Le corbeau et la licorne

Nous arrivons avec Mélie, ma meilleure amie et associée, devant l’imposant bâtiment qui abrite les bureaux de J&M records. Je n’en reviens toujours pas d’avoir décroché un contrat avec la plus grande maison de disques française. Si tout se passe bien, ils pourraient nous proposer d’autres missions et j’ose à peine imaginer tout ce qu’on va pouvoir faire avec cet argent. Un croassement sinistre me tire de ma rêverie. Je lève le nez pour apercevoir un corbeau qui m’observe, posé dans un platane. Bon ou mauvais présage ? En même temps, je ne suis pas superstitieuse.
— Prête à tout déchirer, Birdy ? m’apostrophe Mélie avec une bonne humeur débordante.
— Let’s go !
Je tente d’ensevelir ma peur de l’échec, de plaquer un sourire de façade sur mon visage de guerrière. Mélie n’est pas dupe, mais semble s’en contenter.
— Allons changer le monde, alors, lance-t-elle en ouvrant grand la porte.
Elle s’engouffre, telle Beyoncé, dans le hall luxueux de l’immeuble. Marbre, plantes vertes, canapés en cuir, écrans géants projetant des clips publicitaires et j’en passe. Je ne comprends pas cet étalage d’argent ostentatoire et futile, mais je contiens mes remarques acerbes. Il faut choisir ses combats.
— Oui, enfin, t’emballe pas. Y a de grandes chances qu’on tombe encore dans une campagne de greenwashing.
Face à ma remarque, pourtant réaliste, elle se retourne, main sur la hanche, bouche pincée, un seul sourcil dressé. Voilà qu’elle me fait sa moue réprobatrice en lâchant un “ttt ttt ttt” digne d’une maîtresse de maternelle. Je soupire, agrandissant mon faux sourire, puis attrape son bras pour traverser le hall.
Elle et moi, nous sommes les deux faces d’une même pièce. Elle est aussi optimiste que je suis réaliste – pessimiste selon elle. Elle aussi voluptueuse que je suis maigrichonne. Le Soleil et la Lune. Ses longs cheveux blonds aux boucles parfaites et ma courte tignasse brune carrément indomptable. Je la tempère et elle me pousse. Notre amitié relève d’un équilibre des forces comparable au calme dans l’œil d’un cyclone.
Alors que je marmonne pour moi-même quelques mantras pour me donner le courage d’affronter l’hypocrisie ambiante, ma licorne de binôme me tire vers le comptoir d’accueil d’un pas sautillant. L’hôtesse pose sur elle un regard dédaigneux, tout en affichant un sourire poli. Je me demande comment elle réussit à dissocier les deux parties de son visage qui affichent des émotions opposées. Je prends alors les devants en nous introduisant.
— Nous sommes Amélie et Salomé, de green coaching. Nous avons rendez-vous avec M. Sauvage.
Elle pianote sur son clavier, pendant un temps qui me paraît éternel, sans même un regard vers nous. Elle fait semblant ou quoi ? Je retiens un rire moqueur en l’imaginant écrire un charabia sur son écran. En même temps, vu la taille de ses ongles en plastoc, pas facile de taper sur les touches.
— Il vous attend au cinquième étage. Les ascenseurs se trouvent juste ici. Bonne journée mesdames ! conclut-elle d’un ton monotone en pointant du doigt un espace clairement visible.
— Et la cage d’escaliers ?
Elle lève enfin le nez de son écran pour me toiser d’un air circonspect. Je vois les rouages de son cerveau face à cette question inédite. Elle balaie la pièce du regard, un poil paniquée, à la recherche de ce passage secret inconnu.
— Au fond à droite, s’exclame-t-elle, fière d’avoir trouvé le Graal.
— Je vous remercie, bonne journée à vous également, claironne Mélie avant de gambader jusqu’à la porte.
Cinq étages plus tard, à peine essoufflées, nous arrivons dans un autre hall, un peu plus petit, mais tout aussi pompeux. Les murs sont couverts de disques d’or et de platine, d’affiches représentant les artistes de la boîte, tous plus beaux les uns que les autres. Mais je ne m’y attarde pas de peur d’y croiser un visage bien trop connu.
— Bonjour, nous accueille une jeune femme à l’allure de top model. Oh, vous êtes Salomé ? Je vous suis sur les réseaux et j’adore ce que vous faites. Je suis super contente de vous rencontrer, s’extasie-t-elle, comme si j’étais une célébrité.
— Bonjour, heu… Merci c’est gentil.
— On peut prendre une photo ensemble ? propose-t-elle.
— Après notre entretien, si vous voulez bien. Nous sommes attendues, négocié-je un peu gênée par cette attention inhabituelle.
— Oh, oui bien sûr, s’excuse-t-elle, mal à l’aise. Je vous accompagne au bureau de M. Sauvage.
Mélie me regarde d’un air amusé alors que j’hausse les épaules. Si je suis suivie par des milliers de followers, mon domaine d’influence reste assez restreint. J’espère ne pas l’avoir vexée, ce n’était pas mon intention.
La jeune femme nous annonce avant d’ouvrir la porte pour nous laisser passer. Le bureau est immense, avec un salon et une grande table de réunion. Le directeur de la maison de disque se lève et nous sert la main avec poigne avant de nous inviter à nous asseoir sur le canapé qui fait étrangement dos à la porte. Un adepte du feng shui peut-être, parce que la disposition est loin d’être des plus pratiques. Lui s’installe en face de nous dans un fauteuil presque monarchique.
— Je suis ravi de vous rencontrer, mesdemoiselles. On m’a dit le plus grand bien de votre travail et les répercussions de votre intervention à J&M Records ne pourra être que bénéfique pour nos deux entreprises.
Il s’interrompt à l’arrivée d’un autre homme, la trentaine, du genre “je suis beau et je le sais”. Il jette sur nous un regard appréciateur à gerber et plaque un sourire Colgate sur son visage tout droit sorti de la cabine UV.
— Je vous présente Jim, l’agent de l’artiste que vous allez suivre.
— Enchanté, se contente-t-il de dire en s’asseyant au centre du canapé, les jambes écartées dans un magnifique exemple de manspreading.
Je ne peux m’empêcher de lâcher un soupir en le regardant fixement. Mes sourcils froncés désignent clairement sa posture. Il semble comprendre le message et se décale sur le bord du divan pour me permettre de m’installer à ses côtés. Non mais…
— Bien, rentrons dans le vif du sujet, vous voulez bien, annonce le directeur. Voici votre contrat que vous pourrez prendre le temps d’étudier avant de signer. Nous avons besoin de vous pour établir un diagnostic du bilan carbone de nos tournées, puis de nous proposer des solutions pour le faire baisser. Évidemment, nous étudierons vos suggestions, dans la mesure du raisonnable.
— Évidemment, lâché-je dans un sarcasme à peine voilé.
Mélie, assise à mes côtés m’envoie un coup de coude dans les côtes sans aucune discrétion. Ok, je vais faire des efforts pour ravaler le fond de ma pensée.
— Puis-je vous demander qui a souhaité notre intervention ? Je reprends avec plus de douceur. Vous ne semblez pas en être l’instigateur, si je peux me permettre.
Il ne s’offense pas de mon observation et rigole grassement, signe que j’ai vu juste. Jim se contente d’accompagner le directeur dans un gloussement plus discret. Lèche bottes !
— Vous êtes observatrice. Ça vous sera utile. En réalité, c’est notre artiste phare qui a initié cette démarche en menaçant de ne plus faire de tournées sans efforts drastiques d’un point de vue écologique. Il n’a pas tort, bien sûr et ce sera bon pour notre image.
Je me doutais qu’il s’agissait encore d’une campagne purement publicitaire, mais comme dit Mélie : “Peu importe les raisons, ce qui compte ce sont les actes.” Si son envie de paraître plus écolo, nous permet de réduire l’impact négatif de cette industrie sur la planète, je ne vais pas cracher dessus.
— En parlant du loup, le voici, ajoute-t-il en se levant.
Je me redresse et me tourne vers la porte. Mes yeux papillonnent quelques secondes, refusant d’intégrer la vision qui s’offre à moi. C’est pas possible ! Pas lui ! Il avance dans ma pièce, les yeux rivés sur son téléphone et ne m’a pas encore aperçue. J’ai donc tout le loisir de le détailler. Il est si beau que mes rétines entrent en combustion spontanée. Mon cœur s’affole et la panique m’envahit. Hors de question que ce contrat foire à cause de lui.
— Stan, content que vous vous joigniez à nous. Je vous présente Salomé et Amélie, ce sont elles qui vont travailler sur votre tournée.
Il lève enfin le nez de son smartphone et daigne nous prêter attention. Nos regards se percutent alors avec force. Je dois réagir avant lui. Je m’avance donc en lui tendant la main.
— Bonjour. Salomé. Ravie de vous rencontrer.
Il hésite quelques secondes, laissant ma main suspendue dans l’air crépitant du bureau qui me semble soudain beaucoup plus petit et étouffant. Perplexe, il se demande à quoi je joue. Malgré tout, il finit par se saisir de mon membre tremblant et moite. Ce contact m’électrise, me rappelant tellement de souvenirs enfouis. J’essaie de garder la face, pourtant à l’intérieur c’est un cyclone qui tourbillonne en malmenant tous mes organes. Il garde ma main dans la sienne un peu trop longtemps, mais Mélie intervient à son tour pour se présenter. Elle me jette un regard plein d’interrogations. Ma banquise intérieure a fondu. Je ne suis plus qu’une flaque. Elle va devoir gérer, le temps que je me reprenne.
J’accompagne le mouvement collectif en m’asseyant à nouveau, toujours à côté de Jim, mais la conversation m’échappe. Je sens le regard pesant de Stan, installé sur le fauteuil face au mien. Ses yeux d’un marron presque doré me scrutent sous toutes les coutures, m’empêchant de sortir du marasme dans lequel je suis embourbée. Quelques respirations profondes me permettent de refaire surface. Allez, pense au contrat, à l’argent que tu vas te faire, à tous les projets que tu vas réaliser grâce à ça. Le directeur continue de lister les objectifs de notre mission, puis Stan intervient de sa voix aussi rauque que suave.
— Quel sera le rôle de chacune dans le contrat ? questionne-t-il sans me lâcher des yeux.
Des frissons parcourent mon épiderme, alors que l’émotion m’envahit. Sa voix, cette voix… Elle n’a pas changé. La même que celle qui m’a brisée. La même qui hante encore mes souvenirs tourmentés. Ma gorge pique et mes yeux s’humidifient malgré moi. Je baisse la tête pour cacher mon émotion, mais je sais qu’il m’observe toujours.
— C’est Salomé qui vous accompagnera, explique Mélie. Elle est la tête pensante et la vitrine de notre entreprise. Je m’occupe de la paperasse et de la gestion des réseaux sociaux. Je suis un peu son agent, conclut-elle en lançant un clin d’œil à un Jim désarçonné.
— Parfait ! se contente de répondre Stan, dans un souffle rocailleux.
La gêne qui m’a envahie depuis l’entrée de Stan dans ce bureau de malheur devient ingérable. Je dois m’échapper du poids de son regard insondable. L’asphyxie me gagne et une boule grossit dans ma gorge. Merde, c’est pas moi cette pauvre fille qui s’efface en tremblant. C’est plus moi ! Je me lève d’un bond qui fait sursauter mon voisin. Mélie ne comprend rien à ce qu’il se passe, mais suit le mouvement et ramasse le contrat posé sur la table basse. Elle prend la parole. Elle sent que j’en suis incapable.
— Très bien. Je crois que nous avons tout ce qu’il nous faut. Nous allons étudier le contrat et revenir vers vous rapidement. Merci d’avoir pris le temps de nous recevoir. Au revoir messieurs.
Le directeur ne sait quoi répondre. Il doit être habitué à mettre fin lui-même à ses entrevues. Malgré tout, il semble impressionné par notre cran, absolument pas calculé. Nous quittons le bureau, sans même serrer leurs mains. En passant devant la jeune femme de l’accueil, je pose à ses côté toujours crispée, mais une promesse est une promesse. Elle a l’air satisfaite. Tant mieux. Moi, je ne pense qu’à prendre mes jambes à mon cou. À tel point que, pour la première fois depuis des années, j’appelle l’ascenseur. Mélie me regarde, la bouche grande ouverte, mais ne bronche pas. Alors que les portes commencent à se fermer sur nous, un visage que je connais trop bien apparaît.
— Salomé, attends… m’interpelle Stan.
Les portes closes, mon souffle se coupe pour de bon. Je m’accroupis dans la cabine en essayant de m’oxygéner. Je repense au corbeau. Pas de doute, c’était un mauvais présage.
— Alors là, Birdy, va falloir que tu m’expliques tout ça.