Tu peux te retenir ? [FxF] ⚢

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Summary

Une entorse à la cheville. Un cabinet de kiné. Et le retour imprévu, dans la vie de Lovi, d'une ancienne camarade de handball devenue médecin du sport. Omaè, elle, pensait avoir tourné la page de l'université - et surtout... de Lovi. Mais quand leurs trajectoires se croisent à nouveau, c'est tout un passé à demi effacé qui remonte à la surface - avec ses silences, ses non-dits et cette foutue sensation qu'elles auraient pu se sauver l'une l'autre. ——— Entre séances de soins, entraînements avec l'équipe et balades en forêt, c'est toute une histoire de rééducation - physique, affective et peut-être un peu plus - qui commence. Et avec cette question lancinante : est-ce qu'on peut aimer sans briser ce qu'on essaie de réparer ?

Status
Ongoing
Chapters
76
Rating
5.0 2 reviews
Age Rating
18+

01 Lovi - Ça va passer

Je me demande toujours à quel point les gens perçoivent les choses. Nous marchons dans la rue, les yeux sur notre téléphone. Nous suivons aveuglément les panneaux de signalisation, les feux, les passages piétons. En même temps nous naviguons du bout du doigt, entre boutons, champs de saisie et notifications.

Tout paraît être de la bonne couleur, placé au bon endroit, intervenant au bon moment. Nos parcours sont fluides, nous conduisant à la destination que l’on veut atteindre, à l’action que l’on doit réaliser. Tout est facile, logique, sûr.

En réalité, pour obtenir des parcours si bien coordonnés, il existe des créateurs qui poursuivent une logique implacable. Choix des formes, des textures, de l’orientation, de la lisibilité…

Exactement comme ces affiches publicitaires, placardées sur les murs, qui tentent elles aussi de capter mon attention. Leurs mots, leurs typographies et leurs couleurs vibrantes : tout a été soigneusement pensé pour provoquer un impact immédiat, inconscient.

Ce sont des stimuli que l’on appelle « triggers ». Des déclencheurs systématiques que notre cerveau perçoit et analyse en arrière-plan. Leur rôle : rester invisible, pour que tout nous semble plus… facile, logique, sûr.

Mon cœur se contracte soudainement. Je m’écarte pour ne pas percuter un piéton, mais mon pied s’égare sur le bord du trottoir.

Ma cheville se tord. Je perds l’équilibre. M’effondre sur la route. Une voiture me klaxonne. Une autre passe à cinq centimètres de mon visage. Mon cœur cogne à cent à l’heure.

Je me relève sous l’adrénaline, m’accroche à un poteau de signalisation et m’empêche de crier.

Je grimace. Je retiens ma respiration par à-coups, au rythme imposé par la douleur qui pulse dans mon articulation.

Un livreur à vélo s’arrête devant moi et attire mon attention.

— Je vous ai vu tomber, ça va ?

J’acquiesce aussitôt, pour le rassurer.

— Rien de grave ! Ça va passer...

Il me donne un regard soucieux, puis repart. Je reste arrimée à mon poteau froid.

Je crois qu’il faut dix bonnes minutes avant que je me décide à bouger.

Je repars. Une jambe raide, l’autre trop prudente. Je marche, crispée comme jamais. Le building Emôta se profile au bout de la rue. Mon entreprise s’y trouve. J’ai mal. Mais j’avance.

J’arrive tant bien que mal à me glisser dans l’ascenseur, bondé d’employés. Évidemment, tout le monde semble s’être mis d’accord pour descendre à chaque étage, avant le mien.

C’est interminable. Et j’ai de plus en plus mal. Il faut que je m’assoie. Vite.

J’avance dans une démarche ridiculement douloureuse vers la réception de ma boîte et m’écroule sur la première chaise venue. Je retrousse mon pantalon pour me masser la cheville quand mon patron, Claude Prézil, petit roux énergique de cinquante ans, me découvre. Il s’inquiète aussitôt de mon état.

— Ça va pas ?

— C’est rien. Les clients de Doripôle ne sont pas encore arrivés ?

— Non… mais Chérie… tu souffres le martyre là ! T’as vu ta tête ?! Il faut que tu ailles voir un médecin. Tu peux pas faire ta réunion comme ça.

— Si, si… ça va passer.

Il se tourne déjà vers l’open space.

— Hein, hein… je crois pas, non. Suly ! Sulyyy !

Ma collègue, SULYVANE, arrive tranquillement un dossier à la main. Peau mate, regard clinique. Toujours impeccable dans son pantalon de costume et son gilet ajusté sur sa chemise blanche immaculée.

Elle m’étudie rapidement. Parfaitement stoïque. Repliée sur moi-même, je souffre de plus en plus. Je n’ose même plus toucher ma cheville.

— Il y a un cabinet de kinésithérapie en bas de l’immeuble, annonce-t-elle simplement.

— Je vais les appeler ! s’exclame Claude. Je vais leur dire que c’est urgent. Suly, tu peux trouver un fauteuil qui roule, pour qu’on l’emmène ?

— Non, c’est bon… je peux tenir… dis-je un peu trop fébrilement.

Sulyvane s’approche d’un pas pour capter mon attention. Son regard est fixe. Inconfortablement précis.

— On ne négocie pas avec la douleur, me dit-elle froidement.

Elle disparaît aussitôt de mon champ de vision.

C’était bizarre, mais je m’en fous. Là, tout de suite, j’ai juste trop mal pour penser à autre chose : il y a une boule chaude qui enfle dans ma cheville.

Claude disparait, puis revient quelques instants plus tard, un torchon humide à la main. Il s’agenouille devant moi, son téléphone coincé contre l’oreille.

— Oui, Monsieur Prézil, de l’entreprise Elodi à l’appareil. Mon employée vient juste de faire une — très, très, mauvaise chute, elle ne va pas bien du tout, là. On est de l’immeuble Emôta. Oui, j’attends.

Il plie soigneusement le torchon et le pose sur ma cheville. Le froid me saisit d’un coup, mais me soulage aussitôt. Il se relève dans un soupir et s’éloigne pour conclure sa conversation téléphonique.

Sulyvane revient en poussant le diable rouge que l’on utilise pour déplacer les cartons.

— C’est bon, ils nous attendent, annonce Claude en glissant son téléphone dans sa poche.

— J’ai pris les tendeurs pour sécuriser le colis, plaisante Sulyvane d’une voix tout à fait sérieuse.

— Je l’emmène. Tu restes pour accueillir tes clients ?

Sulyvane hoche sobrement la tête, attrape ma sacoche d’ordinateur, puis m’aide à m’installer sur le diable.

Nous voilà partis. Mon chef, du bout de ses bras pourtant frêles, assure ma livraison jusqu’au rez-de-chaussée.

— Vous savez, Claude… j’aime pas trop les docteurs.

— Ah, moi non plus, Chérie. Mais bon, ça fait toujours plaisir d’avoir quelqu’un pour nous dire qu’on ne va pas mourir tout de suite !

Je souris, en pleurant presque, tandis que les portes du cabinet s’ouvrent pour nous laisser entrer.

— Livraison express du dixième ! plaisante-t-il.

Les deux patients présents lèvent les yeux, amusés par notre entrée rocambolesque. Je leur adresse un bref sourire, puis vais m’asseoir dans l’espace d’attente. Je salue le secrétaire d’un signe de tête un peu raide et replie les bras contre moi.

— Appelle-moi quand tu as fini, me glisse Claude avant de s’éclipser.

J’attends cinq minutes. Je retourne mon torchon humide, mais il est déjà tiède. Je l’enlève. Ma peau est rouge et brûlante. Pfff…

Encore cinq autres minutes passent. J’ai les yeux dans le vague. J’ai envie de pleurer. Parce que j’ai mal. Parce que je m’en veux d’être tombée. Parce que j’aime pas les cabinets médicaux, les hôpitaux, tout ça. Mais il y a du monde autour de moi, alors j’essaye de me contenir. Je me concentre un temps sur le visage ridé de l’assistant qui devrait certainement être pas loin de la retraite.

Le médecin sort soudainement de son bureau et raccompagne un patient à la porte. C’est une grande brune à lunettes. Elle porte une blouse blanche de… arg... de docteure. Lorsqu’elle se retourne vers le hall, je sens son regard glisser sur moi. Incapable de soutenir sa présence plus d’une micro-seconde, je baisse la tête.

— Madame Mercier ? C’est à nous, venez. Entrez.

La femme lui donne un grand sourire, un bonjour un peu trop aigu et se jette littéralement dans son bureau.

Ma cheville me lance. Le deuxième patient est appelé dans l’espèce de salle de sport, à côté de la réception. La porte se referme.

Le secrétaire est au téléphone. Je m’autorise à craquer. Je me replie sur moi-même et lâche deux belles grosses larmes qui m’aveuglent aussitôt. Je me sens nulle là. Et je suis sûre que… je serai encore plus mal en sortant d’ici. J’ai juste besoin… d’un câlin.

Soudain, la docteure ressort de son bureau d’un pas pressé. Elle s’avance à la réception pour parler discrètement à la secrétaire. J’ai pas fini de pleurer, alors je garde la tête basse. Je l’entends retourner dans son bureau. Je sèche rapidement mes larmes.

Une minute plus tard, le secrétaire vient vers moi pour me donner une serviette dans laquelle se trouve un pack de froid.

— Appliquez ça sur votre cheville. La docteure m’a dit qu’elle vous recevra dans un petit quart d’heure environ.

— Merci…

Le froid intense me soulage rapidement. Je me décrispe un peu, m’accroche à ma chaise et lève la tête vers le plafond. Mon corps se calme, mais pas ma tête. J’ai envie de partir.

Je déteste les lieux médicaux. Je déteste les chaises en plastique, les murs beiges, les plantes en pot déprimées, l’odeur de désinfectant. Mais ce que je déteste encore plus… c’est l’idée que quelqu’un que je ne connais pas pose ses mains sur moi. Des médecins.

Mon estomac se noue. J’ai froid dans le dos.

Je suis pas malade, moi.


J’ai mal, mais… ça va passer.


📖 Prochain chapitre : point de vue d’Omaè ! 🔥

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