Soldat solitaire.
-Pourquoi aujourd’hui. Questionna la psychologue d’une voix posée. Cela fait un peu plus d’un an que nous ne nous sommes plus vus.
-Vous...regardez la télé, non ? Les infos, les médias... Vous savez très bien pourquoi je suis ici. Répondit le docteur d’une voix tremblante. Marquant une pause après chaque point.
-Que s’est-il passé, John ? Reprit la femme en se redressant. Elle tentait tant bien que mal de maintenir le regard de Watson mais ce dernier avait toujours l’oeil fuyant.
-Je.. mon...
-Il faut que vous le disiez, John...
-Je... Je suis de nouveau seul... Son visage s’était fermé. Le temps pluvieux, les gouttes glissant le long de la vitre près de lui représentaient parfaitement son ressenti. En tant qu’ancien soldat, hors de question de pleurer devant quelqu’un. Il renifla un bon coup, ses yeux commencèrent à rougir, et posa son regard perdu sur sa psy. Cette dernière affichait une mine désolée. Un silence pesant s’installa. John reprit alors après une grande inspiration. Je n’ai plus .. rien.
* * *
C’était il y’a trois mois.
Lorsque que John perdit sa raison d’être.
Son Sherlock est mort, devant ses yeux, sans qu’il ne puisse rien faire. Cet homme chutant à toute vitesse du haut du bâtiment duquel il s’est laissé tomber, son corps sans vie, dans une flaque de sang.. Ces derniers mots que le détective ait dit à son ami avant le grand saut,
“Cet appel, c’est comme une lettre, John.. Je suis désolé. Mais je tiens à toi, et tu dois rester en vie. Veille sur Mrs Hudson. Il y’a encore tellement de choses que.. j’aurais voulu te dire.. Ne m’oublie pas.”
Ces images insupportables, ces paroles, dévoraient l’esprit de l’ancien soldat jour après jour. Pour John, il était inconcevable que Moriarty ait gagné. Sherlock ne pouvait pas tirer sa révérence aussi facilement...
Il n’en dormait plus, ne mangeait pas. Son regard n’avait plus cette lueur pétillante qu’il avait chaque fois qu’il croisait le regard du détective. Son cœur n’avait plus le même rythme, sa vie était redevenue ce chemin sombre, sans intérêt, médiocre. Cette vie à laquelle il aspirait avant de croiser le chemin du beau bouclé. Il n’aurai jamais pensé s’attacher autant à ce sociopathe, à cet homme aux airs supérieurs. Il avait trouvé en Sherlock un certain réconfort, un refuge, un échappatoire... Qu’il n’avait désormais plus.
C’était si douloureux pour lui de remettre les pieds, même un an plus tard, sur le planché grinçant de leur ancien appartement. Mrs Hudson ne put se résoudre à le louer à nouveau. Elle disait qu’en le gardant tel quel, peut-être que Sherlock reviendrait.. Qui sait.
L’appartement sentait Sherlock, c’était le bazar de Sherlock, le violon de Sherlock, la tasse à thé préférée de Sherlock, les tirs de balles aux murs causés par Sherlock. Et sa voix rauque constamment dans la tête du petit homme. Son sourire, ses yeux bleus, son côté hautain qui, bizarrement, plaisait et manquait à John. Son intelligence hors norme, ses déductions si rapides.. Sherlock manquait à John. Il lui manquait énormément, et combien de fois il l’a pleuré..
Il lui rendait souvent visite. Parfois accompagné de Mrs Hudson, qui avait énormément de mal à se faire à l’idée qu’elle n’entendrait plus les cris impulsifs et les rires du détective consultant ou encore qu’elle ne retrouverait plus de morceaux humains dans son frigo... Bien que cela ait été extrêmement désagréable à voir pour la vieille dame, c’était l’œuvre de Sherlock, et elle aimait Sherlock. Les deux hommes avaient apporté tant de bonheur et de vie dans sa routine, et Holmes lui ayant bien sauvé une ou deux fois la mise, notamment avec son ex-mari, Mrs Hudson était prête à accepter n’importe quelle bizarrerie, tant qu’on lui laissait ses deux locataires favoris.
Quand Watson venait seul au cimetière, il restait des heures à parler à cet homme qu’il qualifiait d’homme extraordinaire. Des mots brefs, mais qui lui donnait un peu d’espoir et une légère envie de vivre, malgré tout. Lui aussi avait tellement de choses sur le cœur qu’il aurait tant voulu lui dire, ça lui pesait. Ses sentiments pour le sociopathe étaient enfouis en lui, il n’avait jamais osé aborder le sujet, par peur de la réaction de son ami, qui n’était pas de nature très sentimentale.
John aimait Sherlock. Cela paraissait totalement absurde pour le docteur. Lui qui n’avait vraisemblablement pas un franc succès avec les femmes, était finalement tombé amoureux de son compagnon d’enquêtes. Ce genre de pensées fit tout le temps sourire Watson. ”C’est tout de même un comble..." se disait-il chaque fois que cette pensée lui traversait l’esprit, c’est à dire : relativement souvent. Lui qui disait de Sherlock qu’il n’avait aucun cœur, et qu’il n’était qu’un con. Au final, ce même Sherlock avait un cœur à qui savait le voir, et le comprendre.
-Tu.. tu m’as dit, un jour, que tu n’étais pas un héros.. Commença John. Un léger sourire s’afficha sur son visage le temps d’un instant, en se rappelant cette conversation. A vrai dire, j’ai même parfois douté que t’étais humain d’ailleurs... mais en fin de compte tu l’étais, t’étais le meilleur, le plus humain de nous tous.. Il inspira un bon coup. Il avait besoin d’extérioriser tout ce qu’il avait accumulé au cours des derniers mois. J’ai.. moi aussi, beaucoup de choses que j’aurai voulu te dire, Sherlock. T’es un idiot, un vrai crétin.. Tu ne sais pas à quel point Mrs Hudson est mal depuis que tu n’es plus là. Greg me dit souvent que tu lui manque. Tu manques même à Donovan ! Ricanait-il nerveusement. A Molly, aussi.. Mais tu sais, même si... j’ai vu ce que j’ai vu, je veux quand même croire que tu reviendras. Il s’asseya finalement face à cette pierre surplombée de nombreuses fleurs. Il avait besoin de s’asseoir, il ne se sentait pas bien. Des vertiges. Il était encore sous le choc. Des larmes commencèrent à inonder doucement ses yeux. Il s’était pourtant juré de ne pas pleurer. Il ne voulait pas que quelqu’un le voit. Je ne peux pas vivre dans un monde... où tu n’y es plus. Je ne peux pas être dans ce monde sans avoir un infime espoir qu’au final, tout ça n’est rien d’autre qu’un de tes nombreux plans stupides et que tu reviendras d’entre les morts.. Je m’accroche peut-être à rien, parce qu’après tout, j’ai assisté à ta... disparition. Mais y croire, même un peu, me maintien en vie. Tu me maintenais en vie, j’avais enfin trouvé un équilibre, tu as été mon pilier, Sherlock... Je t’en supplie, ne sois pas mort.. J’étais tout seul, Sherlock, et puis t’es arrivé.. t’étais tout ce que j’avais.. Reviens..
Des images, des souvenirs firent alors surface, les larmes submergèrent les yeux bleus gris du docteur. Une à une, elles glissèrent sur ses joues rasées de près, puis vinrent mouiller ses mains tremblantes. Il les essuya d’un coup de revers. Se releva ensuite brusquement. Inspira, expira.. plusieurs fois.
Pour lui, ceci n’était qu’une simple pierre tombale ne recouvrant aucun corps. C’était impossible. Sherlock ne pouvait pas mourir comme ça. Mais comment maintenir cette idée quand vous-même avez assistés, aux premières loges, à la perte de l’homme que vous aimiez le plus au monde?