Prologue
Temple de Solace, Premier Royaume,
Dans la froideur de la nuit de l’an 1456 du calendrier Sélécien, trois ombres se déplacèrent le long du corridor du temple de Solace. Le meneur de la procession était un moine de faible grade au vu de sa tenue sobre, dépourvue de distinctions. Il portait une lanterne et était suivi par une plus petite silhouette emmitouflée dans un épais manteau muni d’une capuche bordée d’une épaisse fourrure dont l’utilité n’était pas juste de la protéger contre le vent glacial, mais de dissimuler son visage. Lorsqu’Ivan se retourna pour s’assurer que ses compagnons le suivaient bien, il sentit une pression permanente émaner de l’homme de grande taille qui fermait la procession. Il était vêtu d’une longue cape qui laissait entrevoir à chaque enjambée une épée, signe que l’inconnu était un membre de la garde royale, seules personnes habilitées à porter une telle arme sur leur flanc gauche.
En se retournant, le moine se demande ce que des personnes aussi haut placées étaient venues faire dans ce temple isolé du monde extérieur. Il avait été tenté de refuser cette missions secrète mais le Haut prêtre lui avait promis qu’il serait transféré dans le temple d’Illiade situé dans la capitale d’Ezra, Graal pour tout prêtre souhaitant gravir les échelons et un jour diriger un temple. À cette idée, Ivan accéléra le pas guidant la mystérieuse troupe dans le dédale du temple et après plusieurs minutes, il s’arrêta enfin devant une porte au fond d’un couloir sombre et vétuste. C’est là où sont parqués ceux qu’on appelle les “Rebuts”, anciens détenus, vieillards ou simples vagabonds, ils étaient logés et nourris gratuitement à condition d’accomplir les plus basses besognes et d’accepter de soigner les malades que personne ne voudrait approcher.
Le supérieur d’Ivan lui avait interdit le moindre échange avec les visiteurs et c’est donc d’un signe de la tête qu’il leur indique que la personne qu’ils sont venus voir, dormait dans cette chambre. Sa mission devait se terminer par la remise de la seconde lanterne qu’il avait en sa possession et les laisser là sans se retourner. Mais quelle ne fut pas sa surprise lorsque l’inconnu plongea sa main dans une poche intérieure de sa cape et en sortit une bourse visiblement bien remplie qu’il lui remit. Ivan, ravi, se plia en deux en signe de remerciement et s’en alla d’un pas rapide, de peur qu’on ne lui reprenne sa récompense.
Ce ne sera qu’une fois dans sa chambre que la pensée, qu’il venait peut-être d’être complice d’un acte horrible, lui traversa l’esprit. Il s’agenouilla et se mit à prier pour l’âme de la “Rebut” que la rumeur disait folle mais besogneuse. Assuré que le moine n’était plus là, l’homme se tourna vers la femme et lui demanda, anxieux à l’idée qu’elle soit en danger :
- Tu es sûre que tu ne veux pas que j’entre avec toi ?
- Ne t’inquiète pas, le rassura-t-elle. S’il lui prenait l’idée de faire quelque chose, il me suffirait de crier et tu viendrais immédiatement, n’est-ce pas ?
Il hocha la tête et la regarda s’engouffrer dans la pièce. Une fois dans la chambre, l’inconnue fit un rapide tour des lieux et malgré la vétusté des meubles, la pièce était propre et tout était en ordre. Cela ne l’étonnait pas, sa sœur avait toujours eu une obsession pour la propreté et le rangement. Elle souleva la lanterne pour éclairer le lit qui se trouvait sur le coin gauche de la chambre. Elle s’approcha du lit et racla sur le sol l’unique chaise de la pièce faisant intentionnellement du bruit. Elle s’assit et croisa le regard ébahi de celle qu’elle venait de sortir brutalement du sommeil. Elle posa la lanterne sur la table placée contre le mur et abaissa sa capuche laissant apparaître une cascade de cheveux blonds ondulés qui lui tombait jusqu’à la taille.
Elle se pencha vers le lit et dit d’une voix volontairement tragique :
- Ma pauvre Sélina, tu es si maigre, tu es l’ombre de toi-même. Pourquoi t’infliger tout ça alors que tu aurais pu rentrer à la maison au lieu de te cacher dans ce lieu misérable ? Si mère voit dans quel état tu te trouves et dans quelles conditions tu vis, elle ne dormirait pas de la nuit.
Sélina se releva péniblement dans son lit, ses doigts décharnés serrèrent la couverture de toutes ses forces. Elle savait bien que comparée à la beauté éblouissante qui lui faisait face, elle était dans un état pitoyable. Elle cachait le peu de cheveux qui lui restait sous un foulard qu’une croyante lui avait offert et il lui arrivait souvent qu’on la prenne pour une vieille femme alors qu’elle venait de fêter son trentième anniversaire. Elle aurait pu courber l’échine et supplier sa mère de lui pardonner mais ces dernières années, elle était animée d’une soif de vengeance qui lui avait donné la force de rester en vie. Elle avait fait preuve de patience et enfin, le moment qu’elle attendait depuis tellement longtemps était arrivé. Le jeu allait commencer et elle était prête.
- Alicia qu’est-ce que tu fais ici ? Je présume que tu n’es pas venue seule, dans ce coin perdu ? demanda Sélina en resserrant son étreinte sur les draps.
- Oh mon Dieu gloussa Alicia, ne me dis pas que tu es toujours amoureuse de lui ? Tu n’as toujours pas compris qu’il s’est servi de toi et n’a jamais rien ressenti à ton égard, ajouta-t-elle d’une voix moqueuse.
- Ne dis pas n’importe quoi. Je sais bien que ton chien de garde n’a agi que pour ton compte et qu’il s’est servi de moi. Je ne suis plus aussi naïve que j’ai pu l’être, lui cria Sélina.
Au son de ses cris, un bruit se fit entendre à l’extérieur de la porte et une voix d’homme résonna tout à coup :
- Lady, tout va bien demanda-t-il d’une voix anxieuse, prêt à jouer à l’ange gardien, rôle qui lui allait si bien.
- Oui, tout va bien. Sélina est juste émue de me revoir et de savoir que tu m’accompagnes pour lui rendre visite, gloussa-t-elle.
Ethan, le chien de garde de ma sœur est donc bien là, fidèle au poste pensa Sélina. Très bien, elle voulait qu’il soit celui par qui tout allait commencer. Elle voulait lui donner le pouvoir de lui rendre sa vie. Vie qu’elle lui avait offerte et dont il avait abusé.
Alicia s’adossa à la chaise et croisa les mains sur ses genoux. Sélina savait que c’était le signe qu’elle avait assez perdu son temps et qu’elle allait aborder la raison de sa venue.
- Je suis triste que tu ne sois pas heureuse de me revoir, mais je comprends ton attitude. Tu vis dans une chambre qu’aucune de mes servantes n’accepterait d’occuper. On te donne les pires besognes et qui sait quelles maladies tu as pu contracter ces dernières années ? En digne fille de notre mère, je suis venue t’aider à sortir de cette vie de misère. Je dois bien ça à ma sœur jumelle dit-elle en souriant.
- Et comment comptes-tu “me sortir de cette vie misérable” grande sœur ? (Elle détestait qu’elle l’appelle ainsi). Tu sais bien que si je parle, tout ce que tu as construit s’effondrera comme un château de cartes. Les rumeurs disent que tout ne va pas très bien pour toi. Est-ce que le monde aurait découvert ton vrai visage ?
Le sourire avait quitté le visage d’Alicia et Sélina savait qu’elle avait visé juste. Elle la fixa du regard et après quelques secondes, sa sœur se leva, sortit une lettre de la poche de son manteau et la lui tendit.
- Tu penses vraiment que quelqu’un serait assez bête pour croire les paroles d’une folle condamnée pour tentative de meurtre ? Puisque tu abordes le sujet, je vais te donner une chance de partir de manière dramatique comme tu le mérites et rendre un dernier service à ta très chère sœur.
Sélina saisit la lettre et se mit à lire, les sourcils froncés. C’était son écriture à elle, mais cela ne la choqua pas outre mesure, Alicia avait toujours réussi des prouesses étonnantes comme celle d’imiter sa voix ou d’incarner de multiples personnages. Et c’était elle que l’on traitait de folle ! Elle se redressa après avoir achevé sa lecture et, sans prévenir, se jeta sur sa sœur. Elle agrippa les beaux cheveux dorés de sa jumelle et tira tellement fort que ses ongles s’enfoncèrent dans le cuir chevelu d’Alicia.
Celle-ci se mit à hurler de douleur, tentant en vain de détacher les doigts de Sélina de son crâne.
La porte s’ouvrit violemment et Ethan se jeta sur Sélina pour la repousser sur son lit la forçant à libérer sa proie. Il se tourna pour aider Alicia à se relever qui sous le choc s’était affalée sur le sol. Les cheveux en désordre, le visage rougi de colère, elle se releva et se dirigea vers la porte. Cachée par le large dos d’Ethan, Sélina en profita pour glisser la mèche de cheveux, qu’elle avait réussi à arracher à sœur, dans le médaillon placé sur son cœur.
Des gouttes de sang coulèrent le long de sa main et à leur vue elle fut prise d’un fou rire incontrôlable. Alicia sortit de la pièce et ordonna à Ethan d’une voix tranchante :
- Tue cette folle et finissons en une bonne fois pour toutes. N’oublie pas de placer la lettre en évidence.
La porte se referma et Ethan se tourna vers Sélina. Il prit la dague qu’il avait dissimulée sous sa cape et s’approcha du lit. Le visage décharné de Sélina était déformé par la haine et lorsqu’Ethan se pencha sur elle, elle lui cracha au visage. Surpris, il fit un bond en arrière et s’essuya le visage de sa manche.
- Je t’ai tout donné, je me suis sacrifiée pour toi et c’est ainsi que tu me remercies. Qu’est-ce qu’elle a fait pour toi, pour que tu accoures dès qu’elle te siffle ? Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter d’être traitée comme ça, lui hurla-t-elle au visage.
- Tu existes lui répondit-il froidement en enfonçant la dague dans son cœur, transperçant ainsi le médaillon qu’elle avait caché sous sa robe.
Il lui attrapa les mains et les posa sur la dague l’enfonçant encore plus profondément dans son thorax. Il ne relâcha sa pression qu’une fois qu’un filet de sang se mit à couler le long de la bouche de Sélina et que son corps soit dépourvu de vie. Il plaça la lettre de suicide sur le bureau, remit la chaise à sa place, jeta un dernier coup d’œil au corps de la malheureuse et sortit de la chambre.
Le lendemain, un moine découvrira le corps froid de celle que tout le monde appelait la “Rebut Folle”. La lettre de suicide déclenchera un scandale sans précédent et le corps de Sélina à la demande de sa famille sera enterré dans un lieu tenu secret en toute discrétion.
Si quelqu’un avait eu l’idée de déterrer le corps, il aurait été surpris...
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