Chapitre 1 - Runi
L’air dans la pièce était chargé d’un silence lourd. Il y avait parmi les convives un sentiment d’entente tacite, une connaissance voilée du passé tumultueux de Lupa. Sans prononcer un mot, elle se leva et quitta la salle. Les secondes s’égrainaient dans un silence pesant, rendant l’atmosphère troublée par de rares toussotements isolés encore plus étouffante. Runi, de plus en plus mal à l’aise, se perdait en conjectures pour essayer de comprendre comment la tension avait pu atteindre une telle intensité.
— Je vais voir le petit prince, déclara soudainement Elijah, perforant le voile de silence de sa voix déterminée.
— Excellente initiative, nous avons tous nos devoirs à accomplir, approuva Ruber. Runi, m’accompagnerais-tu ?
Le jeune homme acquiesça silencieusement. Ruber avait raison, après les récents événements, la cité se retrouvait à genoux et nécessitait une reconstruction urgente. En l’absence de la famille royale, il était impératif de veiller sur les survivants. Malgré ses réticences à remettre en question les directives de l’Ordre, Runi se sentait intimement le plus apte à endosser cette responsabilité, fort de sa connaissance approfondie de la cité et de ses habitants, ayant toujours vécu parmi eux.
Tandis qu’ils arpentaient le couloir en direction des jardins privés, une question brûlante poussa Runi à rompre le silence.
— Ruber, as-tu une idée de ce qui a pu tant bouleverser Lupa, jusqu’à la blesser, lorsqu’on a mentionné la terre des loups ?
Ruber ralentit, semblant peser ses mots.
— La vérité est complexe, Runi. Selon ce que j’ai entendu, son clan l’a banni après la mort de son père. Les subtilités m’échappent cependant.
Arrivés à l’entrée des jardins, baignés par les premières lueurs de l’aube, ils marquèrent une pause.
— Pour véritablement saisir cette affaire, tu devrais en discuter directement avec Lupa, suggéra Ruber, son ton empreint d’une gravité inhabituelle.
Runi acquiesça, la résolution se peignant doucement sur ses traits alors qu’il absorbait la sagesse des paroles de l’homme. Le poids de la tâche à venir semblait moins lourd, partagé entre eux dans ce moment de solidarité silencieuse.
Ils reprirent leur marche, le gravier du parc craquant sous leurs pas. Autour d’eux, la nature offrait un contraste frappant avec les décombres au-delà : les jardins, un havre de beauté et de résilience, se dressaient défiants au milieu du désarroi. Les fleurs, dans leur insouciance, s’épanouissaient ; leurs couleurs vives et leurs parfums délicats formaient un rempart contre le désespoir ambiant témoignant du peu de magie restant dans l’air. Le chant d’un oiseau, lointain et mélancolique, tissait une mélodie avec le murmure du vent, un duo apaisant qui semblait offrir un répit à leur esprit tourmenté.
— Les funérailles seront notre priorité, confirma Runi. C’est le moins que nous puissions faire pour honorer la mémoire de la famille royale et des habitants perdus.
Ruber hocha la tête, son regard se perdant un instant dans la lumière dorée qui inondait maintenant les jardins, transformant chaque goutte de rosée en un scintillement éphémère.
— Et après, nous reconstruirons, brique par brique. Notre cité renaîtra de ses cendres, ajouta-t-il, sa voix empreinte d’une conviction inébranlable.
Leur conversation s’éteignit naturellement alors qu’ils approchaient de la fin du parc, laissant place à un silence réfléchi. Chaque pas les rapprochait non seulement de la fin de leur promenade matinale, mais aussi du début d’un long processus de guérison et de reconstruction. La tâche semblait immense. Or la beauté résiliente des jardins leur rappelait que même après la plus sombre des nuits, l’aube apportait un nouveau commencement.
— Tu sais, cette épreuve a été éprouvante pour chacun de nous. Il serait sage de t’accorder quelques heures de repos. Laisse l’Ordre orchestrer les premiers pas de la reconstruction.
Runi entrouvrit les lèvres, prêt à formuler une objection, mais la lassitude eut raison de son envie de contester. Les effluves des fleurs aux alentours lui murmuraient avec douceur de céder, de s’abandonner à un moment de repos.
— En effet, Ruber, tu as vu juste. L’épuisement me gagne, consentit-il enfin, l’esprit apaisé par la sérénité environnante du jardin.
Ruber lui offrit un sourire empreint de compréhension.
— Alors, repose-toi. Nous avons tous besoin de toi au sommet de ta forme. Quant à l’Ordre, sois sans crainte, il veille au grain.
Runi inclina la tête, l’écho de ces mots sages résonnant en lui. Il se mit en route vers ses appartements, délestant ses épaules du fardeau des responsabilités, ne serait-ce que pour un court répit, au sein de ce lieu qui, au-delà du voile du drame, demeurait un sanctuaire de tranquillité et d’éclat.
Il avançait de manière presque automatique vers ses quartiers, suivant le couloir qui serpentait près de l’aile attribuée aux appartements des princesses. À chaque pas, une lourdeur s’installait dans son cœur lorsqu’il passa enfin devant la porte de Félydia, une ombre de mélancolie voila son regard. Un sentiment poignant d’échec le submergea, une tristesse inexprimée résonnant avec le mutisme des couloirs.
Soudain, un frémissement inattendu émanant de la chambre d’Alice le fit sursauter. Guidé par une vague d’inquiétude, il franchit précipitamment le seuil, redoutant le pire. À sa grande surprise, il tomba sur Phénix, absorbé dans la tâche de réajuster un bandage autour de son torse. Pris au dépourvu, Runi déroba malgré lui un regard vers la blessure avant de rapidement détourner les yeux, par égard pour l’intimité du moment.
Néanmoins, ce bref instant suffit pour qu’il remarque un sceau énigmatique gravé sur la peau de Phénix.
Cette marque, aux motifs complexes, rayonnait d’une aura mystérieuse, presque animée d’une vie propre. Le cœur de Runi s’emballa, tiraillé entre une vive curiosité et une certaine appréhension.
— Phénix, souffla-t-il, est-ce que… est-ce que cela signifie que… ?
Phénix releva les yeux vers lui, un voile de surprise mêlée à une acceptation résignée dans son regard. Il était évident que cette révélation ne pouvait plus être différée.
— C’est l’essence même d’Alice, confia-t-elle d’une voix éreintée.
L’état de faiblesse de Phénix ne pouvait échapper à Runi. Il était conscient du sacrifice qu’elle avait consenti en partageant son énergie vitale avec Elijah pour sauver Chris. Néanmoins, la voir ainsi véritablement épuisée révélait l’ampleur de son geste héroïque.
— Cela t’épuise-t-il davantage de cohabiter avec deux âmes ? interrogea-t-il, l’inquiétude perçant dans sa question.
— En temps normal, je parviens à maintenir l’équilibre.
Cependant, le transfert massif de magie vers Elijah m’a drainé bien plus que prévu, admit-elle, une vulnérabilité palpable dans sa confession.
Préoccupé, Runi s’avança, réduisant l’espace entre eux.
— Y a-t-il quelque chose que je puisse faire ? s’enquit-il, son inquiétude désormais manifeste dans chaque syllabe.
Un sourire las, mais reconnaissant étira les lèvres de Phénix.
— Du repos, Runi, c’est tout ce dont j’ai besoin. Et toi, tu devrais également te reposer. La fatigue marque ton visage plus que tu ne l’imagines, observa-t-elle avec une pointe d’humour.
Malgré la gravité de la situation, Runi ne put réprimer un sourire, touché par la prévenance de Phénix malgré sa propre fragilité.
— Bien, je vais prendre ton conseil à cœur, consentit-il, comprenant qu’à ce stade, aucun d’eux n’était en mesure de se montrer véritablement utile.
Runi quitta la chambre, ses pas lourds résonnant dans le couloir plongé dans une obscurité presque tangible, marquant le rythme de sa fuite vers un sanctuaire de paix tant désiré. Arrivé à la porte de ses appartements privés, il l’ouvrit avec précaution, un souffle de soulagement s’échappant de ses lèvres alors qu’un sentiment de solitude apaisante l’envahissait. Après avoir refermé la porte et sans s’en rendre compte, il tomba à genoux, des larmes coulant sur ses joues dans un assaut inattendu. Les émotions refoulées depuis l’incident jaillirent soudainement, libérant toute leur fureur dans un cri déchirant qui traversa les murs du château, perçant l’âme de tous ceux qui l’entendaient. Épuisé, il se débarrassa de sa chemise, révélant une toile vivante de contusions, d’égratignures et de diverses blessures marquant sa peau.
Devant le miroir, il se tenait là, l’effigie d’un guerrier marqué par l’épreuve, chaque cicatrice racontant l’écho des combats qu’il avait endurés. Les ecchymoses et les entailles dessinaient des histoires de vaillance, de douleur et de ténacité. Runi contempla son reflet un instant, se noyant dans le tourbillon de ses pensées, avant de laisser échapper un soupir chargé d’une lassitude abyssale. Il avança ensuite lentement vers son lit, chaque fibre de son être, chaque marque sur sa peau criant au repos : un rappel silencieux des épreuves surmontées. Ce matin, il s’abandonna au sommeil, autorisant son corps meurtri et son esprit tourmenté à trouver la guérison, même si son cœur restait lourd de préoccupations.
La lumière déclinante du jour filtrait doucement à travers les rideaux lorsque Runi émergea de son sommeil réparateur. Étonné par le silence apaisant de ses appartements, il réalisa que la journée avait filé, l’emportant vers la fin de l’après-midi. La fraîcheur de l’air et la douce lueur orangée qui baignait la pièce lui rappelaient le passage inexorable du temps. Se levant, une énergie nouvelle pulsait dans ses veines, ses blessures moins douloureuses, son esprit plus clair. Il se regarda dans le miroir, ses yeux étaient bouffis, ce qui le fit soupirer.
La pensée de Lupa traversa son esprit avec une urgence renouvelée. Le besoin de la voir, de partager ses craintes et ses espoirs et de comprendre semblait viscéral. Rapidement, il s’habilla, optant pour des vêtements qui lui permettraient de se mouvoir aisément et quitta ses appartements. Sa détermination le guidait à travers les couloirs désormais animés du palais.
Alors que l’astre entamait sa descente, baignant le monde d’un halo doré, Runi accéléra le pas. Depuis quelques jours, la jeune louve aimait se percher au sommet de la tour est. Montant les marches deux à deux, il atteignit enfin le sommet de la grande tour, le souffle court, mais l’esprit vif.
Le vent chaud de la fin d’après-midi caressait son visage tandis qu’il s’avançait vers Lupa, sa silhouette contrastant avec le coucher du soleil. Elle le remarqua et lui fit signe de la rejoindre, un geste qui semblait effacer la fatigue de son ascension. Runi, le cœur battant, s’approcha et s’assit à ses côtés, les yeux perdus dans l’immensité du ciel qui se teintait de couleurs vives. Le silence entre eux, chargé d’attente, semblait un prélude à d’importantes révélations, alors que le soleil disparaissait à l’horizon, emportant avec lui le jour.
— Merci de t’inquiéter pour moi, dit Lupa, sa voix douce portant une mélancolie lourde. Si nous décidons d’aller sur ma terre natale, il y a des choses que tu dois savoir.
— Tu n’es pas obligée de te confier si tu n’es pas prête, répondit Runi, le ton empreint de douceur et de soutien.
— Il est temps que je révèle mon secret, poursuivit-elle, sa jambe se baladant nerveusement. Cela pourrait changer la manière dont tu me vois. Mais il est essentiel que tu saches.
L’expression de Runi se figea, l’inquiétude et le doute se lisaient clairement sur son visage à mesure que l’anxiété de son mentor devenait palpable.
— Mon père avait un pacte avec Cyanna, il a donné sa vie pour elle. Après cet incident, je suis retournée au village pour la cérémonie d’adieu et pour prendre la tête du clan. Tout semblait bien se passer au début, mais ensuite… je ne sais pas si c’était la tristesse, la colère ou autre chose, mais un membre du clan a commencé à dénigrer la mémoire de mon père, accusant les humains de sa mort et prétendant que ma succession mènerait à notre perte. Les disputes ont éclaté, expliqua-t-elle, la voix brisée par l’émotion.
Runi écoutait attentivement Lupa.
— Et puis, submergée par toutes ces voix, par cette colère grandissante, j’ai… j’ai perdu le contrôle. Runi, je les ai tous…, avoua-t-elle ne pouvant finir sa phrase, les larmes inondant ses yeux, la voix ébranlée.
Runi resta muet, sidéré par une telle déclaration. Il fit ce que son cœur lui dictait : se lever et étreindre son mentor, un geste si inattendu qu’elle se mit à pleurer encore plus, submergée par l’émotion. La lune était désormais leur unique source de lumière, la nuit enveloppant tout autour d’eux.
Après un moment, Lupa se calma et prit une profonde inspiration, indiquant qu’elle n’avait pas encore terminé son histoire.
— Runi, merci de ne pas me voir comme un monstre. Malgré mon apparence actuelle, je ne suis pas une enfant. J’étais presque comme Cyanna, à quelques différences physiques près, continua-t-elle. J’imagine que c’est ma malédiction d’être coincé dans un corps d’enfant…
— Tu es loin d’être un monstre. Et même si j’ai l’impression que tu ne me dis pas tout, je te fais confiance, lui répondit Runi, offrant un sourire rassurant.
— Tu as raison. Ils ne sont pas vraiment morts, du moins je le pense. Ils ont été pétrifiés. La plupart sont devenus comme des statues, et je ne sais pas pourquoi.
— Cela pourrait-il être un de tes dons ?
— Je n’ai jamais possédé un tel pouvoir, soupira-t-elle. Il est temps pour moi d’affronter mon passé.
Se levant, Lupa fixa l’horizon, son regard empli d’une résolution ferme. Runi se leva également, plaçant sa main sur son épaule en signe de soutien inébranlable. Ensemble, ils étaient prêts à affronter ce qui les attendait.
— Je te promets que nous sauverons Félydia. Et Alice, dit Lupa.








