Chapitre 1
J’ai raccroché le téléphone, j’ai pris mon agenda et j’ai inscrit le rendez-vous avec le notaire.
Je suis étonnée d’être son héritière, je ne pensais absolument pas qu’elle me léguerait ses biens.
Ma cousine et moi n’avons jamais été proches. La différence d’âge entre nous pourrait être une explication. Elle avait quinze ans de plus que ma mère. Mais la vérité, c’est que mes parents ne lui rendaient jamais visite.
Je ne la voyais pas, je connaissais tout juste son existence.
En aucun cas, elle ne fut présente à un quelconque repas de famille ni à aucune cérémonie. Elle était une sorte de fantôme. Je l’imaginais vieille, ridée et entourée de chats.
J’avais pu voir des photos d’elle chez mes grands-parents dans un album. Je n’ai pas posé de question, cela ne m’intéressait pas plus que ça.
Évidemment, je le regrette. Et, aujourd’hui, plus personne n’est là pour me parler d’elle. Mes grands-parents sont décédés il y a longtemps, mes parents les ont rejoints suite à un accident d’avion il y a quatre ans.
J’entends la porte s’ouvrir, mon mari rentre du travail. Je ne lui dis rien, je garde cette nouvelle pour moi.
Depuis quelque temps, nous nous éloignons. Les disputes deviennent notre quotidien. Avant, au moins, nous nous excusions des mots lâchés sous la colère, maintenant aucun de nous n’en fait l’effort.
Je ne suis pas heureuse . Je voudrais lui jeter la pierre, être certaine que tout est sa faute, mais la vérité, c’est que je ne sais pas moi même pourquoi je suis comme ça.
Je l’aime et pourtant je ne le supporte plus. Je n’ai pas eu le courage de la quitter, pas encore. Je ne suis pas prête pour une rupture définitive. Et je ne sais pas si c’est ce dont j’ai envie. Le pauvre devient la victime de mon comportement. Inconsciemment, je le pousse à prendre l’initiative du divorce.
Je lui dis bonjour, je vais dans mon bureau , sans attendre sa réponse. J’ai installé un climat de tension et de froideur dans la maison. Je sais qu’un seul sourire de ma part et son visage s’illuminerait. Mais c’est au-dessus de mes forces. Je voudrais, j’essaye, mais le résultat est le même : je n’arrive pas à lui offrir autre chose que la mauvaise humeur et un visage fermé.
Je me suis levée confuse ce matin. Patrick est déjà à son travail.
Mon rendez-vous avec le notaire est dans une heure et demie, j’ai tout juste le temps de me préparer et de boire mon café.
Dans la voiture, j’ouvre la vitre pour ne pas enfumer l’habitacle avec ma cigarette.
Après avoir difficilement trouvé une place dans les rues parisiennes, je gare mon véhicule tout aussi laborieusement.
Je jette un coup d’œil à ma montre, je suis en retard.
Je presse le pas et entre dans l’étude notariale. La secrétaire m’accueille avec un sourire chaleureux, je m’excuse d’être à la bourre.
Je patiente quelques minutes. Le notaire, que je pensais, à tort , vieux et rabougris, vient me chercher.
« Bonjour, madame Corti. »
« Bonjour, Maître »
Il me conduit à son bureau, je m’assois sur une chaise face à lui.
Il prend un dossier, l’ouvre et me lit :
« Madame Mazeira Yvonne, votre cousine, vous a légué tous ses biens.
Pour faire simple, je vais vous lister de quoi il en retourne :
une auberge et son habitation à Saint-Léger-Bridereix, Creuse
tous les meubles et décorations qu’il peut y avoir à l’intérieur.
un compte bancaire : 500 000 francs, un autre : 65 000 francs
une voiture de marque française
une grange et tout ce qu’elle renferme.
Un coffre-fort et son contenu.
Je reste bouche bée. Mon regard hagard fait comprendre au notaire mon étonnement.
« Vous n’aviez aucune idée que votre cousine possédait tout ça ? »
« Pas le moins du monde. Je ne pensais pas non plus que j’en serais la bénéficiaire. J’avoue, Maître, que j’avais espéré une lettre, une explication sur son choix. Pourquoi moi ? »
« Je ne peux pas répondre à votre question. Son testament ne comporte aucune explication relative à son choix. Je vous conseillerai donc de ne pas trop vous torturer avec ça. Acceptez l’héritage, allez visiter vos biens et prenez une décision quant à l’avenir de l’auberge. »
J’ai signé les papiers, en échange, il m’a donné tout un tas de clés ainsi que les actes de propriétés.
Sur le chemin du retour, j’ai réfléchi. Je vais partir, j’ai enfin un endroit à moi pour penser à ma vie, à mon couple, à mon futur.
Je pénètre dans ma chambre, m’empare d’une valise, j’y mets mes habits.
Je trouve une carte routière, je cherche Saint-Léger-Bridereix sans succès.
Je vais appeler les renseignements téléphoniques, je tourne le cadran en composant le 12. La dame me donne le numéro de la mairie, et je m’empresse de la contacter.
Je me présente comme l’héritière de madame Mazeira, aussitôt, on me passe le maire.
« Bonjour, vous êtes la cousine de notre Yvonne ? »
« Oui, c’est bien moi ! Je voudrais venir, mais je ne trouve pas le village sur la carte routière. Elle ne doit pas être assez détaillée. Pouvez-vous me donner un bourg plus grand que je puisse suivre ? »
« Si ma mémoire est bonne, votre cousine m’avait dit que vous habitiez Paris ? »
J’étais encore plus étonnée qu’elle parle de moi aux gens.
« Oui, c’est exact »
« Suivez les étapes suivantes : Orléans, Vierzon, Châteauroux, La Souterraine. Une fois que vous serez à La Souterraine, prenez la direction Dun-Le -Palestel. Vous tomberez sur notre village après une dizaine de kilomètres. Si vous avez des difficultés à trouver, n’hésitez pas à nous joindre, on viendra vous guider. »
Je le remerciai et mis fin à notre conversation.
Je me dépêchais de noter les noms des villes que je devais suivre avant de les oublier.
Je me suis installée à la table de notre petite cuisine, j’ai écrit une lettre à Patrick :
« Patrick ;
Je pars. J’en ai besoin, nous en avons besoin. Je nous fais vivre un enfer.
Ici j’étouffe, avec toi j’étouffe et pourtant tu n’y es pour rien.
Je ne me reconnais plus.
Ne me cherche pas, s’il te plaît. Je te donnerai de mes nouvelles, je ne te laisserai pas dans l’incertitude trop longtemps.
J’ai tant besoin d’oxygène, et ici, je respire à peine.
À bientôt, je te le promets.
Rebecca, »
J’ai refermé la porte derrière moi, sans un regard en arrière, et avec le sentiment d’un poids en moins dans ma poitrine.
Je suis sortie de Paris. J’étais enfin sur la route qui me mènerait chez Yvonne.
J’écoutais la radio et alternais avec mes cassettes audio.
Certains auraient pu trouver la distance trop longue, moi, j’avais besoin de me retrouver seule, sans le retour de Patrick, pour mettre fin à ma solitude.
Je me suis arrêtée pour manger un sandwich, boire un soda, et très rapidement, je suis remontée dans ma R5.
J’avais trouvé la bonne direction. Je scrutais tous les panneaux qui m’indiqueraient Saint-Léger-Bridereix.
Quand, enfin, je pénétrais dans le village, je fus vraiment surprise. C’était tout petit ! Une dizaine de maisons tout au plus. Comment ma cousine a-t-elle pu mettre autant de côté avec le commerce d’une auberge ici ?
Je l’ai facilement localisée : numéro 17, en face de la mairie.
Un panneau au-dessus de la porte mentionnait : « L’auberge de la poule qui caquette », le nom m’a fait rire.
J’ai aisément inséré la clé dans la serrure, heureuse d’avoir pu tomber sur la bonne du premier coup.
Mes premiers pas se firent dans le bar. Il était sombre malgré ses grandes fenêtres. Le comptoir est en bois, du chêne certainement. Une petite trappe doit mener à la cave. Il y a quatre tables, des chaises et des tabourets.
Une cheminée sur la gauche et une autre juste en face. Les bouteilles d’alcool trônaient sur les étagères à proximité des verres poussiéreux.
Au mur, un grand miroir et peu de décoration.
La pièce qui suivait était grande, mais vide. Des chaises et des bancs étaient posés contre les murs blancs. Je pense que c’est la salle de bal.
À l’étage, l’appartement d’Yvonne était figé : une chaise avec son tablier, un couteau sur la table et des épluchures de carottes moisies déposées sur une feuille de journal.
J’ouvrais le frigo : une odeur de pourris chatouillait vivement mes narines. Je l’ai refermé rapidement et ouvert une fenêtre pour chasser l’odeur.
Au fur et à mesure de ma visite, je découvrais ma cousine.
Je finis par sa chambre. J’ai eu un choc. Des photos de ma mère partout sur les murs. Je ne comprends pas. Maman n’était absolument pas amie avec Yvonne. Puis, je me reconnus, mon portrait dans des cadres, à différents stades de ma vie. Je réfléchis, et j’en suis venue à la seule conclusion qui s’impose ; je ne me suis jamais intéressée à cette lointaine cousine, mais ma mère lui envoyait des nouvelles de nous tous, les photos en étaient la preuve. Si je n’étais pas si égocentrique, j’aurais posé des questions à mes parents et grands-parents quand les quatre étaient encore de ce monde, sur notre famille.
Yvonne avait juste besoin de savoir que j’existais pour me reconnaître comme sa famille. En comparaison, je me sentais vraiment ridicule avec mes soucis de femmes modernes, comme aurait dit mon beau-père !
J’avais faim. Il fallait que je fasse une liste de ce que je voulais : pain, fromage, café, produit d’entretien, lessive, chocolat et fruits.
Je décidais d’aller à Dun-le-Palestel. La petite ville n’était pas loin, l’épicerie beaucoup moins cher qu’à Paris. La commerçante tellement souriante que je me suis cru sur une autre planète.
Je suis arrivée avec mes bras chargés de sacs.
Je suis vite montée à l’appartement, j’ai nettoyé la cuisine à fond, retiré les draps du lit pour les mettre dans la machine à laver. J’ai fait les poussières, balayer et passé la serpillière. Quand l’essorage fut terminé, j’ai étendu les draps dehors. Je me suis assise sur la terrasse. Je regardais les draps se balancer au gré du vent. Il y avait quelque chose de reposant à les contempler. Je serais restée là plus longtemps si mon estomac ne criait pas famine.
Après avoir enfourné ma nourriture en un rien de temps, j’ouvrais les armoires à la recherche de linge de lit propre et de couvertures. J’ai trouvé vite. Les portes en bois sombre se sont ouvertes sur des draps repassés, pliés et posés en pile. C’était une œuvre d’art, des couleurs claires, de la dentelle, du lin, du coton et l’odeur de lavande qui s’en échappait. Je pris soin de ne pas défaire ce qu’Yvonne a dû mettre des heures à ranger. J’ai choisi une parure blanche avec de la dentelle sur les rebords.
J’ai aussi pensé à prendre une couverture et un édredon remplis de plumes d’oie.
J’ai voulu retourner le matelas, même si je sais qu’elle n’est pas morte ici. Je me sentais mieux en le retournant. Cependant, quand j’ai passé les mains dessous, j’ai senti que quelque chose y était placé. C’est un cahier, une sorte de journal.
J’ai ouvert la première page et j’ai lu ;
Journal numéro 6
Yvonne Mazeira
J’ai reposé le journal sur la table de chevet.
Est-ce que j’ai le droit de le lire ?
Je suis redescendue, j’ai décidé d’apprendre à me servir de ce percolateur, j’avais besoin de caféine et vite !
Seule, dans le bar vidé de sa vie et de ses clients, je n’arrivais pas à chasser le journal d’Yvonne de mon esprit.
Je pris la décision de le lire, après tout, je ne peux pas trahir quelqu’un que je ne connaissais pas, et qui plus est une morte.
J’allais prendre ma douche, me laver les dents, me coucher et commencer ma lecture.
« Je pense que Rebecca n’est pas heureuse dans sa vie. »
Elle parle de moi ? Je suis dépassée, confuse.
« Les photos que Bernard m’a données le prouvent. Elle n’a plus cette lumière dans ses yeux. Je m’inquiète pour elle. Elle n’a plus personne à qui se confier. Si seulement, elle savait qu’elle pouvait compter sur moi. »
Voilà les écrits dans ce journal numéro 6. Pas de dates, et essentiellement des pages blanches. L’ange de la mort est venu la chercher avant qu’elle n’ait eu le temps de noircir son cahier de ses secrets.
Qui est-ce Bernard ? Pourquoi avait-il des photos de moi ? Pourquoi Yvonne s’inquiétait pour moi ?
Je n’arrivais pas à dormir, je tournais, je soupirais et j’étais dans une quête de réponses.
Pas la peine de rester allongée dans ce lit, Morphée ne viendra pas me prendre dans ses bras ce soir. Autant en profiter pour chercher les journaux 1,2,3,4,5 !
Je me mettais donc à la recherche de ces carnets. Armoires, tiroirs, recoins, je fouillais tout, en vain.
Je m’asseyais par terre. Je passais en revue les endroits où ils pourraient être cachés.
Me revint en mémoire le coffre-fort. Je me mis à explorer les lieux. Je soulevais les tableaux du mur et bingo ! Maintenant, il fallait que je dégotte la clé correspondante. Ce fut chose faite, puisqu’elle se trouvait parmi le trousseau que m’avait remis le notaire.
Je pris une grande bouffée d’air et je l’ouvris. Il y avait des lettres, des photos et les cahiers d’Yvonne.
Je les ai pris sous le bras, replaçai le tableau sur le coffre fermé.
De retour dans la chambre, je prenais le numéro 1 .
Nerveusement, je commençais ma lecture :
« J’ai un secret. Personne pour me confier. Pourtant, il faut que ça sorte.
Je vais l’écrire, en espérant que cela m’aidera à m’apaiser, à me déculpabiliser.
Voilà, il y a vingt ans, j’ai eu une fille. Je n’avais que quinze ans.
Tout le temps de ma grossesse, je n’avais pas le droit de sortir de ma chambre ni le droit de me mettre à la fenêtre. De toute façon, qu’aurais-je pu bien y voir ? Les volets n’avaient pas le droit d’être ouverts.
La lumière m’était interdite, rien qui aurait pu trahir ma présence au domicile familial.
Ma tante, qui était sage-femme, venait me rendre visite chaque semaine. Elle venait le samedi. Elle était toujours venue rendre visite à mes parents le samedi. Rien ne changerait pour les voisins.
Le temps fut long dans ces quatre murs. Ma mère venait me donner mes repas, elle ne me parlait pas, ne me regardait pas. Mon père ne prenait pas la peine de monter me voir. Je n’existais plus pour lui.
Ils avaient raconté au village que j’étais partie pour la ville. Que j’avais un emploi de domestique chez une riche famille. Il fallait cacher les erreurs de leur horrible fille.
Pour moi, ce n’était pas une erreur pourtant. Ce fut le plus beau jour de ma vie.
J’allais au bal pour la première fois. J’avais passé du temps à me confectionner une jolie robe. J’avais coiffé mes cheveux en chignon et j’y avais piqué des petites fleurs. Je savais que Gabrielserait là. C’était le fils de l’épicier. Je l’aimais depuis aussi longtemps que je pouvais m’en souvenir. Il avait dix-sept ans, il était beau. Il me rejoignait parfois quand je gardais les vaches au champ. Il me faisait rire, il me faisait danser sous la pluie, il embrassait ma joue et je rougissais. Il me disait qu’il attendait impatiemment mes quinze ans, pour que je puisse aller moi aussi au bal.
Ce jour est arrivé, j’y suis allée. Nous avons dansé à ne plus pouvoir en respirer. On est allé dehors pour prendre l’air. Sa main n’a pas lâché la mienne. Derrière la grange, il m’a embrassé. Mais, nous étions des enfants, nous ne savions pas qu’il était dangereux de se toucher, nous ne savions pas que dans l’euphorie du moment, nous ne pourrions pas nous arrêter. Et nous savions encore moins que des enfants pouvaient faire des bébés.
La réalité m’a rattrapée. Ma mère, qui était très suspicieuse, s’en est aperçue avant moi.
Je n’ai jamais voulu lui dire qui. Elle le devinait facilement, mais j’ai toujours nié.
J’ai réussi à lui faire parvenir une lettre par l’intermédiaire d’Annie.
J’ai attendu sa réponse des jours durant. J’ai dû me rendre à l’évidence : il m’avait abandonnée.
J’ai accepté mon bannissement. Je ne pleurais pas, je ne criais pas. Je restais courageuse.
Un soir d’orage, j’ai mis au monde mon enfant. Je la tenais dans mes bras.
Je lui avais choisi le prénom de Gabrielle.
Ma tante me reprit le bébé des bras et me dit que non, je ne le garderais pas.
Ma mère m’expliquait que je n’aurais rien à offrir à un enfant, puisque j’en étais une moi-même.
Ils avaient décidé que ma fille serait plus heureuse sans moi.
Qu’ils s’étaient occupés de lui trouver une bonne famille.
Je n’avais rien à dire, je n’avais pas à choisir. La fille perdue n’avait pas le droit à la parole.
La décision de m’envoyer dans un pensionnat pour jeunes filles avait été actée. Je partais pour trois mois, c’est tout ce que mes parents pouvaient payer pour moi.
À mon retour, il me serait interdit de reparler de mon enfant »
Le reste de son journal était sur les trois mois qu’elle passa à Paris dans cet institut d’un autre temps.
Le journal numéro 2 décrivait son retour dans sa famille
« Je suis toujours un fantôme pour mon père, et tout juste visible pour ma mère. D’après elle, je devrais me sentir honteuse. De quoi, exactement ? Je ne comprenais pas. Avoir un bébé était honteux ? Ou alors, c’était mon âge ? Ou bien encore d’avoir aimé Gabriel ? Et eux, n’avaient-ils pas honte de m’avoir subtilisé mon enfant ?
Je n’ai pas le droit de parler d’elle ni de demander de ses nouvelles.
Je me languis de son petit corps. Le soir, je prends cette poupée de chiffon qui trône sur mon lit. Je la berce, puis prise de rage, je la jette contre la porte de ma prison.
Hier, j’ai pu sortir. Ma mère avait prévenu les villageois de mon retour. Prétextant s’être trop ennuyée de moi, elle m’avait fait revenir.
Je l’ai accompagnée à l’épicerie. Je l’ai vu, travaillant consciencieusement à des calculs certainement très compliqués. Son père lui dictait la quantité d’articles restant dans la réserve. Gabriel en déduisait combien il faudrait en commander.
Il a levé un œil sur moi, je l’ai vu rougir. Mais très vite, il est retourné à ses stupides additions.
J’avais espéré quoi ? Je ne sais pas trop, mais j’avais espéré quelque chose de lui.
Maman a payé pour ce qu’elle a pris, et nous ressortions.
J’ai entendu une personne crier mon nom, quand je me suis retournée, c’était lui.
« Madame Mazeira, vous avez oublié votre note, tenez »
Il a donné le ticket à ma mère et ne m’a même pas regardé.
Ce soir-là, dans ma chambre, j’ai décidé de le détester jusqu’à la fin de mes jours.
Je repris le cours de ma vie, en ne cessant jamais de penser à ma fille. Je souhaitais son bonheur.
J’amenais des livres quand je devais garder les vaches. Ils étaient ma seule compagnie, maintenant que Gabriel ne venait plus me retrouver. Cependant, un jour, il arrivait. Il s’est assis à côté de moi.
« Rebecca, je voulais te dire que je vais me marier. Je n’ai pas le choix, je te jure que si je l’avais, ça serait toi qui serais ma femme. Mon mariage avec Annie est organisé par nos parents depuis bien longtemps. Ça ne me réjouit pas de faire une union sans amour. Je tenais à te l’apprendre, je voulais te dire que je t’aimerais toute ma vie. »
Il m’a embrassé la joue et il est reparti en courant.
J’ai compris, Annie ne lui avait jamais donné ma lettre. Il ne sait pas que nous avons un enfant, il ne sait rien !
J’étais en colère, furieuse et l’âme vengeresse.
Je suis allée à l’épicerie, j’ai demandé à parler à madame Poulpau.
Une fois seules, je lui ai tout raconté. Elle ne m’a pas interrompu, elle m’a laissé finir jusqu’au bout de mon histoire.
Elle s’est assise, m’a regardé droit dans les yeux : « tes parents ont pris la décision qui s’imposait. Penses-tu que nous t’aurions laissé épouser notre fils ? Nous n’avons qu’un seul enfant, il est l’avenir du magasin et de tout ce qu’on a pu bâtir au fil des générations. Pourquoi, à ton avis ? Pas juste à force de travail, mais aussi grâce à des unions arrangées. Nous n’avons pas le luxe de l’amour, encore moins d’arranger le destin d’une petite sotte qui se couche sous le premier venu . »
Les larmes que j’avais retenues tout ce temps se sont mises à couler sans que je puisse les retenir.
« Je garderai ton secret, part et ne pense plus à des idées irréalisables pour une fille comme toi ».
J’ai mis plusieurs jours à me remettre de cette discution. Je ne mangeais plus, je ne dormais plus. L’image de ma fille et de son père tournait en boucle dans ma tête.
Il fallait que je parte. Je ne pourrais pas vivre ici à le regarder vivre sa vie auprès d’Annie. Je ne pourrais pas supporter de voir son ventre s’arrondir quand moi, je n’ai plus mon bébé.
J’ai dit à ma mère mon souhait de partir travailler en ville, n’importe où, mais loin.
Cette demande était un soulagement pour elle et certainement pour mon père aussi.
Rapidement, ils m’ont trouvé une place de nourrice chez des gens fortunés à Paris.
Je suis partie comme on fuit, pas un mot, à peine un au revoir.
La famille parisienne était vraiment accueillante.
Je devais m’occuper des deux enfants, l’aîné était âgé de deux ans et le dernier avait l’âge de la mienne.
J’ai pu combler un peu ce vide en le maternant comme j’aurais materné ma Gabrielle.
Je suis restée trois ans à leur service avant que la guerre n’éclate.
J’ai été heureuse, intégrée et pour la première fois de ma vie je me suis sentie importante.
Ils étaient juifs. Le père avait pris la décision de partir aux États-Unis. Il disait que le nazisme gagnerait la France. Personne ne le croyait, ses amis lui riaient au nez. Pourtant, il campa sur ses positions, et grâce à son instinct, il put sauver toute sa famille. Ils auraient voulu m’amener avec eux, mais je refusais. Si, comme il le disait, mon pays entrait en guerre, alors ma place était ici. Et, surtout, si Gabrielle voulait savoir qui était sa mère, je voulais qu’elle n’ait pas à aller en Amérique pour avoir ses réponses.
La veille de leur départ, le couple m’appelait pour me parler. Ils m’ont tendu une enveloppe :
« Nous voulons que tu prennes cet argent et que tu partes de la capitale. Tu as assez pour t’acheter un petit commerce à la campagne. Promets nous de ne pas rester ici et de nous donner de tes nouvelles. »
J’ai promis.
Je suis restée chez eux quelques semaines afin de nettoyer l’appartement et d’accueillir les nouveaux propriétaires . Dans l’intervalle, j’ai trouvé une petite annonce d’une auberge à vendre à Saint-Léger-Bridereix, dans la Creuse. C’était assez loin de mes parents pour ne pas les voir tous les jours, mais je pourrais toujours aller leur rendre visite en car.
Quand je suis arrivée dans le village, l’acte de propriété et les clés dans la main, l’accueil fut chaleureux. Les villageois étaient contents que le bar ouvre. J’avais des clients réguliers en plus de ceux de passage. Les jours de foire à La Souterraine ou à Dun-Le-Palestel le café était rempli. Il faut dire qu’il était bien placé, presque à égale distance des deux bourgs.
Je proposais les repas du midi et du soir. J’avais fait beaucoup de progrès en cuisine. Élisa, la cuisinière de la famille Bauman, m’avait formée, à ma demande, sur mes jours de repos.
Le répit fut de courte durée, la guerre fut déclarée. Les hommes en âge de combattre partaient, et l’auberge fut vidée de sa jeunesse.
Assez vite, nous avons capitulé. Les vieux enrageaient, comparant leur victoire de 14 à la défaite d’aujourd’hui.
Certains soldats revenaient, d’autres étaient prisonniers.
Cela devenait de plus en plus difficile de se faire livrer les marchandises. Le café était devenu une denrée rare, on le remplaçait par de la chicorée.
On arrivait à se débrouiller. Avant la guerre, je voulais organiser des bals dans ma grande salle, je n’en ai jamais eu le temps . Les allemands nous l’interdisent maintenant.
Je n’ai pas envie d’écouter l’envahisseur, alors j’en ai planifié des clandestins. Ce fut mon premier acte de résistance.
C’est dans une de ces fêtes que j’ai connu Louis. Il est devenu mon meilleur ami. Lui et moi étions la honte de nos familles. Lui homosexuel et moi fille perdue ! Nous devions nous taire. Renoncer, lui et moi, à qui nous aimions pour que la bien pensante société puisse oublier l’horreur que suscitait notre vue.
Les gens qui gardent un lourd secret se reconnaissent entre eux, je l’ai remarqué au fil du temps. Élisa, la cuisinière, fut la première personne avec qui je me suis sentie bien. Elle aussi avait un secret. Elle ne me l’a jamais révélé, mais m’a assuré d’en faire encore des cauchemars.
Louis entrait dans la résistance le premier.
Son réseau avait besoin d’un endroit pour se faire passer des messages. Et c’est comme ça que j’y suis entrée. Au départ, comme simple messagère, puis j’ai caché des gens. Parfois, je leur laissais ma grange pour leur réunion. J’ai fait ma place au sein de leur équipe. Je suis devenue une personne sur qui le réseau pouvait compter, ils m’invitaient à prendre part à leur décision.
Un soir, pendant que nous étions dans la grange à attendre les retardataires, il est arrivé avec Louis. Mon cœur s’est arrêté de battre durant quelques secondes. Je me demandais si mon cerveau me jouait des tours .
« Rebecca, tu peux le cacher ? Il est recherché . »
J’ai mis un certain temps avant de répondre.
Gabriel était pâle, étonné et tout aussi surpris que moi.
« Oui, évidemment »
Louis lui dit de me suivre. Sans un mot, je l’ai amené à la cache. Je lui ai montré son lit et lui ai dit que je viendrais trois fois par jour pour le nourrir, mais jamais aux mêmes heures.
« Rebecca, tu vas bien ? Je croyais que tu étais à Paris ? »
Sans répondre à sa question, je lui dis : « Pourquoi dois-tu te cacher ? »
« J’ai été dénoncé par des putains de collabos. J’ai fait sauter le pont des bonshommes, et le fils Perricaut m’a vu. »
J’ai hoché la tête en signe de compréhension, j’ai refermé la porte et poussé la bibliothèque devant afin bien dissimuler l’entrée.
Je me suis adossée au mur, et j’ai demandé à Dieu pourquoi il m’infligeait ça. J’ai fini par rejoindre mes compagnons de combat. Louis, qui me connaissait bien, est resté quand les autres furent partis.
Je lui dis qui était Gabriel .
« Je reste ici cette nuit »
J’ai refusé catégoriquement, je sais trop le mal que peut faire les rumeurs et les on-dit. J’ai payé le prix fort une fois, je ne veux pas que la présence de mon ami chez moi, toute une nuit, délient les langues des vipères et me fasse perdre tout ce que j’ai.
Je me suis couchée ce soir-là souriante.
Ma chambre avait été ma prison pendant toute ma grossesse et même plus, aujourd’hui, il goûterait un peu du même plat que j’ai mangé pendant des mois. Je me souvenais des paroles de sa mère, je riais de savoir que celle qui n’était pas assez bien pour son fils était celle qui lui sauvait la vie maintenant. Mon esprit dérivait sur mes parents . Auraient-ils honte de moi malgré mon aide aux résistants ? J’en avais fait du chemin et j’étais fière de moi. J’ose espérer que ma fille le serait. C’est pour elle que je me bats. Pour qu’elle vive dans un pays libre.
Ce sont les bruits de quelqu’un qui frappe à ma porte qui m’ont réveillé ce matin.
J’ai tout de suite pensé au pire, et je me voyais déjà à la kommandantur.
C’était Louis. Mon sang, qui s’était figé, reprit son circuit pour réchauffer le bout de mes doigts glacés.
« Il va partir ce soir. Je lui ai trouvé un moyen de rejoindre l’Angleterre. »
Je me sentais soulagée .
« Je vais lui porter son repas. J’ai un costume et une valise, je les lui donnerai. J’ai besoin que ce soit moi . Il faut que je lui dise correctement au revoir pour pouvoir tourner la page. »
Louis me donnait les indications à lui transmettre. J’ai préparé son plateau, pendant que mon ami prenait ma place derrière le comptoir.
Je suis entrée dans sa chambre secrète.
Je lui ai donné le mot, après l’avoir lu , il le fit disparaître sous la flamme d’une allumette.
« Avant que tu ne partes, il faut que je te parle de quelque chose . »
Je vidais mon sac. Je parlais de notre fille, de ma vie de prisonnière, d’Annie et de sa trahison, de la discution avec sa mère, de la honte de mes parents, de mon amour pour lui resté intact malgré ma promesse de le détester, puis enfin à l’acceptation de mon sort .
« Quel gâchis, si tu me l’avais dit... »
« Non, le coupais-je, non ! Rien n’aurait changé. Tu ne te serais pas battu contre tes parents. Tu te bats pour ton pays, tu te bats contre les allemands, mais tu as capitulé bien trop vite face à ta famille alors que tu disais m’aimer. Alors, non, Gabriel, quoi que tu aurais su, tu serais resté le fils obéissant que tu as toujours été. Ne te méprends pas, je ne te juge pas. Et, même, je te pardonne. Je voulais juste m’assurer que tu saches pour notre fille. Ils me l’ont prise, mais dans mon cœur elle sera toujours avec moi et je serais toujours sa mère. »
Je l’ai serré dans mes bras, je lui ai souhaité bonne chance et je suis partie. Louis s’occuperait de lui le reste de la journée.
Durant des jours, mon moral fut bas, mon appétit en baisse et mes larmes trop enclines à couler. Je me suis reprise. Des choses plus importantes se passaient, là, dehors, pour que je m’apitoie sur mes petits soucis de cœur.
L’occupation n’en finissait pas, je commençais à désespérer de retrouver mon pays libéré un jour. Puis, c’est arrivé. Les américains ont débarqué, les villes ont chassé les allemands ; les collabos d’hier sont devenus les résistants d’aujourd’hui, des femmes ont été tondues pour avoir aimé un homme du mauvais camp . Des hommes ont été décorés, parfois à tort, rarement les femmes ont pu orner leur chemisier d’une telle décoration.
Je décidais de fermer l’auberge pour quelques jours et d’aller voir mes parents. Je voulais aller de l’avant, mais avant, je devais leur accorder mon pardon. »
Je refermais ce cahier pour prendre le suivant. J’étais happée par ses mots, plongée dans une histoire qui n’était pas la mienne. Cependant, je vivais ses écrits, je voulais connaître cette femme de ma famille. Sans aucun doute, celle dont je serais la plus fière (exception faite de ma mère).
« Le village de mon enfance n’avait pas bougé. La guerre l’avait épargné.
Je frappais à la porte de mes parents qui s’est ouverte sur une vieille femme, et j’ai eu du mal à reconnaître ma mère.
Elle m’a pris dans ses bras, et j’en fus surprise. C’était bien la première fois qu’elle avait un geste tendre envers moi.
Je pénétrais dans la cuisine. Mon père, lui, n’avait pas changé. Assis, lisant son journal, sa tasse de café posée sur la table à proximité de sa main. Il s’est levé, s’approcha de moi et m’a embrassé sur les deux joues. Était-ce la fin de la guerre qui les poussait à être démonstratifs ?
Nous ne nous étions jamais revus depuis mon départ pour Paris. Je leur écrivais, ils savaient que j’avais un commerce. Évidemment, ils n’étaient pas d’accord. Une femme seule qui sert de l’alcool à des hommes potentiellement éméchés, ça ne se faisait pas. Mais cela faisait longtemps, maintenant, que je me passais de leur bénédiction.
Je profitais de ce moment pour leur dire tout ce que j’avais gardé pour moi :
« Je vous en veux pour avoir pris toutes les décisions sans prendre le temps de m’en parler. C’était cruel. Bien que je comprenne pourquoi vous l’avez fait, j’ai de la peine à vous pardonner, et, pourtant, il le faut. Je dois avancer, je dois tourner la page. Vous m’avez ordonné de ne plus parler de mon enfant, mais j’ai tant besoin de réponse. Aujourd’hui, je vous implore de me répondre. »
Ils ont légèrement opiné du chef en signe d’accord.
« Où est ma fille ? Qui l’a adoptée ? »
Ma mère baissait les yeux, puis elle dit :
« Elle était chez ta cousine Clara, c’est elle qui l’avait prise ».
« Clara ? Ta nièce ? La fille de cette tante qui m’a accouché ? Et pourquoi était ? »
« Leur bâtiment a été bombardé, ils n’ont pas eu le temps de descendre à la cave. Ils sont morts tous les trois. Ta tante Pauline les a fait enterrer tous les trois au cimetière du village. »
Je me suis mise debout, je suis sortie et j’ai pris la direction du cimetière. Mes parents me suivaient sans bruit.
Mon père me fit un signe de tête, quand je me suis retournée pour lui demander où était ma fille, pour me montrer la tombe.
Ils étaient en photo tous les trois. Je reconnaissais mon bébé, il n’y avait aucun doute, c’était elle. J’ai lu son prénom, elle ne s’appelait pas Gabrielle, elle s’appelait Rebecca.
« Même son prénom, vous ne lui avez pas laissé ? »
Je n’ai pas su comment interpréter leur silence.
Je suis sortie et j’ai croisé ma tante, habillée en noir et un bouquet de fleurs à la main.
« Tu as compris maintenant ? »
« Compris quoi ? » me demandait-elle.
« Que de construire le bonheur de ta fille sur le malheur de celle de ton frère n’était pas une bonne idée ? Que de mentir à ta nièce pour offrir son bébé à ta fille, c’était malhonnête ? J’aurai pu comprendre, je l’aurai même accepté. Mais vous m’avez tous menti. Je voulais vous pardonner, mais je ne peux pas, c’est au-dessus de mes forces. »
J’ai regardé mes parents en leur disant : « N’ayez crainte, la fille perdue le sera à jamais. Je ne reviendrai plus. »
Rebecca ? Comme moi ? Était-ce une coïncidence, ou alors ma mère était au courant de cette histoire ? Le reste du journal ne contenait rien de significatif. Je le posais, je prenais le suivant.
Je me suis fait un café, fumé une cigarette et je contemplais le lever du soleil sur la campagne creusoise. La brume enveloppait les champs et la forêt. Un paysage, aussi mystérieux que les confessions d’Yvonne, s’animait devant moi.
Je reprenais ma lecture, toujours aussi captivée, et malgré ma nuit blanche, je n’avais toujours pas envie de dormir.
« Louis ne m’avait pas laissé tomber. Il venait toujours aussi souvent.
Un jour, il me proposait de venir avec lui à Paris quelques jours. Il ne connaissait pas la ville, et pour un campagnard comme lui, la capitale lui faisait peur.
J’ai accepté, surtout parce que je voulais voir de mes yeux l’endroit où ma fille est morte.
J’ai noté le nom de famille du mari de Claire, les prénoms, les dates de naissances et de décès que j’avais lu sur la pierre tombale.
J’avais écrit la lettre de félicitation que mes parents voulaient lui envoyer à l’occasion de son mariage. Je connaissais le nom de la rue et l’arrondissement. Le numéro, je ne me le rappelais plus.
Je marchais comme on se recueille dans la rue de mon enfant.
Je ne trouvais aucun bâtiment effondré. Peut-être avaient-ils déménagé ?
Je me mis en quête d’interroger les voisins. Je me trouvais face à une énigme, puis j’ai trouvé un vieux monsieur. Il m’a dit les connaître.
« Ils sont partis, il y a longtemps . »
« Mais où ? » lui demandais-je.
« Je ne sais pas. Mais, je connais quelqu’un qui pourrait vous aider. »
Il me donnait l’adresse d’une dame qui était leur nourrice .
Elle n’était pas loin, et je ne voulais absolument pas attendre demain pour aller la voir.
Je frappais à sa porte. Une femme aux cheveux gris m’ouvrait.
Je me suis présentée. Avant que je ne dise pourquoi je venais lui rendre visite, elle pâlit et me dit d’entrer.
« Je me demandais quand vous alliez venir. » J’ai voulu lui demander pourquoi, mais elle levait son doigt, me faisant signe de me taire.
« J’ai travaillé pour la famille Landau longtemps avant l’arrivée de la petite Rebecca. Je connaissais votre situation, je savais qui était la petite.
Votre cousine ne m’a jamais rien caché. Au départ, sa mère et la vôtre lui ont assuré que vous étiez d’accord. Elle n’a pas cherché plus loin. Elle demandait de vos nouvelles, en espérant que vous ne changeriez pas d’avis. Quand votre tante est arrivée avec le bébé, c’était le plus beau jour de sa vie. Elle vous a écrit une lettre, vous remerciant et vous promettant de vous donner des nouvelles de l’enfant. C’est votre mère qui a bien évidemment reçu et lu votre courrier. Elle a eu peur que leur secret ne vous soit révélé si jamais il y avait d’autres lettres. Elle a répondu, et lui a expliqué que vous n’étiez pas informé de l’avenir de votre fille.
Elle l’a imploré de ne rien vous dire, de vous laisser une chance d’oublier.
Clara n’était pas d’accord avec ça. Mais l’amour qu’elle portait à la petite effaçait la culpabilité qu’elle ressentait pour vous. Mais, malgré ça, elle ne s’est jamais pardonnée d’avoir participé à ce qu’elle appelait « l’enlèvement ».
Puis, la guerre a éclaté. Peu de gens savaient que la famille était juive. Landau n’est pas un nom commun pour les israélites. Votre tante a fait faire une tombe à leur nom et ils ont changé d’identité. Je ne sais pas comment ils se font appeler aujourd’hui. Mais je ne pense pas qu’ils puissent récupérer leur nom facilement. Un certificat de décès a été établi pour chaque membre de la famille Landau après tout.
Ce que je sais, c’est que Clara ne voulait pas quitter le pays. Et, je suis dans l’incapacité de vous dire si son mari l’a écouté ou pas. Par contre, j’ai une lettre pour vous. Elle m’a fait promettre de vous l’a donné si jamais vous veniez me voir ».
Je restais sans voix, sonnée. Mon cerveau tournait au ralenti. Je voulais me lever pour prendre la lettre et partir, mais le choc clouait mes pieds au sol. Elle me tendait l’enveloppe et ma main refusait de bouger. Elle me servait un verre : « Buvez ça ! Vous en avez besoin. » J’ai bu sans me poser de question. J’ai pris la missive de Clara, que j’ai coincée contre ma poitrine, et je suis rentrée à l’hôtel.
Louis ne devait rentrer qu’en milieu de nuit, alors c’est seule que j’ai lu. »
J’étais comme en transe, mon esprit carburait à cent à l’heure. Autant, j’avais envie de lire la suite, autant je le redoutais. Au fond de moi, je me doutais de ce qui allait suivre.
« Ma chère Yvonne,
Si tu lis cette lettre, c’est que tu es au courant pour Rebecca.
Je dois t’avouer que j’en suis soulagée. Tu as fait mon bonheur, et je n’ai jamais pu te remercier. C’est chose faite maintenant.
Nous avons dû changer d’identité et, surtout, nous faire passer pour morts.
Charly était entré dans la résistance, il a tué un officier ennemi. Son ami a été capturé, et nous ne savions pas si, sous la torture, il serait capable de se taire.
Nous nous sommes cachés, nous avons pu découvrir que nous étions recherchés assidûment. Le bâtiment dans lequel nous étions a été bombardé, une famille avec un bébé a péri dans ce drame. D’où l’idée de prendre leur place.
Ma mère ne sait pas que nous sommes en vie. Je te demande de ne jamais lui révéler. Si à la fin de la guerre, je suis toujours là, j’irai tous les jeudis au parc Monceau avec Sylvie.
Clara. Mazeira »
Sylvie, c’est ma mère.
Clara et Charly, ce sont mes grands-parents.
Mes jambes tremblent, ma tête tourne et je ne sais plus qui je suis dans cette famille que je ne connais pas.
« Louis est reparti sans moi. Je lui ai confié les clés de l’auberge, il me remplacera le temps qu’il faudra.
C’était jeudi, j’allais au parc. Je pris une place sur un banc et je surveillai l’entrée.
Elles sont arrivées. Ma petite fille était si jolie. Je l’aurais reconnu parmi mille enfants. Elle ressemblait à son père. Clara m’a regardé, je l’ai vu resserrer la main de mon bébé. Elles se sont approchées, je me suis levée.
Je m’agenouillais en face de ma petite. Mes larmes coulaient sur mon sourire, je me forçais de ne pas la prendre dans mes bras : je ne voulais pas l’effrayer. Gabrielle, Rebecca ou Sylvie, peu importe son prénom, elle m’a enlacé et embrassé sur la joue. Je n’ai pas résisté plus longtemps, j’ai respiré l’odeur de ses cheveux, caressé la douceur de sa peau. Elle se blottit contre Clara et lui demandait « C’est qui la dame, maman ? »
La voix tremblante de ma cousine lui répondait : « Demande-le lui, elle va te le dire. »
Elle me laissait le choix, je pouvais récupérer ma fille si je le voulais ; mon Dieu, comme j’en avais envie.
« Je suis ta … cousine Yvonne. Je t’ai connue quand tu étais aussi petite que ta poupée. Je suis tellement contente de te revoir, tu sais. »
« Tu veux venir avec nous ? Maman m’amène faire du manège ? »
Je l’ai observée, elle était si belle, si parfaite.
« Non, ma chérie, je ne peux pas venir avec vous. Je dois partir. Mais ta maman m’enverra des nouvelles, j’en suis certaine. »
Clara hochait la tête. Je me levai, embrassai mon enfant une dernière fois..
Je donnais mon adresse, et je partais en courant, sans me retourner.
Toute la nuit, j’ai regretté ma décision, toute la nuit, j’ai lutté contre l’envie de la reprendre.
Elle fut la seule raison pour laquelle je ne bougeais pas, je voulais son bonheur. Je n’avais pas de famille à lui offrir, et je ne voulais pas lui arracher la seule mère qu’elle connaît.
Je rentrai chez moi, le cœur moins lourd, mais meurtri. »
Voilà, c’était limpide . Yvonne était ma grand-mère,
Est-ce que ma mère l’a su ?
Je regardais autour de moi. Les photos étaient récentes. Je me souvenais qu’elle avait parlé d’un Bernard dans le premier que j’ai trouvé.
J’ai cessé ma lecture pour le moment.
Je n’avais plus de famille depuis longtemps. Je sortais de la maison, et, j’allais à la mairie.
Je demandais à la secrétaire si elle connaissait Louis et Bernard.
« Bernard ne devrait pas tarder, et Louis est décédé il y a deux ans. Regardez, voilà votre homme qui arrive ! »
Je me retournais. Il était grand, à la limite du gigantisme ! Il devait avoir une cinquantaine d’années.
Je me présentais, et lui proposais de venir au bar pour me parler d’Yvonne.
Il acceptait. Le voyage fut rapide, nous n’avions que la route à traverser !
Je lui exposais ma trouvaille, les secrets et ma véritable identité.
« Je sais qui vous êtes vraiment pour Yvonne. Elle me l’a confié il y a longtemps maintenant. J’imagine que vous voulez remplir les trous de l’histoire. Laissez-moi vous raconter ma rencontre avec votre grand-mère :
J’étais petit, je m’étais enfui de l’école. Je voulais me jeter sous le train, j’en avais assez de me faire traiter de Bosch par les enfants de ma classe, et je ne pouvais plus supporter d’entendre ma mère se faire insulter. Je suis allé à la gare, et j’ai pris place sur le rebord du quai. J’attendais le train qui mettrait fin à ma souffrance . Une main m’a agrippé l’épaule et m’a fait reculer.
Yvonne me regardait avec des yeux sévères. Elle m’a demandé ce que je comptais faire et pourquoi. Elle m’a laissé parler, puis elle a demandé où était ma maman. Elle a tenu à me raccompagner, et sur le chemin, elle m’a dit : « Je vais t’aider gamin, mais si tu tentes encore une seule fois de mettre fin à ta jeune vie, sache que je penserai que tu es un lâche, et, je n’ai aucune compassion pour les lâches. » Cette phrase , je ne l’ai jamais oublié. J’ai bâti les fondations de ma vie sur cette phrase.
Yvonne rencontrait ma mère. Elle lui proposait un travail, une chambre et l’école pour moi. Ma mère refusait de partir, de suivre quelqu’un qu’elle ne connaissait pas.
« J’ai sauvé votre fils une fois, je ne serais pas toujours derrière lui pour le faire. Que lui offrez-vous ici ? »
Maman lui demandait pourquoi elle ferait tout ça pour nous, et Yvonne lui racontait son histoire.
Elles ont parlé de l’aide dont elle avait besoin à l’auberge. Ma mère finit par accepter l’offre d’emploi. Elles ont mis au point un récit : une lointaine cousine, veuve et sans le sou. Et c’est comme ça que nous avons changé de vie. Yvonne fut la bonne marraine des contes de fée pour moi.
Quand vos parents sont décédés dans l’accident d’avion, elle était dévastée. Elle a sombré dans une dépression, et, elle ne quittait plus son lit.
Je savais qu’elle recevait des photos de la part de votre père, alors, je suis allé à Paris, j’ai pris des clichés de vous et les lui ai donnés. Je lui ai rappelé qu’elle ne supportait pas la lâcheté. « Tu as raison », me dit-elle. Elle mit les portraits au mur. Tous les jours, elle vous regardait, et c’est pour vous qu’elle a mis de l’argent de côté. Elle n’arrêtait pas de dire que vous en auriez besoin. »
« Mon père lui donnait des nouvelles ? Savez qui était au courant de son histoire ? »
« Votre grand-mère, Clara, avait révélé son secret à votre père. J’ai su qu’elle lui avait fait promettre de ne rien dire à votre maman, et de continuer de correspondre avec Yvonne si jamais il lui arrivait quelque chose qui l’en empêcherait. C’est pour ça qu’il a pris le relais de Clara.
Je pense qu’il n’a jamais rien dit à votre mère. Yvonne se confiait à moi, et me disait presque tout. Il y avait un but à ses confessions. Elle voulait que vous ayez une personne qui pourrait vous aider à trouver vos réponses. »
Je le remerciais, et lui proposait de repasser me voir le lendemain. Il acceptait.
J’ai pris le combiné, j’ai tourné le cadran du téléphone pour appeler chez moi.
« Allo ! Rebecca ? »
La voix de Patrick était nerveuse, inquiète.
« Oui, c’est moi. »
« Où es-tu ? »
Je lui expliquais ce que je lui avais caché, ce que j’avais découvert, et où j’étais. Je lui ai demandé de me laisser encore seule quelques jours, puis de venir me rejoindre. Nous nous sommes mis d’accord.
J’allais me reposer, le manque de sommeil me faisait bâiller, et mes yeux ne voulaient pas rester ouverts.
J’ai dormi jusqu’à seize heures. Je me suis préparé un repas rapide et j’ai repris ma lecture :
« Jeanne et Bernard sont heureux chez moi. Le gamin va à l’école, sa mère travaille dur,
C’est pour Louis que je m’inquiète, les gendarmes rôdent autour de chez lui. J’ai peur qu’il se fasse embarquer. Les rumeurs sur son homosexualité vont bon train. Il risquerait trois ans de prison pour ça. Il ne survivrait pas à la prison, il est trop sensible. Hier, un homme est venu au bar pour prendre un café. Il a beaucoup posé de questions sur lui.
Jeanne et moi en avons discuté, elle aussi est terrorisée qu’on nous le prenne. Il faut dire que Louis s’est pris d’affection pour le gosse, il s’est investi dans leur vie.
Ce matin, l’homme est revenu. Il m’a demandé si Louis était mon amant, j’étais sur le point de dire non quand Jeanne a répondu : « C’est mon fiancé, nous allons nous marier . Il a fait sa demande hier soir, et j’ai dit oui. »
Il a regardé sa main, et l’a questionné sur la bague invisible à son doigt.
« Je n’en veux pas, nous ne roulons pas sur l’or, je préfère garder l’argent pour manger. »
Je regardais Jeanne comme si je la voyais pour la première fois. J’étais en admiration face à son courage .
Quand l’enquêteur fut parti, elle me dit
« Il faut prévenir Louis, j’envoie Bernard le chercher »
« On va lui écrire pour le prévenir, il ne faudrait pas qu’il croise le flic et qu’il foute tout en l’air » ;
Bernard revint sans Louis, il nous a dit lui avoir remis le mot.
Dans la soirée, Louis est enfin rentré. Il regardait Jeanne, les yeux brillants de reconnaissance : « Pourquoi Jeanne ? Pourquoi gâcher ta vie avec un homme comme moi ? Je ne t’apporterai rien, tu le sais. »
« Je ne veux pas d’un autre homme que le père de mon fils. Un jour, je vous l’ai dit à tous les deux. Vous ne m’avez pas jugé, vous ne m’avez pas renvoyé. Vous m’avez offert un toit, du travail et toi Louis, tu traites mon fils comme le tien. Alors, je me sens simplement égoïste de t’utiliser pour le bien de mon garçon. »
Ils se sont pris dans les bras. Je les observais, mes deux amis, ma famille.
Ils s’utilisaient l’un et l’autre pour se protéger, s’apporter une stabilité.
Les rumeurs pouvaient courir maintenant, elles n’auraient plus d’emprise sur personne.
Trois mois plus tard, Jeanne et Louis étaient mariés, Bernard était aux anges, il était si fier d’avoir un papa. Louis était quand même sur la réserve, pas pour le petit, non, ça, il l’aimait comme le sien, mais pour Jeanne. Il avait peur qu’elle se sacrifie pour lui empêcher la prison.
Je n’ai pas eu le temps de me reposer cette année-là.
Jeanne était venue dans la cuisine me chercher : « Un client, que je n’ai jamais vu, souhaite te parler. »
J’y allais, me demandant qui cela pouvait bien être.
Il était là, toujours aussi beau, toujours aussi attirant. J’ai ravalé ma salive, et je lui ai dit bonjour. Il voulait me voir en privé, alors je l’ai fait monter chez moi.
« Je ne vais pas tourner autour du pot. Je n’aime pas ma femme, je ne suis pas heureux. Tu hantes mes nuits, tu hantes mes jours. Tu es là, me dit-il en pointant son index sur son cœur, et je n’arrive pas à te chasser. »
Je n’ai pu résister à sa déclaration et j’avais quinze ans à nouveau, pour quelques heures au moins. Nous nous sommes aimés pour la dernière fois.
Je lui racontais pour notre fille. Je lui montrais les photographies que Clara m’avait envoyées. Il était ému.
Je lui posais des questions sur sa vie avec Annie. Pendant qu’il parlait de leur fils de deux ans, je repensais à ce qu’il venait de se passer. Je l’ai interrompu : « Quand je t’ai vu tout à l’heure, je me suis dit que tu étais toujours aussi beau, toujours aussi attirant, mais tu es toujours aussi marié, toujours aussi inaccessible. Je ne veux pas être la maîtresse, je ne veux pas non plus être la cause de ton divorce. S’il te plaît, ne reviens plus, pense à aujourd’hui comme si tu l’avais rêvé. Une larme coulait sur ma joue, il me l’a essuyée de son pouce et la portée à ses lèvres. Il m’a demandé la photo de notre enfant, je lui ai donné. Il est parti, je ne l’ai jamais revu. C’est le souvenir que je veux chérir toute ma vie, c’était notre adieu, »
Les journaux s’arrêtaient là, enfin en ce qui concerne ma famille.
Je retournais au coffre, il y avait des lettres. Avec de la chance, je pourrais trouver l’adresse des parents d’Yvonne, Gabriel venait du même village, il y avait peut-être encore quelqu’un qui se souvenait de tout ça.
J’ai trouvé sans grande difficulté ; Balledent, Haute-Vienne.
Je demandais à Bernard où se trouvait cet endroit.
« Je peux t’y conduire si tu veux. »
J’acceptais avec plaisir et soulagement.
Nous avons pris sa voiture, en chemin, il me parlait de ma grand-mère. Elle a fait tant de choses pour les autres. Elle était forte, humaine et juste. J’aurais tellement aimé la connaître, lui ressembler aussi.
Elle aidait beaucoup les femmes et les enfants. Il m’apprit qu’elle avait trouvé du travail à bon nombre de filles- mères, qu’elle avait hébergé des femmes battues. Puis j’ai su qu’elle était en contact avec un médecin qui pratiquait l’avortement quand il n’était pas encore un droit. Il me dit aussi qu’elle était une fervente féministe et qu’elle a mené toutes les batailles possibles pour nos droits. J’étais fière d’être sa petite fille.
Nous arrivions à Balledent. Petit village où tout le monde connaît tout le monde. Il fut donc aisé de trouver la maison de Gabriel. J’ai frappé et attendu une éternité avant qu’un vieux monsieur ne vienne m’ouvrir.
C’était lui, aucun doute. Les yeux qu’ils posaient sur moi, je les connaissais, c’étaient ceux de ma mère.
Je me suis présentée. Sa main qui tenait sa canne se mit à trembler, la couleur quittait son visage ridé. Je me suis dépêchée de lui tenir le bras., j’avais peur qu’il tombe.
Il me dit d’entrer. Il s’est assis après nous avoir demandé de faire de même.
Son regard ne me quittait pas.
« J’ai attendu ta mère toute ma vie. Elle ne veut pas faire ma connaissance ? »
J’ai compris qu’il ne savait pas pour la mort de maman. J’ai ravalé ma salive, et je lui appris le décès de sa fille inconnue. J’ai vu l’espoir de cet homme s’évanouir instantanément. Des larmes coulaient sur ses joues creuses. Puis, soudainement, il tapa fort sur la table, le bruit nous surprit, et Bernard et moi en avons sursauté.
« J’ai haï mes parents pour tout ce gâchis, je les déteste encore pour ça. Mais c’est moi qui suis détestable et lâche. Je suis le seul responsable, aujourd’hui, je le sais. Je ne me le pardonnerai jamais. »
Bernard, qui jusqu’ici était resté muet, lui dit
« Monsieur Poulpau, vous avez une petite fille maintenant. Elle n’a plus aucune famille. Elle a besoin de vous comme vous avez besoin d’elle. Enfin, il me semble ».
Je n’étais pas d’accord avec Bernard, je n’avais pas besoin de lui. Un grand-père, j’en avais eu deux, même si j’en ai connu qu’un et il m’avait comblé de bonheur. Pourtant, je ne dis rien. J’observais l’homme en face de moi, et sa détresse me touchait. J’ai inspiré et j’ai descellé mes lèvres :
« C’est vrai, je n’ai plus personne, enfin si j’ai mon mari. Mais je n’ai plus de famille à moi. »
Le vieil homme s’est légèrement relevé.
« Tu n’es pas sans famille. En plus de moi, tu as un oncle et une cousine. »
Je lui ai souri, il me l’a rendu.
Nous avons parlé d’Yvonne. Il savait qu’elle était partie rejoindre les anges. Il connaissait un client du bar, grâce à qui il avait des nouvelles. Quand il parlait d’elle, il avait une sorte de jeunesse retrouvée. C’était attendrissant.
Bernard et moi avons pris congé, avant, je lui ai promis de revenir le voir seule puis de lui présenter mon mari, de son côté la promesse était faite de me présenter son fils et sa petite fille.
Nous nous sommes dirigés vers le cimetière et, je me suis recueilli devant la tombe vide de ma mère et de ses parents avant qu’ils ne changent d’identité et de vie.
J’ai trouvé celle des parents d’Yvonne. Pas de plaque, pas de fleurs, juste leur nom.
Nous sommes retournés à Saint-Léger et, dès que la porte fut fermée derrière moi, j’ai appelé Patrick. J’avais besoin de lui dire, besoin de me raconter, de me livrer. Il m’a laissé parler sans jamais m’interrompre, si bien que je pensais qu’on avait été coupé. Nous nous sommes dit au revoir.
Je mangeais sur le pouce, et allais me coucher.
Allongée là sur un lit qui n’était pas le mien, je songeais à ma vie.
Yvonne m’avait laissé un héritage. Qu’allais-je en faire ?
Je ne voulais pas que l’auberge se retrouve avec un nouveau propriétaire.
J’arrivais sans peine à m’imaginer à la tête de ce commerce.
Je pensais à ma vie, à Patrick. Je l’aimais, ça, j’en étais certaine, mais la vie à Paris ne me convenait pas.
J’étais isolée à la ville, je n’avais personne. Pas d’ami, pas de famille, pas de travail. Ici, je serais indépendante, utile et entourée. Les gens savaient qui j’étais, et ça, ça compte. Est-ce que mon mari serait prêt à laisser une chance à cet endroit ? Une chance à notre couple ?
J’ai réfléchi encore quelques minutes, j’ai repris le téléphone :
« Patrick, s’il te plaît, vient, il faut que je te parle. »
« Est-ce que je dois m’inquiéter ? Dois-je prendre un avocat spécialiste du divorce ? »
« Viens, s’il te plaît ». Et, j’ai raccroché.
Le lendemain matin, il était là-devant la porte, à attendre que je lui ouvre.
« Comment je dois te dire bonjour ? » Il était gêné, et je me maudissais d’avoir été si dure avec lui.
« Comme ça ! » lui dis-je en embrassant ses lèvres. Je sentais ses épaules se détendre et le soulagement envahir son corps .
Autour d’un café, je lui expliquais ce que je souhaitais pour le bar. Je lui proposais de le reprendre avec moi, à parts égales. Je lui annonçais que quoi qu’il arrive, je ne retournerais pas à la capitale. S’il refusait mon offre, je lui laissais l’appartement à Paris que nous avions acheté tous deux.
Il m’a demandé de faire un essai sur quinze jours.
On a ouvert pendant deux semaines. Ce furent les plus intenses de ma vie. C’était du travail de faire les repas, de servir et de nettoyer à fond chaque jour. Malgré ça, je m’épanouissais, et le plus important, je voyais Patrick différemment. La ride qu’il avait au-dessus de son nez s’était effacée. Il parlait aux clients, riait aussi. Souvent, il venait me retrouver pour m’embrasser. Nous étions heureux, enfin moi, je l’étais.
La période d’essai touchait à sa fin, et j’espérais que mon mari ne mette pas fin à notre vie commune.
« Reb, on doit parler. J’ai une décision à prendre, il me semble. »
J’avançais, la boule au ventre.
« Je me plais ici avec toi. Tu as eu une bonne idée, et je ne vais pas te mentir, je suis heureux. Mais, je mets une condition. »
Je souriais, soulagée.
« Je veux un enfant. Pas forcément maintenant, mais je veux la certitude que tu en veuilles un toi aussi. Je me fiche d’où je vis, je me fiche du travail que je dois faire. Je t’aime, je voudrais que tu sois la mère de mon gosse, mais, si tu ne veux pas , dis-moi s’il te plaît. »
Mes joues étaient douloureuses tellement mon sourire était tenace.
« Je veux un enfant. »
Épilogue
Gabrielle a vu le jour quand l’autre Gabriel fermait ses yeux pour toujours.
Mon oncle était le messager d’une lettre qu’il avait écrite quelques jours avant sa mort :
« Rebecca ;
Ma petite fille, quel honneur tu me fais en souhaitant appeler ton enfant Gabriel ou Gabrielle.
Mais, est-ce que je mérite une telle attention ?
J’ose à peine croiser ton regard, j’ai peur d’y voir de la pitié pour le jeune lâche que j’étais.
Je sais que je vis mes derniers instants sur terre, et je vais remercier Dieu d’avoir eu le bonheur de te connaître.
J’espère avoir une autre chance avec mon Yvonne dans cette autre vie que m’offre l’éternité, et je vais enfin pouvoir faire la connaissance de ma fille.
Si elle a le cœur aussi pur que sa mère et sa fille (ce que je ne doute pas), elle pardonnera le pauvre vieux que je suis.
Ma Rebecca, je pars avec le regret de ne pas t’avoir connu plus tôt, de ne pas t’avoir poussé sur la balançoire comme j’ai pu le faire pour ta cousine.
Il y a quand même une chose dont je peux être fier : je n’ai jamais caché l’existence de ma fille. J’ai toujours parlé d’elle à son frère.
Alors, n’oublie jamais que tu n’es pas seule, que ton enfant aura une famille à inviter pour Noël.
Je t’aime, et je suis heureux que tu ressembles autant à ta grand-mère.
Ton grand-père
Gabriel »