Prologue : Drame
7 décembre
C’était le chaos. Résultat d’un drame devenu de plus en plus commun.
Les sirènes hurlaient et résonnaient dans les rues bondées de foule curieuse menant au sinistre où les forces de l’ordre s’affairaient déjà à évacuer les civils alentour.
Tout s’était passé si vite. Il n’avait fallu que quelques secondes pour que ce centre commercial à l’ambiance festive de fin d’année se transforme en un champ de désolation. Seuls régnaient les cris, les gémissements et les pleurs des victimes.
Des journalistes de diverses chaînes d’informations retranscrivaient déjà chaque mouvement, chaque détail du désastre sous les indications de la police. Armés de leurs cohortes de cameraman et de leurs micros, ils ne perdaient pas une miette de ce qu’ils pouvaient capturer.
Le bâtiment, haut de sept étages et comprenant un grand nombre de boutiques, avait été la cible de terroristes dont les motivations étaient encore inconnues. Les coupables, dont les motivations étaient toujours inconnues, étaient portés disparus et se trouvaient probablement sous les décombres.
Des familles se précipitaient déjà près du sinistre. Une femme hurlait à plein poumons, dévastée, aux abords du périmètre de sécurité.
— Mon mari était là ! S’il vous plaît ! Il était là !
L’agent la repoussait avec fermeté, appliquant le protocole strict, alors qu’elle criait sa peine et son angoisse comme tant d’autres autour de l’incident.
Ce n’était qu’après des dizaines de minutes, semblables à une éternité, que des victimes commençaient enfin à sortir. La plupart de ces personnes étaient indemnes, ou presque. Enveloppées dans des couvertures de survie, leurs membres tremblants, leurs regards hagards… Ces signes trahissaient la peur et la violence de ce qu’elles venaient de vivre.
Qu’importe la gravité de leurs blessures, toutes devaient être conduites à l’hôpital pour approfondir les examens, être écoutées et accompagnées au sein des cellules psychologiques. Au vu du nombre des rescapés, les hôpitaux de la région commençaient déjà à adapter leurs services pour les accueillir.
Les blessés attendaient donc patiemment dans des tentes blanches, à l’abri des regards indiscrets des journalistes et civils curieux. Un brassard vert ou parfois jaune sur le bras indiquait leur état ; un signe discret mais lourd de sens. La peur se lisait dans leurs yeux, le choc de l’évènement commençant peu à peu à être assimilé. Des enfants pleuraient, cherchant du réconfort dans des bras qui leur étaient familiers ou non.
Les médecins et infirmiers envoyés sur place étaient rapides et efficaces mais le nombre de sinistrés dépassait largement leurs prévisions et les moyens qu’ils avaient à disposition était malheureusement trop faible. Chaque minute comptait, et pourtant, dans le chaos de l’excavation des corps et du triage, le temps manquait. Ainsi, des malheureux finissaient inexorablement par échanger leur brassard rouge pour un noir, résultat d’un combat perdu d’avance.
Les équipes d’évacuation accompagnées de leurs chiens peinaient à trouver des survivants dans le chaos ambiant. Plus le temps passait, plus les probabilités de ne trouver seulement que des corps sans vie augmentaient.
Matthias courait dans tous les sens sur le carré qu’on lui avait attribué ; un endroit stratégique situé entre l’effondrement et le point d’évacuation des ambulances. Les équipes de secours lui apportaient des victimes dont il s’occupait avec l’aide d’une petite équipe d’infirmiers sous sa direction. Il donnait des ordres clairs et précis ; chaque directive portant la lourde responsabilité des vies qui passaient entre ses mains.
Il distribuait les ordres, son esprit vif toujours alerte. Ce n’était pas un hasard s’il était toujours celui qu’on envoyait en cas de sinistres : il était connu dans son service comme étant l’un des meilleurs en cas de crise. Bien que ce travail soit dur et éprouvant, tant sur le plan physique qu’émotionnel, il se sentait utile.
— Arnaud, refais le stock de bandages et va chercher Maria sur le poste sept. Salma, tu prends celui-ci ! ordonna-t-il en montrant un poste de soin de la main.
Trois brancards arrivèrent vers son carré, transportant des victimes agonisantes. En l’espace d’une poignée de secondes, l’infirmier en chef évalua les blessures d’un coup d’œil expert.
Un homme, en larmes, voyait son corps couvert de coupures plus ou moins profondes. Plus que la douleur, ses yeux brillants reflétaient une peur profonde, brutale et violente.
Installée à ses côtés, une femme dont les membres étaient tordus dans des angles peu naturels fixait le ciel d’un regard vide. Sa tête ballottait de droite à gauche, les muscles de sa nuque relâchés, comme si elle avait abandonné toute lutte. Elle était silencieuse, son visage livide. Sa poitrine, elle, ne bougeait déjà plus depuis un moment et le brancardier baissa la tête, impuissant, prenant le brassard noir qu’on lui tendait.
Refoulant son ébranlement face à cette pauvre personne, Matthias se plaça ensuite aux côtés de la troisième personne : une femme dont le corps à moitié brûlé présentait de sévères dommages. Sa peau noircie était couverte de sang et de poussières collées, mais, bien que sa respiration soit faible et sifflante, elle était tout de même relativement régulière et cela le rassura quelque peu.
Le temps d’enfiler ses gants, Matthias observait la victime d’un œil expert. Ce qui le frappa en premier fut l’odeur, acide et métallique, qu’elle dégageait. Il était habitué à la multitude d’effluves qui envahissait les scènes de catastrophe, mais, malgré les années d’expérience, il ne pouvait empêcher ces odeurs de nouer son estomac. Puis, il fixa l’étendue et la gravité des brûlures afin d’adapter le protocole de soins. D’une voix sûre de lui, presque automatique, il donnait déjà ses ordres.
— Salma, pose une perf’ rapidement et retourne sur ton poste, Maria, apporte immédiatement l’eau et dès que c’est fait, je veux le plus de pansements possibles !
Il ne put retenir une grimace en imaginant les séquelles dont souffrirait cette pauvre femme pour le reste de sa vie. Il se sentit terriblement désolé pour elle, mais il n’avait pas le temps de s’attarder sur ces détails. Il commença les premiers soins en arrosant les plaies, refroidissant les chairs meurtries tout en prenant la main valide de la victime dans la sienne.
— Est-ce que vous m’entendez ? Si oui, serrez ma main.
Alors qu’il n’eut aucune réaction, il fronça les sourcils. Dès lors que Maria fut de retour, il lui demanda de prendre le relais sur le traitement immédiat des brûlures. Lorsque la température fut stabilisée, ils posèrent quantité de pansements stériles sur les plaies toujours à vif.
Une fois le traitement fait, la jeune femme se retrouva à partir du carré vers la zone d’évacuation, un brassard rouge autour de son bras encore quelque peu indemne, indiquant par ce morceau de tissu l’importance de la prise en charge immédiate.
Matthias prit un court moment pour s’asseoir et boire après plusieurs heures de tri intensif. À côté de lui passait un brancard poussé par un homme en sueur et couvert de poussière, dont la respiration était un peu sifflante. Au vu de son état, il avait sûrement dû creuser longtemps et tirer bien trop sur son corps pour extraire le blessé des décombres. Depuis sa position, l’infirmier pouvait voir une jambe arrachée et, à la pâleur du visage, il sut que ce pauvre homme allait probablement recevoir un brassard noir.
Il faisait si beau, le ciel bleu était pourtant magnifique mais c’était sûrement l’une des pires journées de sa vie.