Chapter 1 PARIS 2024
La ville vivait au rythme effréné des Jeux Olympiques. Les rues, habituellement animées, étaient bondées de visiteurs venus du monde entier. Les drapeaux des nations flottaient dans la brise estivale, et une excitation palpable se diffusait dans chaque quartier. La capitale française, avec son charme intemporel, devenait pour quelques semaines le centre de l’univers.
Antoine déambulait le long des quais de Seine, un livre à la main. À 26 ans, étudiant en histoire à la Sorbonne, il s’était passionné pour l’Asie, et plus particulièrement pour la Corée. Il préparait une thèse sur les échanges culturels entre l’Europe et le royaume de Joseon, mais ce soir-là, il avait décidé de laisser ses recherches de côté pour profiter de l’ambiance unique des Jeux.
Le pont Alexandre III, éclairé par des guirlandes lumineuses, attirait des foules de spectateurs et de curieux. Antoine avançait sans but précis, observant les scènes de joie et les rires autour de lui. Mais son attention fut soudain captée par une silhouette, légèrement à l’écart du tumulte.
Une jeune femme se tenait près de la balustrade, les yeux fixés sur l’eau. Elle portait une veste aux couleurs de l’équipe coréenne. Ses traits étaient délicats, son allure pleine de grâce, mais il y avait dans son regard une intensité qui dénotait avec l’atmosphère festive. Antoine mit un instant à la reconnaître : Hana Lee. L’athlète qui avait décroché la médaille d’or en taekwondo quelques jours plus tôt. Tout le monde parlait de sa victoire éclatante.
Curieux, mais aussi hésitant, il s’approcha doucement. L’opportunité de parler avec une Coréenne, qui plus est une figure aussi fascinante, était trop belle pour la laisser passer.
— « Annyeonghaseyo, » lança-t-il avec précaution.
La jeune femme sursauta légèrement avant de se tourner vers lui. Elle le regarda avec surprise, puis son visage s’adoucit.
— « Annyeonghaseyo, » répondit-elle, un sourire discret aux lèvres. « Vous parlez coréen ? »
Antoine sentit ses joues chauffer légèrement. « Un peu. J’étudie votre pays. Enfin, l’histoire de votre pays. »
Elle arqua un sourcil, visiblement intriguée. « C’est rare d’entendre ça. La plupart des gens me parlent de ma médaille. Vous êtes étudiant ? »
— « Oui. En histoire, à la Sorbonne. Et vous, je crois que vous êtes aussi étudiante à Paris ? »
Elle acquiesça. « Oui, je suis en histoire de l’art. Paris est une ville fascinante pour ça. »
Il sentit une vague de soulagement. Malgré sa célébrité et son statut d’athlète, elle semblait accessible, presque timide. Mais il ne pouvait ignorer l’aura particulière qu’elle dégageait.
— « Vous devez être très fière de votre victoire, » reprit-il, maladroitement.
Hana baissa légèrement les yeux. « C’est un honneur, bien sûr. Mais ce n’est qu’une étape. »
Il remarqua un soupçon de mélancolie dans sa voix, comme si cette médaille, pour laquelle tant de personnes l’admiraient, n’était pas le triomphe qu’elle avait espéré. Il hésita, ne voulant pas paraître trop intrusif, mais sa curiosité le poussa à continuer.
— « Vous êtes venue seule ce soir ? »
— « Oui, » répondit-elle après un instant. « J’avais besoin de me retrouver un peu. Paris est bruyant, surtout pendant les Jeux. »
Antoine hocha la tête, comprenant ce qu’elle voulait dire. Lui aussi se sentait souvent en décalage avec l’agitation de la ville.
— « Votre famille doit être très fière de vous, » tenta-t-il.
Elle esquissa un sourire, mais cette fois, il perçut une certaine amertume. « Mon père, peut-être. C’est difficile à dire. »
Il se rappela alors ce qu’il avait lu sur elle. Hana Lee n’était pas seulement une athlète talentueuse ; elle était la fille unique de Kim Seung-jae, l’un des hommes d’affaires les plus influents de Corée. Sa famille, issue d’une lignée noble, descendait des érudits yangban de l’époque Joseon. Antoine comprit qu’elle portait sur ses épaules bien plus que le poids de ses performances sportives.
— « Il doit être fier que vous portiez le nom de votre famille si haut, » dit-il avec douceur.
Elle haussa les épaules, regardant à nouveau la Seine. « Mon père a toujours eu des attentes élevées. Je pense que, pour lui, ce n’est jamais assez. »
Le silence qui suivit ne fut pas gênant. Antoine sentit qu’elle appréciait de pouvoir parler sans être jugée, sans avoir à répondre aux questions habituelles sur ses exploits ou ses projets futurs. Elle n’était pas simplement une athlète ou la fille d’un magnat ; elle était Hana, une jeune femme en quête de quelque chose de plus profond.
— « Vous voulez marcher un peu ? » proposa-t-il finalement.
Hana hésita un instant, puis acquiesça. « Oui, pourquoi pas. »
Ils se mirent en route, longeant les quais illuminés. La conversation, d’abord hésitante, devint peu à peu plus naturelle. Ils parlèrent de leurs études, de leurs rêves, et de la beauté complexe de Paris.
Hana ralentit son pas et tourna la tête vers Antoine. La conversation avait jusque-là été légère, mais elle semblait curieuse d’en savoir plus sur ce jeune homme qui s’exprimait avec tant de respect et de passion pour son pays.
— « Alors, Antoine, raconte-moi un peu ta vie, » dit-elle en souriant. « Tu connais beaucoup de choses sur moi à travers la télé, les journaux… Mais toi, qui es-tu vraiment ? »
Antoine sourit à son tour, un peu pris au dépourvu par la question directe. Il passa une main dans ses cheveux, cherchant par où commencer.
— « Ma vie n’a rien de très spectaculaire comparée à la tienne, mais… d’accord. »
Ils continuèrent de marcher le long des quais, tandis qu’il réfléchissait. Il se sentait étrangement à l’aise en sa compagnie, comme s’il pouvait être complètement honnête avec elle.
— « Je viens d’une famille assez aisée, » commença-t-il, hésitant. « Une vieille famille parisienne, très attachée à son histoire. Mais… disons que notre passé n’est pas toujours glorieux. »
Hana fronça légèrement les sourcils, intriguée. « Que veux-tu dire ? »
Antoine inspira profondément. Il n’aimait pas particulièrement parler de ce sujet, mais il sentait qu’il devait être honnête.
— « Certains de mes ancêtres faisaient partie des missionnaires français envoyés en Corée au XIXe siècle, pendant la période Joseon. »
Hana s’arrêta net et le regarda, surprise. « Pendant la persécution de 1866 ? »
Antoine hocha la tête. « Oui. Mon arrière-arrière-grand-oncle faisait partie de ces missionnaires. Ils étaient là pour transmettre le christianisme, mais ça a tourné au désastre. Beaucoup de Coréens ont souffert à cause de ces intrusions, et mes ancêtres n’étaient pas innocents dans tout ça. »
Il baissa les yeux, mal à l’aise. « Je ne suis pas fier de cette partie de mon histoire familiale. »
Hana resta silencieuse un instant, ses pensées tournoyantes. Elle connaissait bien cet épisode tragique de l’histoire coréenne. Les persécutions avaient coûté la vie à des milliers de personnes, et les interventions étrangères avaient laissé des cicatrices profondes dans l’âme du pays. Pourtant, elle sentit dans les mots d’Antoine une sincérité désarmante.
— « Tu n’es pas responsable des actes de tes ancêtres, » finit-elle par dire, sa voix douce. « Mais… ça doit être étrange de porter un tel héritage. »
Antoine releva les yeux vers elle, reconnaissant. « Oui, c’est vrai. Mais c’est aussi ce qui m’a poussé à m’intéresser à l’histoire et à l’art. »
Hana le regarda, curieuse. « Comment ça ? »
Ils reprirent leur marche, et Antoine continua d’un ton plus détendu.
— « J’ai grandi entouré d’histoires sur ma famille. Les réussites, les voyages, mais aussi… les erreurs. Quand j’étais adolescent, j’ai trouvé dans le grenier de mes parents un vieux journal appartenant à cet ancêtre missionnaire. Il parlait de la Corée, de ses coutumes, de sa beauté… et de la foi aveugle qui l’avait conduit à penser qu’il devait tout changer. »
Il fit une pause, observant la Seine qui scintillait sous les lumières. « C’est à ce moment-là que j’ai compris que l’histoire, avec tout ce qu’elle a de beau et de tragique, pouvait nous apprendre à mieux comprendre qui nous sommes. »
Hana hocha la tête, attentive. « Et c’est pour ça que tu as choisi de te spécialiser dans l’Asie ? »
— « Exactement. Je voulais comprendre la Corée au-delà de ce que ma famille en avait perçu. Découvrir ce que ce pays représentait vraiment, son art, sa culture, sa résilience. »
Il se tourna vers elle, un sourire timide aux lèvres. « Et, pour être honnête, c’est ce qui m’a poussé à te parler ce soir. »
Hana sentit ses joues chauffer légèrement, mais elle ne détourna pas le regard.
— « Et ta famille ? Que pensent-ils de ton choix ? » demanda-t-elle, cherchant à en savoir plus.
Antoine haussa les épaules. « Disons qu’ils s’attendaient à ce que je suive un chemin plus… classique. Mais j’ai décidé de vivre de mes propres moyens. Je trouve ça normal de ne pas dépendre de leur argent. Alors, j’étudie, je travaille à côté, et je fais de mon mieux pour suivre ma passion. »
Un silence confortable s’installa entre eux, seulement interrompu par le murmure de l’eau et les rires lointains des spectateurs sur les quais. Hana se tourna finalement vers lui, un sourire sincère aux lèvres.
— « Tu as une vision intéressante, Antoine. Je pense que tu aurais beaucoup à raconter à ceux qui voudraient comprendre l’histoire sous un autre angle. »
Antoine rougit légèrement, mais il répondit par un sourire. Ils continuèrent à marcher, leurs pas résonnant doucement sur les pavés.
Ils continuaient de marcher côte à côte, le bruit des conversations lointaines et des rires couvrant légèrement le clapotis de la Seine. Antoine se sentait étrangement détendu en compagnie de Hana, malgré son admiration pour elle. Le courant semblait passer naturellement, sans effort.
Il tourna la tête vers elle et, dans un élan d’audace, se lança :
— « Pourrions-nous nous revoir ? Si tu le veux bien, bien sûr. Cette rencontre avec toi a été un vrai plaisir pour moi. »
Hana ralentit son pas, le regardant avec une curiosité teintée d’un sourire.
— « Avec grand plaisir, Antoine. »
Soulagé par sa réponse, il laissa son enthousiasme s’exprimer.
— « As-tu encore des compétitions prévues ? »
— « Oui, il me reste encore une compétition par équipe, en fin de semaine, » répondit-elle. Puis, après un court silence, elle ajouta : « Tu voudrais venir me voir ? »
Antoine éclata d’un rire nerveux.
— « Bien sûr que j’aimerais ! Mais honnêtement, je doute de pouvoir trouver une place. Tout doit être complet depuis des semaines. »
Hana haussa légèrement les épaules, un sourire malicieux aux lèvres.
— « Ne t’inquiète pas pour ça. Retrouvons-nous avant la compétition, et je te ferai entrer avec moi en VIP. »
Il ouvrit la bouche, surpris, mais se contenta de hocher la tête avec un sourire sincère.
— « Ce serait incroyable. Merci. Je viendrai te soutenir, alors. »
Le silence qui suivit ne fut pas gênant. Antoine la regardait parfois du coin de l’œil, remarquant les expressions qui traversaient son visage, la douceur de son sourire ou la détermination qui semblait émaner d’elle en permanence.
Au bout d’un moment, il se racla la gorge.
— « Je te raccompagne chez toi. Après, je rentrerai. »
Hana parut hésiter, mais finit par accepter.
— « C’est gentil. Merci. »
Ils prirent un taxi, Antoine insistant pour qu’elle n’ait pas à marcher seule dans la nuit. Le trajet fut court, et Hana lui indiqua une rue tranquille près de la Sorbonne. Elle vivait dans une résidence élégante, discrètement nichée entre deux immeubles haussmanniens. Ses parents avaient loué cet appartement pour elle dès son arrivée en France, veillant à ce qu’elle soit installée dans un endroit sûr et confortable pendant ses études.
Lorsqu’ils arrivèrent devant la porte, Antoine sortit du taxi pour l’accompagner jusqu’à l’entrée.
— « Merci pour cette soirée, » dit-elle en se tournant vers lui. « C’était vraiment agréable. »
Antoine sourit.
— « Le plaisir était pour moi. Je suis content qu’on ait pu se croiser ce soir. »
Hana hésita une fraction de seconde avant de lui offrir un sourire radieux.
— « À bientôt, alors. Avant ma compétition. »
— « Je serai là, » répondit-il, sincère.
Elle lui fit un léger signe de la main avant de disparaître derrière la porte vitrée. Antoine resta un instant sur place, le taxi patientant derrière lui. Il inspira profondément avant de remonter dans la voiture.
La ville défilait par la fenêtre alors qu’ils roulaient vers le 16ᵉ arrondissement, où il vivait dans un appartement hérité de sa famille. Un endroit spacieux, lumineux, mais qu’il voyait surtout comme une base pratique, préférant mener une vie indépendante plutôt que de se reposer sur la fortune familiale.