Chapitre 1 — Notre Appartement
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AKSEL — Je suis dans une maison, j’en suis sûr. Il y a des murs, du parquet, un toit, des meubles, des bibelots, rien de totalement défini, rien qui bouge, rien qui s’annonce plus qu’autre chose, pourtant, c’est bien une maison. Ouais. Je le sais, c’est comme inscrit dans un vide que seul moi connais.
J’observe mes mains. Les doigts tournent sur eux-mêmes, mes ongles sont des têtes de chatons roux, les phalanges sont inexistantes, mes poignets comme des ballons de baudruche verts. Ça, aussi j’en suis sûr. La fameuse question s’écrit dans ma pensée.
Est-ce que je rêve ?
— Oui.
Ma conscience me submerge, je possède mon moi, je suis bien là. Et je peux jouer dans ce monde à ma volonté. D’un coup de main, je balaie la maison, elle s’envole, clignote dans le cosmos, avant de disparaître dans un feu d’artifice.
Dans quelques mouvements de bras, je dessine un paysage chimérique, des herbes dorées, des montagnes métalliques, quelques soleils, ceux du Sud, avec leur chaleur moite et collante. Quand cette phase de grande architecture est terminée. Je saute et m’envole, j’ai supprimé la gravité, je tournoie dans les airs — à poil — parce que je peux bien être fringué comme je veux, ici, chez moi, dans mon rêve, mon rêve lucide. En planant entre deux nuages, une question fait son incursion :
Pourquoi je dors, déjà ?
Je me souviens. Y avait cette fête, cette fête pourrie, chez nous, ce truc improvisé qui me cassait les noix. Et, j’avais pas envie d’être là, je voulais pas subir la musique que l’on change toutes les cinq secondes, avec sa question type : et celle-là ! Tu connais ?
Je voulais pas entendre les cartes bancaires claquées sur la table en verre, sous prétexte que c’est stylé de faire ses traces de coke avec une premium — alors qu’on sait tous qu’y a pas de fric sur cette premium — je voulais pas boire, surtout pas de whisky ni de vodka ni de bière, la bière c’est dégueulasse, même froide et givrée, c’est âcre et ça gratte la gorge, et avec une clope, ça fait puer du bec — moi, je voulais boire du coca, mais dans le coca, y a de l’aspartame et l’aspartame, qu’ils disent à la télé, c’est pas bon pour la santé, — bon, l’herbe, le rap douteux, et la Heineken, c’est pas mieux — j’avais non plus envie de discuter, d’entendre les uns, les autres, raconter toutes ces vies formidables que j’envie, celles qui me forceraient à m’éloigner du moment, à être l’ombre à l’écoute, cloisonnée. En fait, ce soir, tout ça, j’aurais aimé le vivre. Mais, j’ai la trouille. Alors, je préfère être seul. C’est pour ça que je dors, pour pas jalouser les autres, mais surtout pour oublier que j’ai loupé une partie de ma vie.
Tout ça, ça me fait perdre le contrôle de mon rêve.
Je me retrouve dans la nuit noire, dans un néant opaque. Pourtant, à travers le voile obscur, je crois distinguer des étoiles, ou, alors, c’est seulement une impression, c’est peut-être des taches dans mes rétines pour me faire croire que l’inexistence n’a pas de prise. Je respire plus fort. Une pression inconnue se serre sur mon visage, crescendo, elle devient insupportable, mes dents s’écrasent les unes contre les autres, elles fendent ma mâchoire, mes pommettes se réduisent, mes tempes se brisent, la douleur est infâme, inconnue, brutale. C’est ça, l’ombre de mon esprit ? De la souffrance ? Ou c’est seulement un endroit si indéfinissable qu’il n’y a que comme ça qu’il peut être matérialisé ? Peu de temps pour la théorie, je résiste pas, je hurle, je me sens rompre, j’arrive plus à tendre mes mains vers mon visage, et je l’entends, Elle :
— Sam !
Pourquoi, Elle est encore là ! Dégage ! Je veux pas de toi !
C’est peut-être le bon moment pour crever.
Je supplie que ça s’arrête ! J’ai mon compte !
Pourtant ça dure, des heures épaisses, des éternités de tourment, l’enfer, le vrai, celui du vide et de la déchéance, là où le physique s’échoue pour devenir de la pâte à crêpe. Je voudrais faire marche arrière.
Puis, le calme, j’arrive à réouvrir les yeux, la douleur s’est éteinte d’un coup. Je suis dans un canapé, notre canapé. Mais, je sens bien que je suis pas réveillé, et je veux me réveiller, je me gifle, je me pince, mais ça, ça marche que dans les films. Je pense à Inception, et je me dis que c’est pourri comme situation.
Quand je me réveille enfin, c’est encore dans un rêve — je repense encore à cette merde d’Inception. C’est totalement nul. Et ça recommence, et ça me fait très clairement chier, même que je finis par me lasser, je me laisse porter sans me concentrer, juste, je m’en fous, ça doit passer. Tout s’accélère. Des scènes s’enchâssent les unes sur les autres, des coupes de films, genre film d’auteur, incompréhensible. Ça finit par m’agacer, et je me mets à gueuler :
« Si, c’est encore toi qui t’amuses! Je te jure que tu vas me le payer ! »
Je soupire, je me décourage vite. À quoi bon ? C’est pas ça qui va la faire flipper celle-là, de toute façon. Un rire strident percute les parois de mon rêve. J’enfouis ma truffe dans mon coussin, ça sent le parfum, un parfum bien cher, genre Dior, genre Maéva, j’inspire plus fort.
J’émerge. Je me roule dans la couette. Je suis réveillé. Des rires éclatent dans la pièce d’à côté, une carte claque sur la table en verre. Oui, je suis bien réveillé. J’essaie de me décoller les paupières des globes oculaires, je me redresse dans le lit, je récupère mon téléphone sur la table basse. La lumière de l’écran me broie les rétines. Trois heures quarante-six. J’ai dormi trois heures. Je m’affale dans le lit et j’ouvre TikTok, en espérant balayer les soubresauts de mon cœur, je croise une vidéo d’un gars qui jette des pierres dans un lac en criant à s’en rompre les cordes vocales : « CAILLOUX ! », ensuite je me passionne pour quelqu’un qui fait frire tous les aliments de son frigo, et sa friture, à chaque fois, est vraiment parfaite, puis je bave un peu devant une paire de mains qui fait des découpes géométriques dans un bout de savon.
Après une bonne demi-heure comme ça, je me motive, j’ai un élan de courage, c’est certainement grâce au savon, et je me lève. Au même moment, je crois percevoir du bruit qui vient vers la chambre, alors je me speed, j’enfile un jean trouvé par terre au pif — ça me serre les couilles, c’est pas le mien — je mets un t-shirt — trop court, il couvre pas mon bide, à Maéva, c’est trop tard — je le renifle, Dior. Je sors de la chambre, absolument pas confiant.
Eux, ils sont autour de la table basse comme des papillons de nuit collés à l’unique loupiotte de camping dans l’herbe — j’ai jamais fait de camping, j’ai vu ces scènes qu’à la télé, souvent dans des films d’horreur. Du coup, je veux pas trop faire de camping. Un gars est affalé dans le canapé, les jambes sur un autre, une nana fait un coma sur le tapis scandinave — c’est très important de le préciser, Maéva l’a eu aux enchères, et elle en est très fière —, d’ailleurs, c’est elle, Maéva, celle qui glousse avec une autre en se malaxant les épaules, et en face, une autre laisse son nez nettoyer la table basse de sa poudreuse. Et tout est comme je l’imaginais, ça glougloute de la Heineken tiède, en crachant sa fumée sans grâce.
Je force mon sourire, crispé à souhait, je reçois en retour des visages tranquilles, et Maéva se lève pour s’accrocher à mon coude.
« Tu vas mieux ?
— O-oui, j’ai plus trop mal au ventre. »
Oui, je lui ai dit que j’avais la gastro pour pas lui expliquer que je voulais pas rencontrer ses copains. Parce qu’en vrai, j’ai seulement peur, peur d’avoir rien à leur raconter, peur de me faire griller, peur de passer pour un type sans intérêt.
Celle qui nettoyait la table avec son nez me fait un signe de la main, elle tangue, arrachée au possible :
« Salut Aksel ! J’aime trop ton style. »
Je baisse les yeux. Je suis habillé en Maéva. J’essaie de prendre une posture qui pourrait me rendre service et elle rit à gorge déployée, faisant cliqueter les morceaux de métal enroulés autour de ses dreads. Maéva me tire vers la cuisine ouverte en demandant :
« Tu veux boire quelque chose ? »
J’acquiesce en répondant timidement :
« Un coca ? »
Elle sourit, en replaçant une mèche bleue derrière son oreille, et me sort mon coca du frigo. Un des gars, vautré sur l’autre, souffle dans la fumée de son joint :
« Oh… moi aussi je veux un coca… »
Celle avec les dreads répond :
« On a pas dit qu’on boycottait ?
— Hein ? Pourquoi ?
— Parce que c’est pas bon pour la santé, nan ? Et que c’est une entreprise du mal, nan ? »
Ici, dans le vrai monde, ça essaie de ressembler à celui de la télé — mangez, bougez, et bouffer cinq fruits et légumes par jour, visiblement, c’est pas évident — et Maéva lance une canette au gars en ponctuant :
« C’est bon, c’est moi qui les aie achetés, pas vous ! Ça passe, non ?
Je vais m’asseoir à côté du canapé, par terre, Maéva me rejoint, je frotte mon nez contre sa tempe, Dior. Puis, je remarque que sur la table basse au centre de notre appartement, il y a une boîte en carton avec l’alphabet dessiné au marqueur, un oui et non, des chiffres,et un verre retourné. Je m’illumine :
« Vous faites comme dans Paranormal Activity ? »
Le gars en face, dans le canapé, se redresse, pour demander à celle qui me disait que j’étais stylé :
« Ouais, apparemment. Bon, Ya’, t’es sûr c’est une bonne idée ? »
Elle lui répond dans un soupir :
« Mais c’est du cinéma, arrête un peu. »
J’attrape du bout des doigts un des coins du carton pour découvrir que c’est la boîte de MES Chocapics. J’entrouvre la bouche, avant de voir le plastique des céréales échoué à terre, et vide.
Affront. Et Maéva le sait, sur un air de défi, je m’approche, je repousse toutes les bouteilles, les paquets de clopes, les cendriers, et je dispose le carton au centre en plaçant le verre qu’ils avaient prévu dessus. Les regards intrigués s’écrasent sur moi et je demande, en essayant d’avoir l’air fier :
« On essaie ? »
Moi, c’est pas les fantômes, les esprits ou les démons qui me font peur, j’y crois pas de toute façon, j’ai vu trop de vrais humains bien plus dangereux que ces supposées manifestations. La fille avec les dreads, qui a l’air de s’y connaître — et qui aime bien mon style — se lève pour éteindre la lumière de la cuisine, et créer une ambiance tamisée, histoire de faire en sorte que les autres se fassent dans leurs frocs. L’autre nana avec qui discutait Maéva quand je suis arrivé, maintenant en PLS par terre, dont, pas trop grand monde se soucie, marmonne :
« Je veux pas jouer au Uno. »
Et le gars à côté de celui qui était pas trop sûr, hausse les épaules, avant d’être le premier à poser son doigt dessus :
« Au moins, j’aurais une raison de pas dormir la nuit. »
Celui qui avait la frousse, presque provoqué, se laisse glisser au sol, pour rajouter son index sur le verre. Maéva et la fille aux dreads — qui aime toujours bien mon style — mettent aussi leurs doigts et je les rejoins en questionnant :
« On doit faire quoi… euh… tu… tu t’appelles comment ?
— Yasmine, moi c’est Yasmine. »
Maéva secoue la tête en jurant :
« Ah merde, les présentations ! »
Yasmine reprend :
« Celui qui flippe là, c’est Loïc, et l’autre Ahmed, et ça par terre, c’est Charlotte aux fraises. »
Je m’étonne :
« Charlotte aux fraises ? »
Maéva glousse :
« Qui s’appelle Charlotte en même temps. »
Charlotte ronchonne :
« Je suis leur gâteau préféré qu’ils disent. »
Yasmine se tend et gonfle la poitrine :
« Bien. Bon, vous êtes prêts ? »
On acquiesce tous du bout du menton et comme une déesse spirituelle, alors que ses dreads dansent dans ses mouvements, en gonflant la voix, elle appelle :
« Esprit ! Esprit ! — Maéva pouffe de rire et se prend une œillade de Yasmine — ESPRIT ! ESPRIT ! Si tu m’entends, manifeste-toi ! »
Je suis fasciné par l’effet qu’elle lance avec son khôl noir profond sur ses yeux bruns déroutants. Loïc, à côté balance, la tête en arrière :
« Tu veux mon téléphone pour l’appeler ton esprit ? »
Yasmine se tourne vers lui :
« Si t’es pas content, tu dégages aussi. »
Maéva et moi pinçons les lèvres. Ahmed éclate de rire :
« Arrête Ya’, c’était drôle ! »
Elle se renfrogne un peu plus :
« Non, les esprits vont pas se pointer si vous continuez à être cons comme ça. »
Je me mets à fixer Maéva, qui a presque avalé sa lèvre inférieure pour garder ses rires. Je l’interroge du regard, elle frotte sa bouche contre mon oreille :
« Elle a perdu son chien y a deux semaines. »
Je fronce les yeux, et demande à Yasmine :
« Mais un chien, ça fait comment pour parler ? »
Yasmine lance la tête en arrière :
« Oh putain… ils sont pas possibles ! »
Je secoue ma main libre devant moi :
« Non ! Non ! C’était pas pour me moquer ! C’est une vraie question ! »
Yasmine m’observe d’un air suspect, avant de secouer la tête. Elle inspire fortement, comme pour accueillir en elle quelque chose — quoi ? je sais pas — puis, de cette voix profonde, elle recommence :
« Esprit, est-ce que vous m’entendez ? Esprit, êtes-vous là ? Si vous m’entendez, faites-nous un signe. »
J’ai un tremblement dans ma colonne vertébrale. Je sens bouger sous mon doigt. Tous les yeux autour de la table s’écarquillent, même Charlotte se redresse. Le verre trace une ligne droite sur le carton, jusqu’à atteindre le oui alors que certains visages ont pâli — y compris le mien. Une fois sur cet unique mot, il se stoppe et Yasmine, d’une voix moins bien assurée, reprend :
« Euh… je… je… alors… ouais… Esprit, peux-tu nous donner ton nom ? »
Le verre reprend sa route, et marque une pause sur la lettre « B », il continue, « I ».
Maéva souffle une insulte d’évacuation.
Ça continue, encore une lettre : « T », et il s’arrête définitivement sur la lettre « E ». Un silence se fait, jusqu’à ce que Yasmine le perce d’une question :
« Bite ? »
Loïc étouffe un gloussement. Yasmine lui enfonce son poing dans l’épaule en hurlant.
« PUTAIN, MAIS T’ES CON !
— Ça va… C’était marrant... »
Yasmine replace le verre :
« Bon on recommence. »
Je remets mon doigt, Loïc et Maéva aussi. Ahmed se lève :
« Flemme, qui veut une bière ? »
Yasmine le fusille du regard :
« Plus tard, remets ton doigt, je sens un truc. »
Loïc soupire :
« Tu sens rien du tout, la prêtresse.
— Tais-toi, toi ! »
Il l’imite en silence grossièrement, et Ahmed se laisse tomber par terre :
« Allez, fais ton truc là, qu’on en finisse. »
Yasmine ferme les yeux, son aura étrange se déclenche, elle fait tous ces trucs, et recommence à appeler :
« ESPRIT ! NOUS RÉCLAMONS TA PRÉSENCE ! ESPRIT ! SI TU ES LÀ ! FAIS-NOUS UN SIGNE ! »
Il se passe… que dalle. Maéva fait de petits bruits avec sa bouche, Loïc s’amuse à me faire des grimaces, et Ahmed a fermé les yeux. Yasmine, agacée, reprend, plus fortement encore :
« ESPRIT ! SI VOUS ÊTES LÀ ! FAITES-NOUS UN SIGNE ! … merde, hein !… »
J’ai les yeux rivés sur le verre, je suis persuadé de le voir trembler, c’est presque imperceptible.
« ESPRIT ! MONTRE-TOI ! »
J’ai mal dans la poitrine. Le verre bouge. Il trace un cercle sur le carton, puis un deuxième, puis un troisième. Yasmine maugrée :
« Je te jure Loïc, je vais te dégommer. »
Plus sérieux que jamais, Loïc répond sans assurance :
« J’te promets, c’pas moi, là ! »
Yasmine lance un œil noir à Ahmed :
« C’est toi alors ?
— Mais non ! N’importe quoi ! Puis, c’est carrément flippant ton truc ! »
Il retire son doigt. Yasmine gueule :
« Retire pas ton doigt ! Tu vas le fâcher !
— Mais quoi ? Mais qui ? Je vais fâcher qui ?
— J’en sais......rien, moi ! »
Maéva demande, nerveuse :
« Comment ça, on peut le fâcher ? »
J’ai figé, je reste obnubilé par ce verre qui tourne en rond, alors que Yasmine continue de hurler sur Ahmed pour qu’il remette son doigt. Je me focalise sur l’objet, puis questionne en expirant :
« T-tu… T-tu t’appelles comment ? »
Le verre se stoppe net. Les voix autour de moi s’éteignent. Le verre se remet à bouger, il marque des arrêts rapides sur les lettres, je perds en teinte :
« S », « A », « M », il note une pause.
Yasmine, répète :
« Sam ? »
Le verre se remet à traverser le carton de droite à gauche, de bas en haut, il serpente sur chacune de ces lettres qui frappent mon cœur :
« J », « E », — il marque une pause — « V », « E », « U », « X », — encore une pause — « E », « X », « I », « S », « T », « E », « R ».
Je me tortille sur place, mon index est soudé à ce verre qui recommence à montrer les mêmes lettres plus rapidement. Loïc répète :
« Ça devient vraiment flippant... »
Yasmine tente de poser d’autres questions :
« Comment ça ? Pourquoi ? Sam, tu peux nous dire pourquoi ? Tu es mort ? »
J’ai les larmes aux yeux, la respiration en friche, j’ai le sang à vif, je serre les dents, je bafouille :
« Je veux que ça s’arrête ! »
Le verre se stoppe. Maéva commente :
« Bordel, c’est pas drôle comme jeu ! »
Loïc soutient :
« Tellement pas. »
Yasmine s’agace de nouveau.
« Arrête de nous faire marcher. Bon, faut lui dire au revoir, au cas où. »
Loïc avance le minois vers Yasmine :
« Ah, ouais, et ça sert à quoi de lui dire au revoir, si c’est moi, hein ? C’est que t’es pas sûre ! »
Elle lâche un râle :
« Mais t’es chiant ce soir ! »
Au même moment, le verre se remet à bouger et tourne autour du « Non ». Chacune de mes articulations se crispe, un froid douteux vient faire de petits trous dans mes os. Maéva bafouille dubitative à côté de moi :
« Bon, OK, venez, on lui dit au revoir. AU REVOIR L’ESPRIT ! Bonne nuit, tout ça, tout... »
Elle n’a pas le temps de finir sa phrase que le verre part d’un coup sur le côté, c’est si rapide qu’aucun doigt ne suit le mouvement, il traverse la pièce comme une fusée, avant de rebondir dans le mur et de s’échouer lâchement sur le tapis scandinave, dans quelques hurlements — un des miens.
Yasmine se lève dans un bond, en crachant :
« Oh putain de merde. »
Elle part à toute allure dans la cuisine, fouille dans les placards, et en sort la plus grosse des casseroles, elle fonce ensuite vers le tapis, alors que Loïc et Maéva se lèvent, en hurlant :
« Mais tu fous quoi ! »
Elle écrase le fond de la casserole sur le verre qui éclate dans le tapis, je me mords la lèvre dans un sursaut qui brûle tous mes muscles. Yasmine se redresse haletante, et Maéva lâche un cri d’effroi :
« MON TAPIS ! »
Maéva garde les deux mains sur sa bouche, en lorgnant les bris de verre, et Loïc marmonne :
« Merde, mais pourquoi… attends… je comprends rien… »
Ahmed, qui s’est levé, en frottant sa joue encore grumelée d’acnés :
« On est maudit, c’est ça ? »
Charlotte s’égosille derrière, en me frappant les reins avec le coude :
« Sérieux, vous êtes trop forts ! Bon, j’ai soif, moi... »
Ahmed bat des mains :
« Non, mais, moi, je veux pas être maudit ! Manquerait plus que je lui dise ça à mon père ! Hein ! »
Yasmine se frotte le visage.
« Non, mais c’est bon… j’ai éclaté le verre... »
Le pragmatisme de Maéva revient au galop :
« Sur mon tapis scandinave… — elle frotte son menton, puis se met à fixer Loïc avec insistance — bon, Loïc, t’as fait comment.
— Quoi ? Mais je te jure ! Pour une fois ! J’ai rien fait ! »
Maéva lève les yeux au ciel :
« Je te crois pas, c’est toujours toi. La dernière fois, les confettis sur le parquet, c’était aussi toi. Tu fais chier, ça va être la galère de nettoyer ce putain de tapis. T’es sérieusement trop con. Tu sais combien je l’ai payé ? Tu vas le nettoyer, toi, hein ! Je te jure ! À LA PINCE À ÉPILER ! — elle se dirige vers la cuisine — Bon, qui veut de la vodka, faut que j’oublie que ce gars est un trou du cul. »
Pendant que Maéva fouille dans les placards, suivie de Loïc, qui la supplie :
« Mais non, les confettis, c’était Nino !
— J-E T-E C-R-O-I-S P-A-S ! »
Je me lève, tremblant, pour venir observer le tapis. Alors que Yasmine range sa casserole, et qu’Ahmed et Charlotte se roulent un spliff, les éclats me renvoient dans la gueule tout ce qu’il fallait oublier, tout ce qu’il était nécessaire d’oublier. Une main se pose sur mon épaule :
« Tu dois te dire qu’on est des sacrés fous, là. »
Les yeux de Yasmine, j’ai l’impression qu’ils me broient, qu’ils arrachent des parcelles d’Aksel tout entier, pour mettre à nu ce qu’il y a à l’intérieur.
« Non, non, j’avais peur, moi, de passer pour un fou. »
Elle sourit, avant d’aller récupérer la poubelle. Elle choppe aussi une salière sur le comptoir, et saupoudre du sel à toutes les fenêtres, à toutes les portes, et sur le tapis, pendant qu’en fond la voix de Maéva, agacée, se fait entendre :
« Eh, allez, j’avais un tapis coupant, maintenant, j’ai un tapis coupant et salé ! »
Je demande à Yasmine :
« Pourquoi tu fais ça ?
— On sait jamais… c’est pour éloigner les esprits, les fauteurs de troubles, et tout… on sait jamais… ça va, Aksel ? T’es tout blanc. »
Elle touche une de mes joues, la peau de sa main est douce, pas comme celle de Maéva, d’une autre délicatesse. J’ai la nausée quand le mot — maman — frappe dans mon esprit.
« En plus t’es tout froid. »
Je souris, en m’agenouillant, j’ai toujours eu la peau froide, comme si j’étais pas vraiment un humain.
Je trouve un faux fautif à mon état :
« Ça doit être la gastro qui tente une incursion. »
J’attrape un à un les bouts de verre en essayant de ne pas me couper, elle se met à côté de moi et fait la même chose :
« J’espère que tu nous as pas contaminés ! »
J’acquiesce, en continuant de rassembler les morceaux, en évitant le trou noir de mon âme. La voix de Yasmine résonne de nouveau :
« C’est qui ce Sam... »
Je hausse les épaules en serrant les dents.