Prologue
Joy. C'est le prénom que m'ont donné mes parents.
Mon père, en réalité. Américain, il s'est expatrié en Écosse pour le travail quand il était plus jeune.
Il m'a toujours dit qu'il m'avait donné ce prénom parce que j'avais fait entré dans sa vie, la plus grande joie qu'il n'avait jamais connue et que j'allais y contribuer le restant de mes jours.
Pour ma mère, je suppose qu'elle aurait préféré m'appeler Kanashimi. Ce qui signifie chagrin, en japonais. Ses parents étaient japonais et elle, a préféré faire ses études en Angleterre lors de son adolescence. Elle a rencontré mon père, ils se sont aimés malgré les différences de cultures. Mais voilà, moi, j'étais son chagrin. Dépression post-partum, crise de la quarantaine. En bref, elle n'a jamais été présente et durant mon enfance, le divorce de mes parents m'a affecté au point que j'en ai perdu la parole pendant plusieurs années.
Je crois que je me suis toujours sentie coupable de leur malheur alors qu'ils avaient tenté de faire de moi le petit rayon de soleil que mon prénom promettait.
Mais chez moi, Joy rime aussi avec catastrophe. Parce que j'en suis une, de catastrophe.
À l'âge de huit ans, je me suis cassée le bras en voulant grimper à un arbre pour sauver un chat qui, de lui-même, a pu descendre après que je sois tombée. Que quelqu'un ose me dire que ce félin ne s'est pas ouvertement moqué de moi.
Quand j'ai eu douze ans, mes premières règles sont arrivées en plein cours d'EPS à l'école. Ma mère, aussi absente qu'un conseiller à Pôle Emploi à l'époque, n’avait jamais pris le temps de m’expliquer ce que c’était. J'ai passé ma journée, une tâche au derrière sur mon superbe pantalon blanc.
Le jour de mes quinze ans, je me suis cassée une dent après avoir voulu me battre avec Daniela, une fille de mon lycée qui avait osé embrasser mon petit copain sous mon nez. Résultat ? J'ai fini aux urgences, le nez gonflé et le sourire bousillé. Son crochet du droit était meilleur que le mien.
Sans compter tous les autres jours de ma vie jusqu'à aujourd'hui. Entre les faux amis, les jobs miteux pour gagner de l'argent et tous les types que j'ai fréquenté et qui se sont servis de moi… je n'ai jamais réellement eu de chance.
Voilà le prénom qu'auraient dû me donner mes parents. Chance. Juste pour l'ironie. La blague aurait durée toute ma vie et on aurait pu en rire aujourd'hui.
— Joy ? Tu m'écoutes ?
Quand Cécile claque des doigts sous mon nez, je reviens enfin à moi. J'ai un gobelet dans la main et la machine à café coule, sans autre récipient en dessous.
— Merde ! je grogne en me munissant d'un tas d'essuie-tout.
J'appuie les papiers sur le café brûlant qui dégouline sur le meuble en bois brut tout en essayant d'arrêter la machine. Cécile et ses faux ongles tentent de m'aider mais j'ai l'impression qu'on empire la chose. Quand bien même, nous parvenons enfin à arrêter la machine et moi, je me retrouve rapidement à quatre pattes pour essuyer le sol et effacer le plus rapidement mes conneries.
— Ton téléphone sonne, Joy, me dit Cécile pendant que j’essuie le sol. T’attendais pas un appel important ?
— Si ! Si !
Je me relève à la hâte, le papier dans les mains et ma jupe blanche déjà tachée de café. Je prends mon téléphone du bout des doigts et décroche, sur haut-parleur.
— Madame Allaway ?
Voix d’homme. D’un certain âge je présume.
— C’est moi-même.
— Monsieur Hardcastle, j’ai reçu votre candidature au poste d’assistante juridique dans notre cabiner d’avocats, a Londres.
Je croise le regard de Cécile. Elle a la bouche grande ouverte, exactement comme moi. Mon cœur s’emballe, mon sang afflue. Je l’attendais cet appel !
— Nous aurions grand besoin de vous. Notre dernière assistante ayant quitter le poste, il est à pourvoir.
— Vous ne le regretterez pas Monsieur Hardcastle ! Quand puis-je commencer ?
Je suis aussi excitée qu’une puce mais j’essaie de rester humble au téléphone. Manquerait plus qu’il m’entende crier comme une hystérique.
— J’espère la semaine prochaine.
Ce qui veut dire que je dois quitter Edimbourg, prendre l’avion, trouver un logement mais aussi prévenir mes parents et démissionner de ce job pourri… tout ça en l'espace de… trois jours.
— Je serai là, sans faute !
— Alors à lundi Madame Allaway.
Quand je raccroche, je croise le regard de Cécile. On s’attrape les mains et on saute en poussant ce petit cri strident que je déteste entendre chez les autres pourtant. Mais cette fois, j'ai le droit d’avoir l’air d’une fille hystérique.
Parce que, merde, je vais à Londres !