Entre la peste ou le choléra…
Lana
Qu’est-ce que je fous encore sur cette terre ?
Ce matin, je m’éveillais une énième fois avec ce sentiment fort de désolation au regard de ma vie chaotique.
Mon père ne se soucie guère de mon existence, encore moins depuis son remariage avec une femme qui fait tout pour me nuire.
Ma mère ? Morte à ma naissance, à ce qu’on m’a dit. J’ai un grand frère qui fait tout pour me pourrir chaque journée que je passe, accompagné par deux belles-sœurs aussi belles et cruelles qu’elles sont creuses.
J’aurais pu apprécier de trouver une évasion dans le système scolaire… mais la petite ville dans laquelle je vivais avait décidé depuis le début de ma scolarité que je n’étais apparemment qu’une bonne à rien.
Je ne pouvais compter sur personne, j’étais devenue l’invisible, celle à qui personne ne parlait, celle qui obtenait des notes moyennes et dont personne ne se rappelait.
J’étais la cible privilégiée de mon frère et de mes belle-sœurs, lesquels jouissaient d’une popularité indécente. Vous connaissez l’histoire du vilain petit canard ? Bah là, c’est moi.
Je ne m’étais risquée qu’une seule fois à tenter de me rebeller. La punition en avait été si violente que j’ai fini à l’hôpital, à peine soignée par une équipe médicale qui me regardait comme si j’avais été la fautive…
Depuis, je fais en sorte de raser les murs, d’éviter toute interaction sociale qui me vaudrait des ennuis. Je n’arrive pas toujours à les éviter, malheureusement, alors je prends mon mal en patience dans l’espoir qu’un jour, je puisse m’extraire de cet enfer sans rien devoir à personne.
J’en reviens donc à mon réveil. Ma joue était encore brûlante de la gifle que la femme de mon géniteur m’avait infligée la veille parce que je n’avais pas fini la vaisselle assez vite pour elle.
Remarque, n’importe quel prétexte lui était bon pour me poser la main dessus. J’avais encore en tête cette douleur atroce du jour où elle s’était acharnée sur mon dos avec une cuillère en bois…
Avant de me coucher, j’avais réussi à emporter un bol d’eau froide dans le grenier qui me servait de chambre. Il y faisait froid et humide, mais j’y étais habituée maintenant.
Je plonge un chiffon à peu près propre dans l’eau et le dépose sur ma pommette avec un léger souffle douloureux.
Je me sers du reste de l’eau pour une toilette sommaire avant de m’habiller d’un pull à capuche gris foncé et d’un jean bleu marine usé jusqu’à la corde et un peu grand pour moi. Vous pensez bien que je n’ai pas droit à un dressing digne de ce nom. La plupart de mes vêtements provenaient de l’armée du salut.
Ma belle-mère se plaisait à me rappeler que je leur coûtais cher, que je devrais bientôt trouver un emploi pour leur rembourser tous les frais qu’ils ont engagé pour moi…
Je gardais mes pensées pour moi car je connaissais la nature du châtiment qui m’était réservé si je venais à ouvrir la bouche.
Je venais de me laver les dents après avoir mangé une pomme un peu gâtée qui restait. Puis telle une ombre, je me faufilais dans la maison afin d’en sortir, pour gagner mon second lieu de torture du jour à pied.
Je partais tous les matins une heure en avance, tandis que le reste de la famille prenait la voiture un quart d’heure avant le début des cours. Ainsi se déroulait le début d’une journée type.
J’arrive au lycée, capuche sur la tête, dans l’espoir que personne ne me calcule. Ça marche pour l’instant, et je marche vers la salle de classe où va se dérouler mon premier cours.
Habituée des places du fond, je ne m’arrête que quand je suis assise, et j’ôte ma capuche. Tous les jours, j’avais envie de pleurer en me demandant ce que j’avais pu faire de mal pour en arriver là, jamais aucune réponse ne me venait. Et je savais par expérience que pleurer ne servait à rien, sinon à déchaîner une pluie de moqueries et de coups.
Alors je réprimais tout. Je me faisais figure de fantôme, trop faible pour me défendre, trop seule pour demander de l’aide…
Je ne faisais plus attention à rien d’autre et attendais que le temps passe. J’écoutais le cours et enregistrais chaque leçon dans un coin de ma tête, échafaudant tout un tas de scenarii sur la manière la plus adaptée de m’enfuir de cette ville de bourreaux…
- Aujourd’hui, nous avons un nouvel arrivant dans votre classe. Il ne reste qu’un semestre avant que vous ne quittiez cette école mais il devait finir son programme malgré son déménagement. Viens, présente-toi, je te prie.
- Salut, je m’appelle Cameron Peters.
La tête baissée sur mon cahier, je me fige. La voix du nouveau me file un long frisson sans que je comprenne pourquoi, et elle attire mon regard.
Je ne m’étais pas attendue à tomber dans des yeux d’un bleu céruléen, alors qu’ils étaient pile rivés sur moi. Le garçon était grand, avec un physique sportif qui me faisait saliver d’envie… et je détourne rapidement mon attention pour ne pas lui donner matière à me provoquer.
Car je ne doutais pas un instant, à l’écoute des filles de ma classe, à ce que ce Cameron intègre le clan des populaires qui ne se gênerait pas de lui dire combien je suis insignifiante.
Le prof lui pose quelques questions afin qu’on le connaisse mieux, mais le sens de leurs mots ne me parvient pas. Tout ce que mes oreilles enregistrent, c’est ce son mélodieux qui trouve un écho au plus profond de moi.
Non. Ce n’est pas le moment de craquer pour un mec. J’ai déjà assez d’ennuis comme ça, on ne va pas rajouter en plus un béguin à sens unique qui ne fait que me rappeler combien je suis mise à l’écart…