Chapter 1
Le soir du 24 décembre, j’ai fait ce vœu idiot : devenir une héroïne de roman. Par rêverie, sans doute, mais aussi parce que ma vie est un désastre, et que mes parents m’avaient sérieusement gonflée ce soir-là.
"Et le permis ?"
"C’est pour quand le petit ami ?"
"Quand est-ce que tu te trouves un job ?"
"Tu ne vas tout de même pas rester sous notre toit jusqu’à tes trente ans, hein ?"
"Tu as vu ? La petite Clary a obtenu son diplôme. Elle est merveilleuse. J’envie sa mère."
Tout le repas n’a été qu’un enchaînement de questions et de remarques visant à me rabaisser. Et quand ce n’était pas suffisant, ma mère en rajoutait, répétant à qui voulait bien l’entendre que la fille de Pierre et Jacques avait « réussi sa vie » et qu’elle, elle était déçue de ne pas avoir enfanté un prodige.
Alors oui, j’ai souhaité, dans un moment de faiblesse, m’échapper de cette réalité. Mais jamais je n’aurais cru que ce vœu puisse se réaliser. Ce genre de chose n’arrive que dans les films, non ? Pourtant, quand j’ai ouvert les yeux et que mon regard n’a pas reconnu l’endroit où je me trouvais, j’ai d’abord pensé à un rêve. Réaliste, certes, mais certains rêves paraissent parfois tellement vrais.
Puis j’ai quitté le lit pour explorer, et c’est en tombant sur un immense couloir orné de tableaux et de dorures que j’ai compris. Le choc est venu d’une photo d’un homme aux traits durs, imposant. À cet instant, tout a pris sens : j’étais dans ce livre de dark romance que je relis inlassablement.
Pourquoi ? Parce que je l’ai lu au moins une dizaine de fois et que, sans image, je pourrais reconnaître la maison de Zayn Thorne n’importe où. Cet homme magnétique sur lequel je bave chaque fois que je lis ce roman. Mais dans la réalité ? C’est une autre histoire. Enfin… peut-être pas.
"Je rêve. Je vais me réveiller dans mon lit. Maman sera là, au-dessus de mon visage, avec cet air insupportable qui me fait comprendre que je suis une bonne à rien."
Quand on est fille unique, parler seule devient une habitude. Et là, c’était clairement ma seule façon de relativiser. Mon chat me manque...
Le plancher sous mes pieds grince. Je sursaute et retiens ma respiration, priant pour ne pas me faire repérer. Dans le livre, Zayn est un maniaque de la sécurité. Et si sa description est fidèle, il a l’ouïe fine grâce à ses années dans l’armée.
Oh, j’ai oublié de préciser : on est près de 100 ans après 2024. La technologie y est incroyablement avancée, du moins selon l’auteure. Mais de nous à moi, ce genre d’inventions n’existera jamais dans la réalité.
"Avance doucement, sois discrète… Il faut sortir de cette baraque", me murmurai-je.
Si je pouvais éviter de me retrouver nez à nez avec une armoire à glace, ce serait parfait. Combien de gardes avait-il déjà ? Dix ? Vingt ?
- Mais qu’avons-nous là ?
Une voix grave résonna derrière moi.
- Un petit chaton perdu ?
Cette phrase… C’est exactement ce qu’il dit à l’héroïne au début du livre. Celle qui lance leur histoire d’amour complexe et intense.
Je me tourne, mon cœur battant à tout rompre. Zayn est là, plus sombre, plus imposant que tout ce que j’avais imaginé. La description dans le livre ne lui rend pas justice. Dans la trentaine, il arbore une peau bronzée, des yeux d’un bleu perçant, et une chevelure noire et rebelle. Il est grand, terriblement grand, et son aura suffirait à écraser n’importe qui.
- As-tu une langue pour parler ? demande-t-il avec un sourire espiègle.
- No speak French, balbutiai-je.
Bravo, Nik. Vraiment, quelle répartie.
Il éclate de rire, un rire grave, profond. Puis, sans prévenir, il s’avance et, d’un geste précis, replace une mèche de mes cheveux derrière mon oreille.
- Vilaine petite menteuse. Allons, dis-moi ce que tu fais ici.
Mon cœur vacille. Mentir ? Très peu pour moi. Mais dire la vérité ? Hors de question.
- Parle tout de suite, ou les prochaines minutes seront bien moins agréables pour toi.
Sa voix se fait plus froide, tranchante. Il perd patience, comme toujours dans le livre. Ce type est décrit comme un tortionnaire méticuleux. Sous l’effet de la peur, je lâche enfin une excuse :
- Je suis sans-abri. J’ai escaladé votre mur pour entrer dans les cuisines. J’ai évité vos caméras, mais… votre maison est immense. Je me suis perdue.
- Au deuxième étage ? Intéressant… Tes yeux racontent une toute autre histoire.
C’était fichu. Zayn ne se laissait jamais berner.
- Je ne tue pas les femmes, détends-toi. En revanche, tu viens avec moi.
Sa grande main tatouée saisit la mienne. Un frisson me parcourt, mélange de peur et d’incertitude. Tandis qu’il me traîne dans les escaliers, je suis certaine d’avoir fait le vœu le plus idiot de ma vie.
Nous descendons les marches. Enfin, lui descend avec une assurance presque naturelle, alors que moi… Je glisse presque à chaque pas. Mon corps est tendu, mes pensées s’affolent. Peut-être que ce n’est qu’un rêve. Peut-être que je vais me réveiller avant que tout cela ne prenne une tournure encore plus… bizarre.
Au milieu de ma panique intérieure, une voix douce, presque mélodieuse, s’élève dans le hall :
- Oh, Zayn. Ton garde m’a ouvert, je suis venue te rendre ton…
Je n’écoute pas la suite. Mes yeux se posent sur elle, et c’est comme si tout l’air quittait mes poumons. La fille. L’héroïne.
Elle est parfaite, comme dans le livre. Sa beauté est presque irréelle : des traits fins, des yeux captivants, une chevelure longue et soyeuse qui retombe en vagues parfaites. Elle est tout ce que je ne suis pas.
Une douleur étrange se réveille en moi, une pointe d’envie que je n’arrive pas à refouler. Elle est celle qu’il aimera, celle pour qui il serait prêt à tout sacrifier. Une part de moi avait toujours rêvé d’être aimée comme ça.
- Merci, mon ange,répond-il avec un sourire qui, bien qu’atténué, semble sincère. Je règle ce… petit problème et je suis à toi. Monte dans mes appartements, je te rejoins.
Elle hoche la tête avec grâce et disparaît en haut des escaliers. Moi, je reste là, figée, incapable de réagir. Mon cœur s’effondre un peu.
Zayn raffermit sa prise sur mon bras, et le moment d’après, il me traîne à travers un couloir. Il ne dit rien, mais son silence est lourd, presque oppressant. Mon esprit divague. Dans le tome 2, il enferme des traîtres dans son sous-sol pour les torturer. Vais-je subir le même sort ?
Enfin, il s’arrête devant une porte. Sans un mot, il me fait pivoter pour me faire face. Je croise son regard, si intense que je me sens vulnérable, mise à nu. D’un geste presque doux, il attrape encore une fois cette fichue mèche de cheveux rebelle et la replace derrière mon oreille. Son sourire revient, mais il est bien différent cette fois-ci. Moqueur.
- Pour des raisons évidentes, je ne peux pas te laisser partir, mon petit chaton. Alors considère-toi comme ma prisonnière. Il marque une pause, son regard se faisant plus perçant. Un peu comme Belle avec sa Bête, tu vois ?
Je déglutis. Je déteste cette situation. Je ne suis ni Belle ni gracieuse, et encore moins une princesse. En plus, avec mes cheveux rouges bordeaux et mes cernes, j’ai plus l’air d’une cosplayeuse fatiguée que d’une héroïne.
- Je ne veux pas être enfermée dans une chambre. Tu me prends pour un animal ? je lance, défiant son autorité du mieux que je peux. "J’ai des droits, figure-toi !"
Son sourire s’élargit, et il s’approche. Trop près. Je peux sentir son souffle sur ma peau.
- Oh, mais tu es mon petit animal… Sa voix est basse, presque un murmure. "Et je me fiche des règles. Tu es à moi pour l’instant. Alors, sois gentille et entre dans cette chambre."
Je lève le menton, tentant de montrer une bravoure que je ne ressens pas. Mais face à lui, face à cette montagne d’assurance et de danger, mon geste est ridicule. Je ressemble plus à un chiot effrayé qu’à une femme déterminée.
Il pousse doucement mon épaule, me faisant entrer dans la chambre. Avant que je n’aie le temps de répondre, la porte se referme derrière moi. Un clic résonne. Il m’a enfermée.
Mon premier réflexe est de vérifier la porte. Évidemment, c’est verrouillé. Je pousse un soupir exaspéré.
- Super. Me voilà officiellement dans la peau d’une prisonnière.
Puis mon regard se pose sur la pièce, et une partie de mon agacement disparaît. La chambre est immense. Les murs sont ornés de boiseries somptueuses, et un immense lit trône au centre, couvert de draps en soie. Il y a même une salle de bain attenante avec une baignoire qui pourrait accueillir trois personnes.
- Une prisonnière de luxe, visiblement… murmurai-je, incapable de réprimer une pointe de sarcasme.
Je m’effondre sur le lit, épuisée. Mon esprit tourne à toute vitesse. Peut-être que si je m’endors, je me réveillerai dans ma chambre, et tout cela ne sera qu’un mauvais rêve.
Mais au fond, une part de moi n’est pas si pressée de quitter cet endroit. Après tout, dans mon monde, je suis une fille ordinaire avec une vie morne. Ici… Je suis au cœur de l’histoire que j’aime tant.
Alors pourquoi cette petite voix en moi me dit-elle que tout cela pourrait mal finir ?