentiel se contenter d’être un simple Rodeur. Tant que tu ne m’oublies pas une fois là-haut, moi, je serai heureux, » répondit Ronu en riant. Comme tous les Rodeurs présents, il ne doutait pas des capacités de Nim. Un jour ou l’autre, il deviendrait un Counter. « T’es super bien parti, surtout avec l’équipe que tu as, mec. Deux anciens, et pas n’importe lesquels. Tu as John Rock avec toi ! Je ne sais pas pour quelle mission ils vous ont assignés, mais ça ne sera pas la plus facile. Monsieur Rock est littéralement un dieu parmi les Rodeurs. C’est de la puissance pure et dure. Et je ne parle même pas de Dona. Elle est chiante, c’est sûr, mais en un contre un, je pense qu’elle pourrait éliminer tout le monde ici présent. Même la petite, là... comment elle s’appelle déjà ? » continua Ronu avant d’être interrompu par Nim.
« Itani. Ouais, t’as raison. J’ai la meilleure équipe pour prouver mon potentiel. Itani est jeune, mais elle a un sacré potentiel. Dommage qu’elle le gâche parfois avec toutes ses conneries, » expliqua Nim, satisfait de discuter avec Ronu. Leur amitié remontait à leur première mission ensemble, et depuis, Ronu était le seul véritable ami que Nim s’était fait. Ils terminèrent leur discussion en parlant de la future mission de Ronu. Ce jeune soigneur avait lui aussi du potentiel, bien qu’il ne soit pas le meilleur Rodeur soigneur que Nim connaissait. Il était cependant un atout précieux dans une équipe. Nim réfléchissait déjà à ce qui manquait peut-être à la sienne : un soigneur. Leur potentiel collectif était tel que les supérieurs avaient peut-être estimé qu’ils n’en avaient pas besoin, ce qui paraissait logique à Nim.
Après leur vive discussion, Nim retourna dans son logement pour finaliser ses préparatifs. Suivant le conseil de John, il prit le temps de se détendre. De son côté, la plus jeune de l’équipe, Itani, était toujours à l’extérieur, buvant une bière avec ses deux amis. Ces trois-là étaient souvent appelés les inséparables. Itani passait plus de temps avec eux qu’avec elle-même. Tous trois venaient du même orphelinat, avaient été élevés au même endroit, et se préparaient à devenir de grands Rodeurs.
Itani n’en était pas à sa première bière. Malgré les avertissements de John, elle voulait profiter de sa dernière soirée en compagnie de ses amis.
« D’ailleurs, Itani, on se demandait, Phran et moi... Dona et M’sieur Rock ? Tu crois qu’il y a eu des... rapprochements ? » demanda Tom, le seul garçon du petit groupe, sa peau sombre contrastant avec ses yeux marron pétillants de malice. Son sourire espiègle trahissait son petit jeu habituel.
« Oh, Tom, arrête avec cette histoire. Ils ont littéralement plus de dix ans d’écart, » répondit Phran, la deuxième personne du groupe. Elle était blonde aux yeux bleus, d’une beauté évidente, et sa posture et sa tenue montraient qu’elle était pleinement consciente de son potentiel, qu’elle n’hésitait jamais à utiliser. Son rire, cristallin et contagieux, fit éclater de rire les deux autres membres du groupe.
« En vrai... tout est possible. Dona pourrait bien cacher son jeu, et John est le roi de la dissimulation, donc qui sait ? » ajouta finalement Itani, un sourire en coin. Ses amis étaient une véritable bouffée d’air frais dans la vie rigoureuse d’un Rodeur. Avec eux, elle pouvait être elle-même, relâcher la pression. Pour Itani, ils étaient plus que des amis, ils étaient la seule famille qu’elle ait jamais eue. Et elle savait que c’était réciproque, ce qui rendait leur relation encore plus précieuse à ses yeux.
Alors que la discussion se poursuivait et que les verres s’enchaînaient, un homme de grande carrure s’approcha d’Itani et lui tapa sur l’épaule. Elle se tourna lentement vers lui, l’observant de haut en bas sans montrer la moindre surprise ni intimidation. Chaque soir, c’était la même chose, peu importe le bar où elle et ses amis se rendaient. Il y avait toujours des inconnus pour les interrompre au milieu de leur soirée. Elle savait parfaitement pourquoi, et elle soupira d’avance. Ses amis perdirent rapidement leur sourire lorsque l’homme prit la parole.
« Vous êtes des Rodeurs, pas vrai ? Monstres dégueulasses que vous êtes, des malédictions sur pattes. J’espère que vous crèverez brûlés par le bon Dieu, » lança-t-il, sa voix chargée de haine et d’alcool. Nombre d’anciens humains éprouvaient une haine profonde pour toute personne utilisant ou contrôlant l’Essens. Itani ne pouvait pas vraiment leur en vouloir. Après tout, c’était à cause de gens comme elle que l’ancien monde avait été détruit. Elle compatissait, mais elle savait aussi que ce n’était pas une raison pour se laisser marcher sur les pieds. Ce n’était pas à eux de payer pour les erreurs de leurs ancêtres.
Itani soupira avant de sourire largement, un sourire provocateur. Elle s’apprêtait à répondre lorsque l’homme tenta de lui cracher dessus. Le geste, purement haineux, démontrait à quel point les gens les répugnaient. Itani tourna légèrement la tête, esquivant le crachat avec une aisance qui fit s’évanouir son sourire. Elle se leva alors, faisant face à l’homme, qui était deux fois plus grand et plus large qu’elle. Son sourire provocateur réapparut.
« On est effectivement des Rodeurs. Il y a un problème avec notre présence ? » dit-elle, son sourire s’élargissant encore, tandis qu’une aura légère mais palpable émanait d’elle. La plupart des manieurs d’Essens dégageaient cette aura lorsque leur pouvoir était activé, un moyen d’intimider leurs adversaires. L’effet fut immédiat. L’homme recula, gêné, embarrassé, mais surtout terrifié. Les souvenirs de la puissance destructrice des utilisateurs d’Essens remontèrent à la surface, lui rappelant qu’il n’avait aucune chance face à eux. Il savait qu’il était incapable de tenir tête à un tel pouvoir. Avant même qu’il ne puisse trouver une réponse, Itani décida qu’il était temps de rentrer. Elle finit sa bière d’un trait, fit un signe d’adieu à ses amis, et quitta le bar, leur envoyant un baiser de loin. Elle avait besoin de se préparer pour sa première mission.
Le regard de cet homme la dégoûtait d’elle-même. Elle se demandait à quel point les anciens maîtres d’Essens avaient pu détruire la vie de tant d’humains. Itani était probablement l’une des rares manieuses d’Essens qui souhaitait ne pas en être une. Elle n’aimait pas l’idée d’avoir à assumer les erreurs des autres, de porter sur sa conscience les morts et les souffrances que l’Essens avait causées. Elle rêvait de liberté, mais la vie de Rodeur, bien que lui offrant une certaine autonomie, n’était pas vraiment un choix. C’était ça ou une vie de terreur et de misère. Ce n’était donc pas une véritable liberté.
Elle arriva chez elle tard dans la nuit, après cette soirée mouvementée, comme d’habitude. Après une douche rapide, elle vérifia une dernière fois ses affaires, se préparant pour demain. Demain, c’était le grand jour. Elle allait enfin découvrir la vraie vie de Rodeur. Elle avait hâte, mais elle avait aussi peur. Qui ne le serait pas ? L’inconnu est terrifiant. Cependant, elle savait que son équipe était prête. Ils l’avaient déjà fait, elle n’était pas seule, et elle n’avait donc aucune raison de s’inquiéter.
Mais alors qu’elle éteignait la lumière et s’apprêtait à s’endormir, une pensée l’assaillit soudainement, une pensée qui lui fit ouvrir les yeux dans l’obscurité. Elle ne pouvait s’empêcher de se demander ce que John et Dona savaient réellement de cette mission. Il y avait quelque chose dans leur comportement, une tension sous-jacente, un échange de regards qu’elle n’avait pas remarqué auparavant. Et si cette mission n’était pas simplement une autre mission ? Et si, cette fois-ci, quelque chose de beaucoup plus dangereux les attendait à l’extérieur des murs protecteurs du royaume ? Ses pensées tourbillonnaient, son cœur battait plus fort, et elle réalisa alors que le vrai danger n’était peut-être pas celui qu’ils s’attendaient à affronter...
Merci d’avoir lu ce premier long chapitre ! C’est le plus long de mon histoire, car il était important de mettre en contexte et de présenter les personnages. Pour la suite, je vous souhaite une bonne lecture !