Contre temps
Métro, boulot, dodo. Un mode de vie pour beaucoup dans cette ère où même en travaillant d’arrache pied, on ne gagne pas toujours suffisamment pour vivre dignement. Ma mère en est la preuve vivante. Elle trime nuit et jour, enchaînant les heures pour s’assurer que mon petit frère et moi ayons toujours de quoi manger. Son travail l’use, la rend presque invisible dans nos vie, mais elle serre les dents et assume son rôle comme une guerrière invincible depuis la mort de mon père. Pour m’assurer que mon petit frère Soren puisse profiter un peu plus de notre mère, et dans le même temps que cette dernière puisse respirer quelques heures dans sa journée, j’ai dégoté un petit boulot de vendeuse en boulangerie. Je ne gagnais pas des milles et des cents, mais ça me permettais de pouvoir finir sereinement mes études de psychologie, tout en aidant un peu ma mère. Soren était un ange, il comprenait notre situation et ne se plaignait presque jamais. Bon, le fait que je sois presque devenue sa figure parentale à la mort de notre père à aussi beaucoup joué, mais entre ce petit bonhomme de huit ans et moi de onze ans son aîné, c’était le grand amour. Je sortais à peine de la fac pour aller le récupérer à la garderie justement, quand une voiture noire klaxonna. Je m’approchais, souriant au conducteur qui faisait se pâmer mes camarade d’amphi qui le dévisageait.
_ Je te dépose ma jolie ?
Son ton rieur me fit pouffer de rire tandis que je contournais sa golf noire pour m’installer sur le siège passager. Les regards d’envie des jeunes femmes de mon cours me firent lever les yeux au ciel, ne délogeant pourtant pas une seconde le sourire qui s’était imprimé sur mes lèvres.
Ne tardant pas à démarrer, nous fûmes vite pris dans la circulation parisienne, qui était toujours plus que laborieuse à cette heure de la journée.
_ Soren ?
_ A la garderie, répondis-je en regardant les mails sur mon téléphones. Tu fais toujours ton petit effet sur les jeunettes malgré ton grand âge.
Ma plaisanterie lui arracha un rire qui ressemblait à un aboiement joyeux, me contaminant au passage.
_ Les gamines ne m’intéressent pas, se justifia-t-il en balayant une mèche blonde de son front.
_ Alors ne viens pas me chercher devant la fac.
_ Je ne peux même pas venir récupérer ma nièce, sous prétexte que je suis beau ?
Il jouait les outragé comme un pied, mais je décidais de jouer le jeu.
_ La voiture est belle, toi par contre...
Il mis un coup de frein pour me faire taire, s’esclaffant quand il me vit m’agripper à la ceinture de sécurité.
_ Je déteste quand tu fais ça, râlais-je en reprenant une position plus détendue.
_ Ne défie pas ton vieil oncle, surtout quand tu sais que tu es aussi facilement flippé.
Vieil oncle, la bonne blague. Il avait à peine dix ans de plus que moi. Sa trentaine toute neuve lui allait bien, blond comme les blés, des yeux bleu entourés de petites ridules qui lui donnait un charme fou, le tout combiné avec un corps et un visage qui ne ferait clairement pas tâche dans un magazine de mode, mon oncle avait tout pour plaire. Éternel célibataire en revanche, aucune femme ne semblait trouver grâce à ses yeux plus de quelques semaines, et encore, je n’en avais que rarement croisé.
_ Qu’est-ce que tu fais ici ? demandais-je pour changer de sujet. Aux dernières nouvelles tu étais où déjà ? En Russie ?
_ Ma famille me manquait, et oui, je reviens à peine de Moscou.
_ Maman ne finira probablement pas avant vingt deux heures, expliquais-je alors qu’il le savait probablement déjà.
_ Elle ne sait pas s’arrêter, pesta-t-il en s’insérant si énergiquement dans un giratoire que mes mains retournèrent s’agripper à la ceinture.
_ Elle n’a pas le choix, la défendis-je.
_ Bien sur que si ! Elle ne veux juste pas être aidé.
_ Ce n’est pas ton rôle, dis-je plus doucement pour l’apaiser.
Il se tourna vers moi, me dévisageant de ses yeux bleu qui étaient devenus glacés. Son regard se réchauffa peu à peu avant qu’il ne retourne son attention sur la route.
_ Tu es comme elle. Que ce soit ton physique ou ton caractère, tu as tout pris de ta mère. Tes yeux sont le seul vestige de mon frère, et encore, même ça, elle a réussit à y mettre son grain de sel.
Mon père avait les yeux aussi bleu que mon oncle, tandis que ceux de ma mère étaient d’un très jolis vert d’eau. Il avait raison, si à première vue on pouvait penser que j’avais les yeux bleu, ils étaient en réalité cerclé de vert.
_ C’est le décalage horaire qui te rend grognon ?
Je savais que Raphaël aimait ma mère comme sa sœur, ce qui le rendait souvent plus en colère qui ne le devrait quand il la voyait s’user au travail alors qu’il ne demandait qu’à nous aider.
_ Je ne suis pas grognon. Je trouve cette situation ridicule c’est tout.
_ Ridicule ou pas, c’est son choix.
Il ne me répondit pas. Les mains crispées sur le volant, il se concentrait sur la route, essayant de refouler sa mauvaise humeur tandis que nous approchions de l’école de Soren.
La circulation chaotique n’améliorait pas l’ambiance dans l’habitacle. Je voyais bien que Raphaël essayait de prendre sur lui, mais ses soupirs répétés finirent par me contaminer. Me renfrognant sur mon siège, je poussais à mon tour un soupir agacé. Je m’entendais très bien avec Raphaël, il était le genre d’homme qui s’entend bien avec tout le monde. Seulement, sa manie de bouder comme un gamin quand tout ne se passait pas comme il le voulait le rendait parfois presque insupportable.
_ Tita, fini-t-il par m’interpeller. Je suis désolé, je ne voulais pas m’énerver si vite après nos retrouvailles.
_ Tu prévoyais ça quand ? Tu avais un planning peut-être ? marmonnais-je loin de me laisser amadouer par ses excuses bidons. Six mois, Raphaël. Tu es partit six mois. Tes coups de téléphone étaient aussi rare que bref, et à peine revenu, tu t’énerves sur maman. Je sais que tu nous aimes, mais c’est son choix de se débrouiller seule. Tu n’es pas papa. Ce n’est pas à toi de subvenir à nos besoin, sur ça, je suis entièrement d’accord avec elle. Et tu sais quoi ? On s’en sort très bien bien ! On galère, certes, mais on s’en sort.
_ Tu devrais pouvoir te concentrer sur tes études sans avoir à travailler à coté...
_ Tu es tellement hors sol parfois que je me pose des questions... la majorité des étudiants travaillent tu sais ?
_ Et ils s’occupent de leur petit frère à chaque minute de libre ? Elle remonte à quand ta dernière sortie avec des amis, hein ? Et les amours ? Tu as un petit ami ? Non. Pas d’ami, pas de petit ami, rien. Parce que tu ne vis pas pour toi et ça me mets hors de moi !
Son discours entailla une blessure en moi que je me forçais à maintenir fermée depuis plus longtemps que je ne saurais le dire. Je savais qu’il m’aimait, malheureusement, plus on aimait quelqu’un, plus on lui donnait le pouvoir de nous blesser. Que ce ne soit pas son intention n’y changeait rien. Mais je refusais de le lui montrer. J’étais en accord avec mes décisions, même si j’en ressortais parfois blessée. Soren et ma mère méritait chaque seconde de temps que je leur consacré. Mes dix neuf ans ne sonnait que le début de ma vie, je pourrais me consacrer à moi-même plus tard. Plaquant un sourire factice sur mon visage, je regardais mon oncle.
_ Ma vie, mes choix. Je peux comprendre que le fait que je fasse passer les autre avant moi te semble aussi lunaire, étant donné que tu es du genre nombriliste. Pourtant, je t’aime comme tu es. Tu devrais essayer d’en faire autant avec moi.
Sans lui laisser me répondre, je me glissais hors de la voiture et pénétrais le portail qui donnait accès à l’école de mon petit frère. Les surveillants me connaissaient suffisamment pour l’appeler à me rejoindre directement. En l’attendant, je sortis mon téléphone. Les yeux rivés sur l’écran, je reculais jusqu’à la barrière afin de m’y adosser, quand je sentis une masse définitivement trop moelleuse pour être métallique contre mon dos.
Lâchant mon portable sous la surprise, je me retournais en m’excusant, pour voir la personne contre qui je m’étais collé. Mes yeux rencontrèrent un tee-shirt noir tendu sur un torse puissant. Relevant le regard, je me perdis dans les yeux les plus particuliers que j’avais jamais eu l’occasion de voir. L’un des deux était marron très clair, presque doré, quand au deuxième, il était vert cerclé du même marron que le premier. Leur couleur, bordée de cils noir épais, rendait son regard presque hypnotique. Si bien que mes excuse moururent sur mes lèvres, tandis qu’un demi-sourire étirait les siennes, faisant naître une fossette sur sa joue droite.
_ Pas besoin de t’excuser, j’adore les jolies filles qui me font du rentre dedans.
Sa voix grave roula sur ma peau, déclenchant une réaction que je n’avais jamais ressentis. La chair de poule recouvrit mes bras que je frottais distraitement en reculant, secouant légèrement la tête pour m’arracher à son regard.
_ Je suis désolée, répétais-je. Je ne voulais pas te bousculer.
Une lueur moqueuse traversa son regard pendant qu’il me regardait de haut en bas. Je n’eus aucun mal à suivre le cours de ses pensées. J’étais une demi portion, lui un colosse. Je ne l’avais absolument pas bousculé.
Me sentant idiote, j’entendis la voix de Soren crier mon nom. Profitant de ce timing parfait, j’adressais une dernière excuse à l’homme aux yeux vairons, avant de filer le rouge aux joue pour rejoindre mon frère. Raphaël nous attendais, sagement adoss à sa voiture. Quand Soren le vit, il courut le rejoindre, la joie de le retrouver occultant complètement ma présence. Moi je me forçais à les regarder, à ne pas me retourner vers le jeune homme inconnu. Sa beauté m’avait ébranlé mais je sentais au fond de moi que je ne devais pas chercher à le regarder, ni à savoir qui il était. J’avais assez confiance en mon instinct pour l’écouter, aussi, je montais dans la voiture sans un regard en arrière.