DIEU VOUS HAIT TOUS - Diptyque

All Rights Reserved ©

Summary

Bienvenue pour la diptyque.

Status
Complete
Chapters
22
Rating
n/a
Age Rating
18+

23 — Part2

La position affalée de Joe dans le canapé de chambre, sur lequel son mètre 80 ne lui permettait pas de s'allonger intégralement, constituait la première résultante désagréable de notre proximité imposée. La deuxième résidait dans le fait que je n'arrivais pas à fermer l'œil. Pas une seule fois. Le sommeil m'avait fuie aussitôt que je m'étais glissée sous les draps, aussitôt que ma patronne m'avait ôté de mon droit d'intimité nocturne, aussitôt que j'avais acquis la possibilité de ne plus jamais me réveiller si jamais je m'endormais et que, par mégarde, mes songes me faisaient ronfler...

Alors je m'étais rabattue sur du Steve Jobs — paix à son âme.

Mes écouteurs sans fil enfoncés dans les oreilles, j'étais couchée sur le flanc gauche, le visage orienté face à la porte d'entrée et dos à Joe. Je passai toute la nuit à profiter du WiFi de l'hôtel pour scroller un réel Instagram après un autre, prendre les nouvelles de Winnie, de Paris, de ma meilleure amie ainsi que de sa nouvelle petite amie, Jhéné, sur laquelle elle ne tarissait pas d'éloges. Je discutai également avec Xavier Seydd, mon petit cercle littéraire d'amis sur internet, tout en luttant contre mon envie d'aller sur Wattpad essayer de découvrir une des plumes fraîches à lire. Si je me heurtais sur l'une des innombrables œuvres de merde qui, sans même être de la littérature, peuplaient l'application, je risquerais de m'endormir contre mon gré, et il était hors de question que mon premier roman reposant dans mon Drive soit une œuvre posthume. Si j'écrivais, d'ailleurs, c'était justement par seum d'apercevoir la médiocrité incorrigible dans les quatre-vingt-dix pourcents des œuvres que je ne croisais malheureusement pas que sur Wattpad. Autant me battre encore pour maintenir ma chance de sortir vivante de cette nuit et être publiée.

Mais, Instagram, aux abords d'une heure du matin, je finis par m'en lasser et déposai mon téléphone. Le monde littéraire qui m'entourait depuis aussi longtemps que je pouvais me souvenir faisait que Joe apparaissait ou était cité dans le un tiers des post qui peuplaient mon fil d'actualité, malgré mes multiples actualisations, et entre recevoir en pleine gueule l'exposition de son énorme succès et me complaire dans le silence de mort de son auteur qui n'en avait rien à faire, mon choix était vite fait.

De toute façon, j'étais certaine qu'il dormait déjà depuis longtemps, lui, et que l'étouffer en premier avec mon oreiller me siérait enfin de la liberté de pouvoir dormir en toute sécurité, à mon tour — même si je redoutais également l'ampleur de sa célébrité qui redoublerait à la découverte de sa mort mystérieuse et retriplirait à la publication de ses œuvres posthumes dont le petit carnet était plein...
Pourtant, lorsque j'enlevai mes écouteurs pour les ranger dans leur boîtier laiteux, un rire préenregistré propre aux sitcoms me parvint depuis le son de la télévision murale qui était juste face au lit, et lorsque je jetai un œil sur le sofa, je découvris un sourire pâle qui était peint aux commissures des lèvres de l'auteur de ce bruit insonorisé. Joe était entrain d'écrire, la dernière fois que je l'avais épié. Après la fuite évidente de son inspiration, il ne semblait pas non plus avoir pu fermer l'œil, et la télécommande qu'il tenait en main, affalé à moitié face à l'écran, dénotait l'évidence du fait qu'il avait décidé, lui, de se rabattre sur du John Baird.

J'aurais aimé lui en tenir rigueur pour mon insomnie, juste histoire de le faire chier comme il ne cessait de le faire avec moi, mais il fallait bien avouer que le volume était bien maintenu entre la limite du dérangement et l'inaudibilité, et il était franchement bien tard pour quelques sombres perfidies.

« T'arrives pas non plus à dormir ? lui susurrai-je juste en me retournant sur le flanc droit, face à lui.

— Conséquence immuable d'un canapé qui torture mon dos associé à une saison amusante à revoir, répondit-t-il tranquillement, et j'acquiesçai. »

C'était contraire à tout ce à quoi j'aurais pu m'attendre de ma part mais sur le coup, je me sentis honnêtement mal pour lui. Si j'avais déjà maîtrisé une chose chez Joe, c'était l'importance d'une nuit de sommeil intégrale, et je lui avais volé son lit pour que cela lui soit désormais possible. Le pauvre, il allait encore somnoler tout le long de la longue journée qui nous attendrait dès l'aube... et ce serait entièrement de ma faute. Oui, sous cet angle, Lucie n'avait pas vraiment tort : j'avais bien merdé dans la dilapidation insouciante des fonds de la maison d'édition, et c'était à présent Joe qui en payait les frais. Mais je maintenais bien que cela n'avait pas été sans raison ; même si Joe s'avérait finalement être assez vivable et prévenant comme colocataire nocturne, sa personnalité basique ne laissait pas du tout transparaître de lui quelqu'un avec qui on se serait entendu dans l'intimité d'une chambre commune, ou juste quelqu'un qui aurait été prompt à faire un trait sur une nuit de sommeil confortable en me cédant galamment son lit...

Mais quelle personnalité, au fait ? Ce mec était tout et n'importe quoi à la fois. Genre, là, par exemple, j'étais absolument certaine qu'il savait que je le regardais, blottie contre mon oreiller douillet, et, comme récemment dans le van, qu'il s'en foutait en même temps que ça ne le laissait pas totalement indifférent... Ses principes nihilistes, sa vision du monde, ses goûts musicaux, ses charmes alternatifs, son langage multidimensionnelle, sa coupe de cheveux inlassablement insolite, son style de vêtements monotone... tout semblait toujours se bousculer, se contredire, s'entrechoquer dans ce qui composait son "lui" — même si son nihilisme soutenaient justement qu'il n'existait pas de "moi" —, et c'était le revêtement exact des multiples personnalités de lui-même qu'il ne cessait jamais de revendiquer, dont il ne cessait jamais de clamer autant l'élégance, la désopilance que la perturbante existence aléatoire.

Lequel est-il en ce moment ? que je me demandai.

Pour une fois, il souriait sans aucune contrainte, sans aucune propension équivoque. Il était juste content de l'instant présent, et la sincérité de son sourire à chaque scène décapante en témoignait largement. C'était beau, de le voir sourire. Beau, apaisant, humain, reposant... et je savais qu'il suffirait juste d'un mot de ma part pour transformer cette harmonie faciale en toute autre chose, pourtant ça ne m'empêcha pas de lui murmurer :

« J'peux te poser une question ? »

Et, immédiatement, je vis son sourire s'effacer à moitié. Un Joe Kiyana soutenait l'évidence du fait que je dérangeais.

« Ce n'est pas c'que tu viens de faire, justement ? l'entendis-je répliquer, et je roulai les yeux. »

Immédiatement, je sus à quel Joe Kiyana j'avais ostensiblement à faire : arrogant et irritable.

« Il est 1h du mat', Joe, lui susurrai-je. T'es pas obligé d'être condescendant.

— Non... acquiesça-t-il, mais tu crois que tu pourrais me laisser le temps de mesurer les chances que ta question puisse avoir quelque chose à voir avec mes principes idéologiques, ou alors je suis déjà sur la piste ?

— Comment tu devines que j'veux sans doute t'interroger sur ton nihilisme ?

— Parce que je suis tel un héro de guerre taciturne du moyen âge qui visite un nouveau bordel à chaque lune que le ciel lui permet de contempler, crypta-t-il. Il s'attendra toujours à être questionné sur ses cicatrices par chaque nouvelle... femme libre avec qui il partagera un bon moment. »

Non, j'avais eu tort, réalisai-je : j'avais peut-être affaire au Joe Kiyana condescendant et irritable mais l'écrivain était encore présent, quelque part. Et c'était plutôt plaisant de le remarquer parce qu'il était le plus charmant et potable de tous.

« Est-ce que t'y crois vrai-ment ? lui lançai-je donc ma question. D'accord, je l'admets, j'aurais pu être un peu moins agressive quand je te l'ai demandé la dernière fois mais, honnêtement, toutes les... conneries (aucun autre mot ne me vint à l'esprit) dont tu parles sans arrêt... est-ce que t'y crois réellement ?

— Pourquoi j'en parlerais si je n'y croyais pas, Vanessa ? glissa-t-il calmement sans me regarder.

— J'en sais rien..., prétextai-je dans une demie franchise. J'bois du smoothie aux légumes, bourré carrément de tout un tas de concombre et de céleri, mais c'est certainement pas parce que j'en trouve le goût sirupeux ! — c'est juste pour la santé.

— Alors... tu sous-entends que j'me vendrais au monde entier avec des idées fumeuses juste pour... quoi, être célèbre ? Être idolâtré ? Faire un best-seller ? »

Joe mit la lecture de son The Big Bang Theory sur pause et se tourna frénétiquement face à moi, les traits légèrement tendus. Mais l'expression accablée de son visage ne m'empêcha pas de marteler, tout bas :

« Honnêtement, entre nous, si nos places avaient été inversées, je t'en aurais pas voulu de l'avoir soupçonné.

— Pourquoi ? s'accabla-t-il encore un peu plus.

— Parce que partout où tu passes, où ton roman fait une apparition, vous distribuez à qui veut bien l'entendre des doctrines nihilistes qui ont comme effet immédiat chez eux : transformer toute leur conception du sens de la réalité, pointai-je calmement. J'veux dire, oui, t'arrives pas dans un un concept nouveau, mais si t'avais un téléphone pour lire les commentaires des pauvres futurs seniors qui ont grandi avec Dieu dans leurs cœurs depuis le berceau, en le voyant comme l'être suprême qui magnifie leurs journées et rend triste leurs nuits au nom de son propre plan dont seul lui-même connaît le dessein, mais qui remettent en question cette forte croyance rien qu'en te rencontrant, rien qu'en lisant même parfois juste le titre de ton roman... tu t'rendrais compte à quel point c'est cruel, ce que tu leur fait.

— Tu...

— Et puis d'ailleurs, pourquoi t'as pas de téléphone ? rébondis-je aussitôt. »

J'avais attendu de le lui demander depuis si longtemps que je ne pus m'empêcher de le couper, parce que je sentais que c'était l'occasion ou jamais.

« Non mais, sérieusement, dis-moi pourquoi, insistai-je.

— Toi, pourquoi t'en as un ? me renvoya-t-il curieusement.

— J'en sais rien, minaudai-je. Pour communiquer avec mes proches ? Rester à l'affût sur les actualités du monde qui m'entoure et toutes les avancées en rapport avec mes centres d'intérêt ? Me distraire aussi quand je suis un peu morose ou j'ai une insomnie, comme maintenant ? Faire des recherches en ligne ? Me divertir avec certains j—

— Permets-moi de te couper, Vanessa, mais dans tout ceci, tu ne crois vraiment pas que t'as toi-même déjà répondu à ta propre question ? plissa-t-il les yeux.

— Comment ça ? fronçai-je plutôt mes sourcils.

— Tu t'rends compte que t'en as déjà fait littéralement une partie de toi ? De ta vie ? Un peu comme si le téléphone était devenu un membre vital à ton développement, ton accomplissement...

— Non, Joe, j'ai juste dit que c'est un appareil mis à notre disposition pour faciliter notre épanouissement intégral, nous rapprocher de l'essentiel et nous rendre la vie un peu plus facile, réfutai-je, la voix pleine de conviction.

— Non, c'est surtout un appareil de colonisation cérébrale, contredit-il avec encore plus de conviction que moi. Et si tu prenais le temps d'en éliminer chaque utilité que tu crois indispensable à ta vie, tu te rendrais compte que tu survivrais parfaitement bien et tu t'accomplirais encore plus phénoménalement, comme nos ancêtres le faisaient des siècles avant nous. »

D'ores et déjà, ses arguments irréfutables rendaient mes chances de remporter cette discussion nocturne plutôt... maigres.

« D'ailleurs, qu'est-ce qui te dit que la vie a un jour été sensée être apparentée à la facilité ? ajouta-t-il toujours aussi bas, se manifestant ostensiblement le Joe Kiyana nihiliste. Vanessa, on nait et on meurt seul ; c'est le comble même du tragique de la condition humaine. Une fois que t'as intégré ça, il est facile de se rendre compte que c'est plutôt penser que la vie est autre chose qu'un voyage écoeurant, terrifiant et solitaire qui est une erreur.

— J't'ai déjà dit de jamais espérer de moi que je gobe tes représentations nihilistes de la réalité, Joe, tins-je à rappeler fermement.

— D'accord, acquiesça-t-il, mais regarde-moi. Hum ? Je trace ma route dans le monde muni d'un simple carnet, un stylo et mes pièces d'identité, et je ne donne jamais plus d'amour que nécessaire aux gens qui sont conditionnés à partager cette vie... Est-ce que, selon toi, je ressemble à quelqu'un de malheureux ? Quelqu'un qui n'est pas comblé ? »

Bon sang, j'étais entrain de perdre la bataille... et Joe ne pouvait pas emprunter une arme plus affûtée que celle-là pour en venir à bout de moi, parce que c'était un fait avéré dont je me rendais justement compte, en prenant un instant d'analyse : Joe n'avait jamais laissé transparaître, en aucune tierce seconde depuis que je le connaissais, être quelqu'un dont chaque instant de la vie n'était pas l'extension d'un bonheur simple. Pas un seul instant. Il était toujours tranquille, le nez plongé dans son carnet quand il ne l'était pas dans quelque chose d'un peu plus charnel, et quand il ne s'amusait pas à abdiquer aux contraintes de son ascension littéraire, il dormait paisiblement... et ainsi de suite.

Dans son train de vie, il n'y avait aucune place pour les prises de tête, les prises de décision, les longues attaches, les relations inutiles, l'imposition du choix... et tout ce qui constituait, pour nous autre, la source de tout malheur.

Et ça, ouais, c'était une putain de mitrailleuse dans notre guerre des points de vue.

« Arrête de te cantonner aux choses terrestres qui ne te survivront aucunement lorsque tu les laisseras ici, Vanessa, donna-t-il le coup fatal, et tu te rendras compte que tu libéreras la fluidité existentielle de ta vie. »

Puis il se retourna face à la télé, reprit la lecture de son The Big Bang Theory, et, deux secondes plus tard, sourit encore joyeusement face à une énième vanne signée Chuck Lorre.

Dieu sait que j'étais toujours sincère en disant ne pas croire à sa philosophie nihiliste... mais parfois, purée, je n'avais fichtrement pas le choix.

Toutefois, le bon côté de cette insomnie impalliable, c'était qu'on avait eu, pour la toute première fois depuis que je connaissais Joe, une discussion parfaitement calme, harmonieuse et pleine de courtoisie... et on ne pouvait franchement pas faire mieux pour donner à quelqu'un un sujet sur lequel cogiter dans le processus de s'endormir, d'autant plus que j'étais certaine que sa victoire le rendrait moins enclin à m'étouffer dans mon sommeil et me laisserait donc passer une bonne nuit.

Et, heureusement pour moi, ce fut le cas.