1 ・ Enchaînée
Merde… C’est quoi ce putain de délire ? Qu’est-ce qui m’arrive ? Où suis-je ?
Je me passe une main tremblante sur la nuque, et mes doigts rencontrent aussitôt un liquide poisseux : du sang. Mon sang. Une douleur sourde me vrille l’arrière du crâne, et j’ignore encore comment j’en suis arrivée là. La dernière chose dont je me souviens, c’est la sortie du bar après une journée de boulot bien trop intense. Puis ce vertige brutal, cette sensation de nausée, et le trou noir.
Lorsque mes yeux s’habituent à l’obscurité, une réalité oppressante m’envahit. Je suis dans une pièce exiguë, froide et suffocante. Une cave. Sans fenêtre. Mon regard s’attarde sur les murs nus, suintants, comme si l’humidité elle-même cherchait à m’étouffer.
L’air est lourd, chargé d’une odeur immonde qui me soulève le cœur. Je tente de l’ignorer, de m’en distraire, mais mon corps me trahit. Et là, je comprends. Cette odeur… elle vient de moi. De ma propre urine.
Ma gorge est sèche, comme si chaque souffle arrachait des morceaux de moi. Mon cerveau, lui, tourne à plein régime, bouillonnant d’images, de questions, d’hypothèses absurdes. Rien n’a de sens. Tout semble irréel. J’ai envie de hurler, de me débattre, de m’arracher à ce cauchemar.
Je tente de bouger, de me redresser, mais un tintement métallique fend le silence et me glace instantanément. Je baisse les yeux, et là, je vois. Une chaîne.
Elle enlace ma cheville comme une étreinte glaciale, me retenant fermement à un piton scellé dans le mur. Aucune échappatoire. Mon souffle s’emballe, mon cœur bat si vite que j’ai l’impression qu’il va exploser.
La panique monte, brutale, incontrôlable. Elle s’empare de moi, me tord le ventre et me broie la poitrine. Je tire sur la chaîne, une fois, deux fois, mais elle ne bouge pas d’un millimètre. Et plus je lutte, plus elle me renvoie à cette réalité implacable : je suis piégée.
Je serre la mâchoire pour retenir un sanglot. Bordel, je suis enchaînée comme un animal. Je déglutis et tente de me calmer, même si tout mon être hurle de peur. Les battements de mon cœur résonnent dans mes tempes et mes mains tremblent si fort que je peine à garder un semblant de contrôle.
— Enfin réveillée ?
La voix surgit de nulle part, basse et menaçante. Je sursaute et recule brusquement, mon dos heurtant violemment le mur dans ma panique. Mes yeux scrutent la pénombre, cherchant l’origine de cette voix, mais elle semble se glisser de toutes parts, insaisissable, invisible.
— Qui… qui êtes-vous ? Qu’est-ce que je fais ici ? Qu’est-ce que vous me voulez ? je balbutie, la gorge serrée, incapable de contrôler le tremblement de ma voix.
— Ton meilleur ami, ou ton pire cauchemar… va savoir. Ça dépendra de toi.
Je me mords la lèvre, mon cœur battant si fort qu’il m’étouffe. Ce type est cinglé. Il me kidnappe, m’enchaîne… et parle d’amitié ? Ma gorge se serre, mais malgré ma terreur, les mots m’échappent dans un souffle tremblant :
— De l’amitié ? Vous… vous êtes sérieux ? Ça ne ressemble pas vraiment à ça.
Il rit. Un rire froid, tranchant, qui se répercute sur les murs de la cave comme une lame contre la pierre. Mon souffle s’accélère, et je serre les poings malgré moi, cherchant à ignorer la panique qui monte. Je n’arrive pas à voir son visage dans cette pénombre suffocante. Tout ce que je peux faire, c’est plisser les yeux, scruter les ombres, espérant – et redoutant – qu’il se dévoile.
Et puis, il apparaît.
Il sort de l’obscurité avec une lenteur délibérée, comme s’il savait exactement ce que cette attente me faisait subir. Mon cœur rate un battement. Il est immense. Ses épaules, larges et puissantes, donnent l’impression qu’il pourrait déplacer des murs à mains nues. Sa silhouette bloque presque la lumière, rendant l’espace encore plus étouffant.
Quand mes yeux s’arrêtent sur son visage, un frisson me parcourt. Il a des traits durs, taillés comme dans le marbre, mais une beauté brute que je ne peux ignorer, même si tout en lui hurle danger. Ses cheveux noirs tombent négligemment, accentuant son allure sombre. Une cicatrice fend son sourcil gauche, rendant son regard encore plus perçant, presque inhumain.
Il s’accroupit devant moi, me forçant à croiser son regard. Ses yeux sont si noirs qu’ils semblent avaler toute lumière, et je me sens exposée, nue face à cette obscurité implacable. Mon ventre se serre, un nœud de peur qui monte jusqu’à ma gorge. J’essaie de respirer, mais mon souffle s’accélère malgré moi, incontrôlable. Qu’est-ce qu’il attend ? Qu’est-ce qu’il veut de moi ?
— Tu vois, dit-il, sa voix basse et traînante. Kieran détient quelque chose qui m’appartient.
Je me fige, chaque mot s’imprimant dans mon esprit comme une lame froide.
— Et comme ton cher mari refuse de me rendre mon dû, je mise sur toi pour lui faire entendre raison.
Kieran. Son nom explose dans ma tête. Mon Kieran. Je cligne des yeux, comme si j’avais mal entendu, mais c’est bien ça. Kieran, mon mari. Photographe. Discret. Gentil. Complètement inoffensif.
Mon cœur s’emballe, cognant contre ma cage thoracique si fort que j’en ai presque le vertige. Ce type doit se tromper. C’est impossible. Kieran n’a rien à voir avec… tout ça.
Je tente de trouver un sens, mais tout se brouille. Mes pensées s’entrechoquent, ma respiration s’accélère davantage. Pourquoi ? Pourquoi ce taré pense-t-il que Kieran lui doit quoi que ce soit ?
— Vous devez faire erreur, je murmure avec angoisse. Kieran est photographe, rien de plus…
— Et moi, la reine Élisabeth, rétorque-t-il en se relevant brusquement.
Je ravale difficilement ma salive. Son regard m’écrase, comme s’il pouvait lire en moi.
— Kieran n’est pas celui que tu crois, Ava. Il vous a tous bernés, toi la première, et moi avec.
Je fronce les sourcils, mon esprit se brouille. Comment connaît-il mon prénom ? Il m’observe, sans ciller, puis il enchaîne, presque fier de son effet :
— Je sais tout de toi. Tu as vingt-six ans, tu es journaliste, tu es mariée depuis cinq ans avec Kieran, mais vous vivez ensemble depuis huit ans. J’en connais un rayon sur tes parents : ton père, un ancien militaire, brillant et honnête, ta mère, une pseudo-rockeuse qui passe son temps à fuir. Je connais même tes ex. Nathan, qui t’a quittée pour une autre, Mickael, qui était gay et se servait de toi comme couverture… Et finalement, Kieran qui t’est tombé dessus un soir, comme par hasard. Mais rien n’est jamais un hasard.
Mes lèvres tremblent. Je sens mon sang se glacer. Chaque information est un nouveau coup porté à mes certitudes. Mes neurones s’emmêlent, je ne sais plus quoi penser. Kieran… Il ne peut pas m’avoir menti à ce point.
— Tu commences à comprendre, non ? reprend-il en m’observant comme un prédateur guette sa proie.
— Comprendre quoi, bordel ? je rétorque, la voix cassée.
— Qui tu es, et pourquoi tu es là, avec moi.
J’ai l’impression que ma poitrine se comprime. Je ne suis qu’une journaliste modeste, et Kieran, un photographe passionné, c’est tout ce que je sais. Alors, pourquoi cet enfer ? Je plaque mes mains sur mon visage, je serre les paupières, priant pour me réveiller de ce cauchemar.
— Kieran a volé quelque chose qui m’appartient, insiste-t-il, implacable. Et toi, tu vas m’aider à le récupérer.
Je refuse de l’écouter. Il délire, forcément. Je me laisse glisser contre le mur, mes jambes pliées sous moi, le corps tremblant de peur et de fatigue. Un frisson me parcourt l’échine, et je ferme les yeux, espérant que tout ça n’est qu’un mauvais rêve.
— Tu crois vraiment que tu vas te réveiller ? me demande-t-il d’une voix railleuse.
— C’est un cauchemar… Juste un cauchemar, je siffle, enfonçant ma tête dans mes bras.
— Ava ?!
Je reste sourde à son appel.
— AVA !
Son cri claque contre les murs et me vrille les tympans, mais je ne cède pas. Pourtant, avant que je ne réalise ce qui se passe, il me saisit par les épaules et me soulève avec une force déconcertante. Je suffoque, mes pieds quittent le sol une seconde, et je me retrouve brusquement face à son regard noir. Mon cœur rate un battement, et ma terreur se réveille, plus vive que jamais.
Son visage si proche du mien, son souffle glacial, tout me hurle de faire attention. Et je sens confusément que, malgré l’horreur de la situation, je n’ai pas encore mesuré l’étendue du danger.