Ciel d'été [BxB]

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Summary

Eliot aime le ciel plus que n'importe quelle autre chose sur cette planète. S'il le pouvait, il abandonnerait le monde terrestre pour celui du ciel, laissant ces êtres humains inintéressants derrière lui. Mais que se passerait-il s'il se décidait à baisser les yeux, même pour quelques secondes ? Valentin est le garçon le plus dynamique qui soit. Les pieds sur Terre, son quotidien est composé de tranches de rire avec ses camardes, d'insolence et de course. Mais derrière cette apparente vie ne se cacherait-il pas des secrets moins colorés ?

Status
Ongoing
Chapters
56
Rating
5.0 2 reviews
Age Rating
16+

Juin - 1

J’ai toujours eu la tête dans les nuages. Je ne suis pas spécialement étourdi, c’est simplement que je passe plus de temps le nez en l’air que la plupart des personnes que je connais. Je n’ai jamais compris quel était cet attrait certain pour le ciel ni d’où je le tiens. Mes parents ne sont pas pilotes ou astronautes, ils sont fleuristes. Mon père crée les bouquets, ma mère les vend et mon frère est actuellement en apprentissage pour reprendre la main dans quelques mois. Et pourtant moi, je me sens comme un extraterrestre dans cette famille, à avoir le nez vers le plafond, cherchant désespérément un minuscule bout de ciel.

Mes parents se sont posé des questions. Ils ont manqué de m’amener chez un psychologue, parce qu’ils croyaient que j’étais malheureux sur Terre, que je ne me sentais pas à ma place parmi eux. Ceci expliquerait le fait que je passe le plus clair de mon temps la tête dans les nuages. Mais personne ne pouvait éclaircir ce que j’avais. Je suis simplement quelqu’un qui aime regarder le ciel. Je ne suis pas un extraterrestre, je ne me sens pas mal dans ma peau. Je suis seulement différent d’eux. Parfois, j’ai l’impression que cela les dérange. Alors, quand je suis à la boutique avec eux, je focalise mon regard sur Callahan, mon frère, qui noue les fleurs entre elles. C’est une véritable épreuve pour moi, car l’atelier de création de bouquets est dans une serre.

En classe, lors des différentes rentrées, je m’arrange pour me diriger vers une fenêtre. Je suis toujours près de l’une d’elles et je passe mon temps à regarder au travers, délaissant très souvent les cours. Les professeurs me reprennent sans cesse, me demandant d’être plus attentif et moins lunatique — bien que je leur ai déjà dit que leur définition est faussée. Je ne suis pas lunatique, monsieur, j’aime juste le ciel. Le ciel me fascine.

Aujourd’hui ne fait pas exception à la règle. Les mathématiques n’ont jamais été ma tasse de thé. Alors quand le professeur commence à débiter sa leçon, je penche directement ma tête vers la fenêtre, à ma gauche. Nous sommes en juin, l’année scolaire est terminée en juillet. Ce n’est pas le temps qui nargue les élèves, puisque nous avons un mois de juin particulièrement mauvais cette année. Mais les grandes vacances sont très attendues.

Avec mon inexplicable attrait pour le bleu au-dessus de moi, je ne me considère pas vraiment comme quelqu’un de sociable. Il est vrai qu’avec ma plastique « avantageuse » comme racontent certaines, je plais à beaucoup de filles. Mais elles sont nettement moins appréciables que le ciel. Quant aux garçons de ma classe, ils ne semblent pas intéressés par mon amitié, préférant sans doute se lier avec leurs semblables. On ne peut pas dire que je rentre parfaitement dans le moule de l’adolescent moyen. Je n’ai jamais voulu me distinguer, ou me faire remarquer, mais ce rôle me plaît bien. Un peu fantomatique, un peu étrange, un peu mystérieux et inaccessible. Je suis comme une étoile qui brille à la même intensité que ses semblables au milieu d’un ciel piqueté de milliers de constellations. Un parmi tant d’autres.

— Monsieur Tanaka, les fonctions logarithmiques ne vous intéressent pas ?

— Pour être honnête avec vous, Monsieur, pas vraiment.

J’ai tendance à être trop franc, surtout avec mes professeurs. De ce fait, j’écope souvent de punitions et exclusions. Parfois, je trouve cela injuste. Je ne fais rien de mal.

— Si mon cours est ennuyeux, et que vous préférez avoir la tête en l’air, sortez, je ne vous retiens pas.

— Bien Monsieur. Au revoir, Monsieur, et bonne chance avec vos fonctions. Et vous avez fait une faute sur le troisième tableau, au niveau de la troisième expression. Vous avez oublié de factoriser le x.

Je prends mes affaires, efface la ligne fausse en passant devant, et sors de la pièce. J’entends la porte s’ouvrir quelques secondes après que j’ai quitté la salle et un élève aux cheveux orange pétants apparaît. Maxwell quelque chose, le délégué de la classe. J’ai cru comprendre qu’il préférait qu’on l’appelle Max.

— Tu ne peux pas t’en empêcher, n’est-ce pas Eliot ?

— Non, je pense que c’est plus fort que moi. Le professeur a le droit à ma franchise. Je ne m’intéresse pas à son cours, je lui dis. C’est aussi simple que cela.

— Franchement, tu es spécial. En plus, tu te permets de le reprendre sur la faute qu’il a faite, comme ça, comme si de rien n’était. Le pire, c’est que t’avais raison.

— Je sais. C’est pour ça que je l’ai dit.

Il ne rajoute rien et continue sa route en regardant ses mocassins. À son inverse, j’ai plutôt les yeux plantés au plafond, comptant dans ma tête le nombre de carreaux que nous passons au fil de notre marche. Cela occupe mon esprit. Le chemin vers la permanence n’est pas très long et une fois le délégué éloigné de ma position, je quitte la salle vide de toute âme et je me dirige à grands pas vers la bibliothèque de l’école. Je préfère passer le reste de l’heure dans un endroit tel que celui-ci.

— Bonjour, Madame Fireworks, je lance à la vieille bibliothécaire.

— Bienvenue Eliot. De quel cours s’agit-il, cette fois-ci ?

— Mathématiques. Le professeur n’a pas apprécié mon honnêteté. Il a même osé faire une faute dans la démonstration qu’il était en train d’écrire. Avant de partir, j’ai pris soin de la corriger.

— Cette attitude te jouera des tours en grandissant, Eliot. Mais soit. Que vas-tu faire aujourd’hui ?

— Comme d’habitude Madame. Je vais lire de la poésie.

— Anglaise ?

— Non, française. J’ai pris goût à Baudelaire. D’ailleurs, j’apprends le français pour étudier les plus grands auteurs.

— Tu me surprendras toujours, Eliot.

Je lui souris discrètement et me dirige vers le rayon de la littérature étrangère. Je choisis le gros volume que je prends depuis quelques jours et me penche dessus, démarrant ma lecture. Je lis lentement, pour bien assimiler chaque mot, que parfois, je ne comprends pas, faute de vocabulaire. J’apprécie les rimes, ainsi que le vieux papier, granuleux sous mes doigts. En revenant à la première de couverture, je remarque que le volume n’a été emprunté qu’une seule fois.

Godeau Valentin

Un nom de famille français, comme celui de cette pièce de théâtre de Beckett. Cela ne m’étonne pas de le voir sur de la poésie française. Toute ma classe étudie la langue, mais il ne faut pas leur demander d’aller chercher de la littérature. C’est pour cela que je suis heureux de trouver quelqu’un qui s’intéresse à autre chose qu’aux romans discutables qu’on nous demande parfois de lire. J’en souris presque.

J’entends la porte de la bibliothèque claquer, signe qu’une personne entre ou sort. Je penche plutôt sur la première solution. Intrigué, je lève les yeux de mon volume, mais je ne vois personne. Peu patient, je me replonge dans ma lecture.

— Ha, mon petit Valentin... Que se passe-t-il encore ?

— C’est ce serpent de prof de science, il n’a pas spécialement aimé que je joue avec les organes de la souris qu’on était en train de disséquer. Du coup, je me suis retrouvé à la porte. Comme je ne supporte pas la permanence — sérieusement, ils veulent notre mort ou quoi ? —, je suis venu ici dès que ce cher délégué m’a lâché.

Je relève les yeux, à nouveau intrigué. Ce garçon porte le même prénom que celui qui figure sur le bon d’emprunt. Une pareille personne ne peut pas savoir lire le français, pas en parlant comme cela.

— Ton coin de lecture est occupé, Valentin, par un autre élève dans ton cas.

— Ha bon ? Dans la littérature étrangère ?

— Oui. Eliot, m’appelle-t-elle, montre-toi.

Peu surpris qu’elle se permette de telles familiarités avec moi, je me déplace, curieux de savoir à quoi ressemble ce fameux Valentin.

On m’a toujours dit que la curiosité est un vilain défaut. Ce vieil adage a parfaitement raison. Si je ne m’étais pas levé, je n’aurais pas rencontré ce phénomène de foire, je ne serais pas devenu ami avec lui. Je n’aurais pas plongé mon regard dans son ciel d’été, dans ses iris si bleus qu’ils auraient pu me faire reculer. Mais en le fixant droit dans les yeux ce jour-là, je ne savais rien de tout cela.

— Alors c’est toi qui m’as pris ma place dans la littérature étrangère ? C’est marrant, je ne t’avais jamais vu avant, même pas dans les couloirs. Tu parles français ?

— Oui, dis-je avec la voix la plus neutre que je puisse faire.

— Tes parents ne sont pas totalement anglais ? Moi, je ne le suis carrément pas, ils sont français. Mais je suis là depuis tout petit, tu vois.

— Père irlando-japonais, mère japonaise.

Il n’a pas besoin d’en savoir plus et je ne supporte pas son interrogatoire. Après sa question sur mes origines — assez intrusive —, je tourne les talons et retourne à ma place. Je n’ai même pas fini de lire mon poème et la cloche va bientôt sonner pour le début de la période suivante. Le jeune homme reste debout, figé dans sa position, le visage neutre. Je n’ai pas envie de m’occuper de lui, mais mes pupilles le cherchent sans arrêt. Agacé, je me penche, le nez presque collé sur le papier du livre, et continue de lire, forçant mes yeux à rester focalisés sur les caractères.

C’est la cloche de l’école qui me sort de ma lecture. Je me lève sans un bruit, vais ranger le livre à sa place exacte et me dirige vers ma classe, saluant Madame Fireworks au passage. Elle me rend mon sourire et me souhaite une bonne après-midi. C’est à mon tour d’étirer mes lèvres, parce que la fin de la journée est mon moment préféré. Une fois sorti de la bibliothèque, je me dépêche pour ne pas arriver en retard — je n’aime pas les cours qui me sont dispensés, mais je ne supporte pas le retard. Au milieu du couloir vide, je me fais alpaguer par une voix que je ne reconnais pas tout de suite.

— Hé, attends-moi !

— Nous ne sommes pas dans la même classe, je ne vois pas pourquoi je t’attendrais.

— J’avais pas terminé mes questions quand tu t’es barré sur ton livre, alors laisse-moi au moins finir  !

— Tu ne t’es pas dit que je ne voulais plus répondre à ton interrogatoire et c’est pour cela que je suis parti ? Réfléchis un peu.

— C’est impressionnant, tu causes comme un bouquin ! D’ailleurs, en parlant de livre, qu’est-ce que tu lisais ? C’est tellement rare de voir quelqu’un qui consulte une œuvre autre qu’en anglais. C’est comme si être la langue internationale nous empêchait d’en apprendre une autre.

— Avant que tu me déranges avec tes questions indiscrètes et malvenues, j’étais plongé dans les Fleurs du Mal, de Baudelaire. D’après le bon d’emprunt, tu l’as déjà lu.

— Mais oui, je me souviens, je n’ai pas du tout aimé. Trop sombre pour moi. Cet auteur est un peu étrange, je trouve. Du coup, je n’ai pas accroché.

Je ne réponds pas, parce que je n’en ai tout simplement pas envie. Pour me détendre, je lève les yeux vers le plafond. Je reprends le compte des carreaux au-dessus de moi, oubliant la personne à mes côtés. Je ne le salue pas en entrant dans ma salle, alors que lui me fait un grand signe de la main. Je l’ignore complètement.